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Les Chroniques de Livaï (SnK, +13)

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Depuis que j'ai revu le soleil, les bas-fonds me sont devenus insupportables. Je rêve de me barrer d'ici. L'air est suffocant.


On vit sur le pactole de ma mission ratée depuis des mois ; Livaï est content de plus avoir à voler. Aucun officier est venu se présenter à la planque pour m'embarquer, je suppose que Uli a fait le nécessaire pour que j'ai pas d'ennuis. Mais nos fonds vont bien s'épuiser à un moment, et il faudra penser de nouveau à comment croûter.


A tout hasard, j'ai demandé à Livaï si ça lui plairait d'aller au pensionnat ; après tout, le temps à passer, son point de vue a peut-être changé. Mais il a secoué la tête de façon catégorique. J'aurai pu lui coller une trempe histoire de lui rappeler qui commande ici, mais je voyais pas l'intérêt. Des coups, il en a déjà eu plus que sa part et ça l'a rarement fait changer d'avis.


Et puis il y a la lettre ; cette lettre que le nain a écrite - et fort bien écrite, si on oublie les ratures - et glissée sous ma porte il y a deux mois. Il m'arrive de la relire parfois. En la parcourant, je me rends compte que personne avant lui avait jamais attendu quoi que ce soit de moi. Même Kuchel m'a jamais fait me sentir aussi responsable... J'ai pris la responsabilité de sauver la vie de ce môme, est-ce que ça signifie que je vais devoir m'assurer de sa survie jusqu'à ce que je crève ? En tout cas, il ressort bien de ses mots qu'il est pas prêt à couper les ponts avec moi.


Qu'est-ce que Uli dirait de cette lettre ? Que c'est l'oeuvre d'un ado en pleine crise, ou la preuve d'un évident manque affectif ? Je lui montrerai cette lettre quand on se reverra ; parce qu'on se reverra, c'est sûr. Sa proposition m'a travaillé de plus en plus au fil des jours, et franchement, ouais, ça me botte. Vivre dans l'ombre d'un seigneur comme lui, c'est une place dont un bougre de Ackerman comme moi aurait jamais pu rêver. Et si pour ça, je dois me séparer du nain, il faudra bien que ça arrive.


Mais s'il refuse d'aller au refuge, qu'est-ce qu'il va devenir ? Il continuera de faire la manche et de voler, tous les jours jusqu'à sa mort sans aucune perspective d'avenir ? Il sait lire et écrire, c'est un avantage. Il pourrait vivre la-haut... Nan, s'il je l'emmène, il cherchera à me retrouver et le connaissant, il se mettra dans des histoires pas possibles. Il faut pas qu'il puisse me suivre et devienne un boulet à traîner...


Je m'en veux de penser comme ça, soeurette. Mais ma vie va changer ; elle a déjà changé. Et Livai n'en fait pas partie. si je traîne plus souvent dehors, sans lui, c'est pour pas m'attacher davantage à ce morpion.


Il m'inquiète. S'il se durcit pas un peu plus, il va se faire bouffer par plus fort que lui dans peu de temps. C'est comme ça que ça se passe dans les bas-fonds : les faibles sans protection ni soutien finissent mal. Il sait manier le couteau mais on dirait qu'il refuse de s'en servir pour autre chose que faire mal. La dernière fois, quand ces jeunes truands l'ont coincé dans la planque, il se serait fait tuer si j'étais pas arrivé au bon moment. Et s'ils recroise leur route, ils lui feront pas de cadeau.


Bon sang, ce gosse est un Ackerman ou une couille molle ?! Il est temps que j'en ai le coeur net, une bonne fois ! Je me sentirais pas tranquille tant que je le saurais pas ! Livaï, si t'es un Ackerman, il est temps de le montrer ! Tonton Kenny en a ras-le-bol de tes finasseries ! Je partirai pas d'ici tant que je serais pas sûr que tu peux planter quelqu'un ! Le saigner comme un porc, le faire hurler de peur ! Tu sais ce que ça veut dire, non ? Sois digne de ta lignée, bordel ! Réveille-toi !


Uli... Il serait pas content de savoir que je pense comme ça. Mais il pourra pas me changer aussi vite. J'ai des réflexes dont je pourrais jamais me débarrasser. Et puis c'est bien un peu pour ça qu'il me veut, non ? Parce que je suis capable de me salir les mains pour que les siennes restent propres. Et le pire... c'est que j'ai l'impression que je serais capable de mourir sans hésiter s'il me le demandait. Je l'ai à peine vu quelques heures, pourtant... Est-ce qu'il aurait pas utiliser un de ses... "pouvoirs" sur moi ? Sincèrement, je pense pas. Non, en fait j'en sais rien et je m'en fous.
Tout ce que je sais, c'est que je veux retourner là-haut et me trouver à ses côtés si quelqu'un essaie de le zigouiller. Ca me rend dingue d'être coincé ici, alors qu'il a peut-être besoin de moi en ce moment...


Les cas de conscience, j'en ai jamais eus jusqu'à présent, et je sais pas les gérer. Ca me gonfle, de plus être aux commandes de ma propre vie. En tout cas, je dirais rien à Livaï sur notre lien de parenté ; ça ferait que rendre les choses plus difficiles, pour lui comme pour moi...

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Venez, les gamins, y en aura pour tout le monde ! Je crois qu'aucun son ne sonne meilleur à mon oreille que celui de leurs petits pas pressés et de leur bourses pleines. On leur file de l'argent de poche au refuge, et certains ont économisé des mois avant de venir le dépenser ici.


Onze et treize ans ; le fabricant veut que je lui rapporte les âges des clients pour son étude de marché. Il sera pas déçu. Le produit passera inaperçu, avec son parfum artificiel. Les gouvernantes penseront à des bonbons.


Sepp et Raff sont en train de bien se marrer. Ils piochent un peu trop dans la marchandise, ces deux-là. Ils savent donc pas qu'on peut en crever à force, de ce poison ? Faudra pas s'étonner si on les retrouve morts le bec ouvert un de ces matins.


Même si les affaires vont bien, je peux pas m'empêcher de me faire du mouron concernant la garnison. A tout instant, je m'attend à les voir débouler dans la planque. On pourrait déménager pour plus de sûreté, mais ça risquerait de nous faire repérer. Et puis les gosses connaissent l'adresse maintenant, ça serait trop de boulot de se déplacer.


Ce petit cafard de Livaï a pas dû ouvrir sa gueule. Faut dire qu'avec la trouille qu'on lui a collée, il est pas prêt de revenir par ici ! Ce qui me fait chier c'est que son père s'est repointé dans le coin. Mes petits soldats m'ont rapporté l'avoir croisé une fois ou deux. J'en reviens pas qu'il ait réussit à soulever Parsifal comme un sac de laine et à le jeter dehors... Et qu'il nous ait pas fait la peau ! Il se la pète, c'est sûr ! Tel père, tel fils !


Il faudra bien que je me débarrasse de Livaï un de ces jours. Faudrait qu'il ait clamsé avant la fin de l'année. Je le veux plus dans mes pattes. Le tout sera de le coincer loin de son paternel et de lâcher Parsifal. La dernière fois, on le tenait ! Une minute de plus et on repeignait sa tanière ! Cet imbécile est pas capable de réellement frapper avec son couteau. Il m'a juste à moitié sectionné un doigt. Parsifal lui montrera comment on fait, ha ha !


Le cadavre d'un môme dans une ruine... C'est le genre de truc qui arrive tout le temps dans les bas-fonds. Tout le monde s'en foutra, y compris la garnison. C'est ce que dit mon fournisseur. Vivement que les forces de l'ordre aient totalement déguerpi d'ici, qu'il dit. Faudrait pas, sinon le pensionnat fermera, ainsi que celui à l'autre bout de la ville. Ce serait un mauvais plan. La présence des chiens de garde endort toujours la méfiance de leurs maîtres. C'est sans doute le truc le plus intelligent que mon connard de père ait jamais dit.


On va continuer à éviter autant que possible les heures de patrouille ; les gamins les connaissent déjà, ils se risquent pas jusqu'ici quand elles sont dans les parages. Quant à Livaï, il perd rien pour attendre : j'aurai sa peau. Peut-être même que je me ferais un nouveau falzar dedans, ha ha !


Et encore un. Il doit avoir à peine dix ans, celui-là. Et pourtant, on devine à ses traits tirés et son teint cireux qu'il est déjà empoisonné jusqu'aux yeux. Ca promet.

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Un magnifique coup de filet. Il est temps que j'écrive mon rapport pour le général Zackley.


"Il y a deux semaines, un incident étrange s'est déroulé au refuge pour enfants. L'un des pensionnaires, âgé de onze ans, a fait une effrayante crise d'origine inconnue, avant de s'écrouler, apparemment dans le coma. Il a été transféré dans un hôpital de la capitale où il est toujours dans le même état.


Suite à cet étrange phénomène, déjà survenu un an auparavant dans le Mur Sina, la garnison souterraine a procédé à une enquête sur la possible présence et détention de stupéfiants dans l'enceinte du pensionnat. Nous n'avons pas tardé à en trouver de petites quantités dissimulées un peu partout dans les chambres des enfants.


Interrogés à ce sujet, certains ont fini par parler et par nous révéler l'existence d'un trafic de cette nouvelle drogue actuellement étudiée par nos savants, et dont la prolifération avait été stoppée aux portes de Mitras.


Nous rendant sur les lieux, nous arrêtons alors cinq personnes, des garçons âgés d'environ quatorze à dix-huit ans ; bien que qu'ils aient refusé de parler, nous subodorons qu'ils ont des complices dans la nature, non présents sur les lieux pendant l'arrestation, dont le chef de la bande.


La marchandise a été récupérée et comme nous le pensions, il s'agit bien du même produit qui a fait parler de lui il y a un an dans le Mur Sina. Elle est actuellement en dépôt dans la caserne de la garnison souterraine, dans l'attente de votre décision quant à sa possible destruction.


Le gang de revendeurs n'a pas voulu nous donner le nom du fabricant ; ils prétendent ne pas le connaître. Cependant, je joins avec le rapport une liste de noms de suspects ayant déjà trempé dans des affaires de stupéfiants, dont je vous laisserais prendre connaissance.


Comme vous le savez déjà, le transit de cargaisons douteuses de ce volume de la surface jusqu'aux bas-fonds est quasiment impossible, grâce aux contrôles. Nous avons donc fait tout notre possible afin de soutirer aux inculpés leur méthode d'approvisionnement. La marchandise leur était livrée via les plaques d'égout inutilisables parsemant le pavé du Mur Sina. Grâce à un ingénieux système de câbles et de poulies, les tonneaux était descendus un par un et chargés sur une charrette. Les livraisons ne se faisaient jamais au même endroit mais selon un rythme et un parcours convenus à l'avance afin d'éviter les patrouilles. Cependant, bien que leur méthode de ravitaillement ait été ingénieuse, ces délinquants m'ont tout l'air d'amateurs.


Ce groupe a été démantelé, mais d'autres peuvent surgir. Même si la délinquance fait toujours la loi ici sous terre - vous savez que nos effectifs et nos moyens sont réduits -, il est inconcevable de laisser la racaille proliférer sous les pieds des braves gens du Mur Sina ; racaille qui, un jour ou l'autre, pourrait devenir suffisamment forte pour déferler dans les rues de la capitale. Je vous demande encore une fois, généralissime, de pourvoir aux besoins de la garnison souterraine ; notre équipement tridimensionnel n'est plus de première jeunesse et de moins en moins de recrues nous sont envoyées. Le moral des troupes est au plus bas à force de vivre sous terre, elles sont constamment victimes d'attaques gratuites souvent violentes, et nos locaux sont régulièrement vandalisés.


Si ceci ne peut être accordé, je recommande alors la fermeture définitive de la caserne souterraine et la délégation de la gestion des bas-fonds à un corps d'armée plus à même de faire face à cette délinquance : les brigades centrales, ou le bataillon, si celui-ci peut se défaire de quelques unités entre deux explorations extra-muros. Leur aide serait la bienvenue.


Avec mes respectueux hommages,
Signé : Erna Gerhild, chef de la garnison souterraine"


Je pense ne pas en avoir fait trop dans la déploration. J'aurai pu lui suggérer aussi de faire sceller définitivement ces plaques d'égout qui ne servent à rien puisque le projet de rendre la ville souterraine réellement vivable a été abandonné depuis longtemps. Mais cela n'est pas de son ressort.


A vrai dire, je rêve seulement de partir d'ici. Quand je pense que j'ai fini quatrième de ma promotion... tout cela pour me retrouver dans cette prison. J'étais si bien là-haut... Enfin, je suppose que j'aurai dû éviter de trop critiquer mes supérieurs, je n'en serais sans doute pas là. Je ne fais plus qu'attendre mon jour de relâche chaque semaine afin de retrouver ma famille ; et l'air frais. Je ne suis pas la seule : plus personne n'a la motivation... La seule chose qui nous fait encore tenir, c'est le généreux bonus sur nos salaires que le concepteur des deux refuges nous octroie afin de s'assurer que nous montions une garde suffisante autour de ses protégés. Sans cela, je me serais faite porter pâle depuis bien longtemps.


Si ça ne tenait qu'à moi, je ferais définitivement fermer l'escalier. On pourrait penser que c'est cruel, mais après tout : qu'est-ce qu'ils attendent encore de la vie, tous ces gens ? A peine un pourcent d'entre eux aura la chance de voir un jour la surface et d'y vivre légalement ; peut-être un peu plus en ce qui concerne les enfants des pensionnats. Mais il ne faut pas se mentir : aucun d'entre eux n'aura un meilleur avenir ; rien de bon ou d'exceptionnel ne peut naître ici... C'est un lieu sans espoir.

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J'ai eu leur peau ! A tous ! Ces maudits gamins qui ont pas su tenir leur langue ! Je les ai tous faits cramer !


On était plus que quatre : Yvo, Betti, Parsifal et moi. Tous les autres s'étaient fait choper. Quand on a déboulé dans le bar pour piquer les bouteilles, le gérant a sorti son fusil de dessous le comptoir, mais Pars lui ait tombé dessus ; il a dû le planter, je sais pas. Les clients se sont barrés en courant et on volé toute sa marchandise ; enfin tout ce qu'on pouvait porter.


C'est Yvo qui a eut l'idée. Comme j'arrêtais pas de marmonner que je voulais tous les brûler, il m'a dit qu'il savait comment faire : une bouteille de gnôle, une mèche enflammée et on balance. Facile. On a fabriqué tout ça - mes mains tremblaient d'excitation -  et on s'est dirigé vers le refuge ; qui allait finir en four dans pas longtemps !


Betti s'est dégonflée ; elle voulait pas tuer des gosses innocents, qu'elle a dit. Innocents ?! Ils nous ont dénoncés, pauvre conne ! Tu veux quoi de plus ? Elle s'est cassée en courant, la lâche, et j'avais pas le temps de lui courir après. Le refuge était encore sous la surveillance de la garnison, mais elle pouvait pas couvrir tout le périmètre. Atteindre une fenêtre n'a pas été difficile. Après l'avoir pétée, on a balancé nos munitions et les rideaux ont pas tardé à cramer ; puis les tapis ; puis les poutre en bois... Ca se propageait vite, et on s'est éloignés tous les trois.


Avec un peu de chance y en aurait bien quelques-uns qui cuiraient là-dedans. J'entendais déjà des cris.


On était à peine remontés tout en haut de la rue que le refuge était en feu. Le temps qu'on amène suffisamment d'eau, ce serait une ruine. La garnison s'activait autour pour tenter de sauver des mioches, mais ils étaient pas équipés - et pas assez payés - pour risquer leur vie pour ces pouilleux.


Et si on en profitait pour s'occuper de la caserne, que j'ai balancé ? Les deux autres étaient d'accord et ricanaient. Il nous restait quelques bouteilles, que Pars avait chargées dans un sac sur son épaule. Et moi j'avais encore envie de voir ces magnifiques flammes s'élever pour me venger ! La vue de l'incendie avait éveillé en moi quelque chose que je savais pas être là avant. J'avais trouvé ça tellement beau, tellement pur... Je voulais revoir ça !


On s'est grouillés dans les rues de la ville, alors que tous les autres semblaient attirés par le feu de joie dans le quartier ouest. Personne nous a vus ou arrêtés, on était comme seuls au monde. Et la caserne était quasi déserte. On a sorti nos armes, et j'ai allumé ma mèche. Il restait plus beaucoup d'allumettes... Y'avait pas de fenêtres dans la caserne, il a fallu qu'on force la porte. Un type en uniforme nous a fondu dessus mais Pars l'a plaqué contre le mur, le couteau sur le cou. Un autre a fondu sur nous, ses lames en avant, et sans réfléchir, je lui ai balancé ma bouteille. Bordel de merde ! Il s'est embrasé comme du petit bois ! Il gesticulait comme un démon ! C'était trop génial ! Pars a assommé l'autre et on l'a cramé aussi. C'était parfait ! Même l'odeur de chair brûlée me filait la trique !


Y'avait pas de bois ici, que de la pierre. C'était chiant. Pendant que Pars se défoulait sur ce qu'il pouvait, on a cherché un coin pour un départ de feu avec Yvo, mais on a fini par tomber sur les cellules. Avec qui dedans ? Tous nos potes ! Tous nos traîtres de potes, plutôt. Ils s'attendaient peut-être à ce qu'on les libère, mais fallait pas y compter. Je leur aurait bien balancé une bouteille si y'avait pas eu ces fichus barreaux... Z'avez de la chance, bande de ploucs.


On a cramé ce qui pouvait l'être et on est ressortis. Personne en vue, normal, puisque la caserne était intacte vue de l'extérieur. Et maintenant on traîne nos godasses au hasard. Je me sens pas satisfait. J'ai pas eu mon deuxième feu de joie. Il m'en faut un ; avec de préférence une victime dedans. C'est là que j'ai une idée de génie.


J'emmène les autres dans le quartier des hauteurs. Pars et moi on sait où se planque ce rat de Livaï. Pars se met à se marrer. Il a compris. A défaut d'autre chose, on va faire cramer Livaï dans sa planque, et avec son père en prime avec du bol ! On va balancer tout ce qui nous reste pour être sûrs qu'il puisse pas sortir ! Ce rat nous a aussi cafardé, c'est obligé...


Sa planque est juste devant ; pas moyen de s'assurer qu'il est bien dedans, mais plus question de reculer. Pars empile quelques caisses devant la porte pour le coincer. Je sens qu'il est dedans, je le sens... S'il arrive à se tirer malgré tout, on le chopera et on le tabassera avant de le brûler. Je pense pas au paternel, je visualise seulement le petit rat dans son trou, et son visage qui fond dans les flammes... Ca va être chouette !


On se met tous les trois autour de la baraque, qui a deux ouvertures en guise de fenêtres ; aucun volet pour les couvrir, c'est donc qu'il doit y avoir quelqu'un... Yvo et moi on balance nos bouteilles par les fenêtres et on les entends se briser à l'intérieur. Puis de la fumée commence à sortir. Je me colle l'oreille contre le mur de bois et j'entends des bruits de pas dans tous les sens. Il est bien dedans ! Crame, Livaï ! Allez, ça me fera plaisir !


Des flammes se mettent à sortir par les fenêtres ; la baraque flambe comme du bois mort. Ce sera fini bientôt. Et toi, tu me gâcheras plus la vue. Bon débarras ! Je commence à m'éloigner avec les potes pour admirer le spectacle d'un peu plus loin, quand j'entends un bruit sourd. Je me retourne : je vois un corps par terre, les fringues noircies et les cheveux fumants. Il se roule sur le sol pour éteindre le feu... Je réalise pas tout de suite... Ce connard de Livaï a dû sauter par la fenêtre ! Comment il a fait ? Elles sont trop hautes pour lui ! Bordel, faut le choper ! Il me reste une bouteille, je peux la lui jeter... Mais il se remet sur ses pieds, nous lance un coup d'oeil rapide et s'enfuit vers le quartier ouest.


Je suis pas assez bon pour le viser dans ces conditions... Pas de signe de son père... Parfait. Il faut le rattraper ! Pars, Yvo, coincez-moi ce cafard qui veut pas crever ! On le finira à la main s'il le faut !

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Le feu se rapproche de moi, prêt à me transformer en petit tas de cendre, comme maman. Mais moi, je suis encore vivant !


J'étais en train de lire quand c'est arrivé, et seul, Kenny étant de sortie depuis ce matin. J'ai pas fait attention au bruit à la porte. Mais quand la fenêtre s'est cassée et que ma chambre a pris feu, j'ai réagit au quart de tour. C'était comme si mes muscles s'étaient mis en marche tout seuls, sans que j'y pense. Comme si une partie de moi avait tout compris à l'avance... J'ai traversé le coin cuisine en feu et je me suis jeté sur la porte mais elle s'ouvrait pas. Quelque chose la bloquait de l'extérieur.


J'ai pas trop paniqué, j'ai commencé à réfléchir, en me disant "que ferait Kenny ?" Kenny aurait essayé de défoncer la porte ; mais j'étais trop petit et faible pour ça. Il restait les fenêtres. Mais elles étaient trop hautes... Je pouvais empiler des trucs, sur une chaise par exemple... La fenêtre de la cuisine était la plus près, alors j'ai avancé une chaise en dessous. Il commençait à faire vraiment chaud... Les flammes bouffaient toute la pièce, et si je voulais m'en sortir, il fallait que je me grouille. La fenêtre était encore trop haute pour que je puisse m'y glisser, alors j'ai retourné les tiroirs de la cuisine, et je les ai empilés les uns sur les autres ; je pouvais rien mettre de plus : ma chambre devait être foutue et la cuisine devenait de plus en plus petite...


J'ai pensé à mes livres, mon encrier, mon couteau et à l'argent, sous le plancher... Je pouvais pas emmener tout ça, ça m'a rendu triste pendant une petite seconde... Mais j'ai touché le foulard de maman autour de mon cou, et je me suis senti tout à coup un peu plus fort. Les larmes sont pas sorties. Je suis monté sur la chaise en faisant attention à pas faire tomber mon assemblage et j'ai tendu la main vers la fenêtre. Elle était déjà ouverte mais le rebord était encore trop haut... Je me suis mis sur la pointe des pieds et me suis étiré au maximum, au point que j'en avais mal partout... Les flammes se rapprochaient ; si j'attendais encore, le chaise prendrait feu...


Je réalise alors que j'ai pas le choix, il faut que je saute. Mais si je me loupe, je peux tomber par terre et la chaise avec... Merde ! Fais-le, Livaï ! Je sais que je peux sauter assez haut pour ma taille, mais j'ai tellement peur de retomber dans le feu !... Pendant que je doute, mes vêtements commencent à s'enflammer à leur tour. Juste un petit peu, mais je sens que c'est bientôt la fin. Quitte à crever, autant tout tenter. J'entends mes cheveux grésiller à cause de la chaleur, et l'odeur de poils brûlés... Je veux pas mourir ! Je vais y arriver !


Rassemblant toutes mes forces, je fais un énorme bond vers le haut et je sens le rebord de la fenêtre sous mes doigts. Je le tiens ! Lâche pas ! Tirant sur mes bras, je me hisse par l'ouverture et l'air du dehors me fouette le visage. A moitié étouffé par le fumée, je boule en avant, et je m'écrase sur le sol. Mais j'ai jamais été aussi content de me le prendre en pleine gueule. Par réflexe, je me roule sur le sol pour faire cesser la douleur, mais je pense bien m'être salement brûlé. Mes chevilles me font tellement mal... J'ai pas le temps de m'examiner. Parce qu'ils sont là.


Je les vois, tous les trois. Jochem, l'autre gros blond, et un autre que je pense avoir déjà vu de loin. Ils ont l'air con, la bouche ouverte, et me regardent comme si ils réalisaient pas... Moi, je comprends tout d'un coup, et, ignorant que j'ai mal et que je peux peut-être pas courir assez vite, je fonce dans la direction opposée. Je sais qu'ils sont juste derrière, qu'ils me traquent, et qu'ils espèrent bien m'achever dans un coin. Pourquoi j'ai pas pris mon couteau ?! Au moins, je pourrais mourir comme un homme !


Puis je pense à Kenny. Kenny ! Je dois le rejoindre ! Lui, il me défendra ! Je dois pas compter sur l'aide des gens d'ici ; dans les bas-fonds, c'est chacun sa merde.


Il doit y avoir un truc important dans le quartier ouest, parce que tout le monde semble d'y diriger. Je me cache dans la foule, mais je vois les trois lascars pas loin qui fouillent la zone des yeux. Ca y est, ils m'ont repéré, cours, Livaï ! J'ai tellement mal... Tout ce que je voudrais c'est enlever mes chaussures, à moitié cramées et déformées, qui me cisaillent la peau... Où est Kenny ?


Je rentre dans un bar où je sais qu'il va régulièrement, mais y a presque plus personne ; les clients sont partis, y a plus que le gérant. Je veux me cacher derrière son comptoir mais il me menace de son fusil en gueulant "ras le bol des morveux !" Il décoche une salve dans ma direction, et je me sauve vite fait. Je tombe presque dans les bras de Jochem qui se met à rire en me crachant dessus et me jette par terre. Je recule sur les fesses mais je baisse pas les yeux. Bande de salauds, j'ai même pas d'armes !


Jochem lance une bouteille vers moi ; je distingue la mèche allumée suffisamment vite pour faire un plongeon de côté, derrière un appentis. Le truc explose tout près, tellement près que je me prends quelques flammèches. Mais ça fait aussi de la fumée... J'en profite pour me carapater encore une fois, le temps qu'ils reprennent leurs esprits. Même pas une minute plus tard, ils sont de nouveau à ma poursuite.


J'en peux plus, j'ai plus de souffle. Kenny est pas là. Je le trouve pas. Je vois de la fumée au loin, dans le quartier ouest. Un incendie on dirait. Et si c'était eux ? La garnison est peut-être là-bas, elle se déplace toujours dans des cas comme ça. Peut-être... qu'ils me protègeront ? Non, je me fais pas d'idée, ils doivent être trop occupés. Mais si j'arrive jusqu'à eux... peut-être...


Je me remets à courir comme un dingue vers l'incendie, et une fois arrivé, je me rends compte que c'est le refuge pour enfants qui crame. Pas mal ont réussi à sortir avec leurs gouvernantes, et sont alignés devant la maison en feu. Des villageois balancent des seaux d'eau autant qu'ils peuvent, mais ça a pas l'air de franchement marcher. Heureusement le refuge est un peu à l'écart des autres maisons sinon le quartier entier aurait pris feu. Je reste là, à regarder, comme hypnotisé, si bien que je sens pas quand le gros blond m'attrape par le col et me jette encore une fois par terre.


Je recrache de la terre, avec un peu de sang. J'ai le nez explosé mais c'est pas ce qui m'inquiète le plus. Je regarde autour de moi ; y a comme un attroupement qui s'est formé. Les spectateurs de l'incendie se sont regroupés par ici et semblent regarder la scène avec attention. Leurs yeux fixes et exorbités sont posés sur moi et ils me foutent tous la trouille, putain... Qu'est-ce qu'ils ont tous ? Je me relève et j'essaie de fendre le cercle mais des mains me rattrapent et me recollent au centre. J'entends des rires, des acclamations, et du coin de l'oeil je distingue la lame du gros blond, qui renvoie la lueur des flammes... Elle me paraît tout à coup si longue...


Jochem est en train de gueuler sur le bord du cercle, et toutes les têtes se tournent vers lui pour revenir sur moi après. Je pige pas très bien ce qu'il dit, mais je comprends un truc : je suis dans une arène et tous ces gens, déchaînés par l'incendie, veulent voir un combat. Comme si le feu avait réveillé chez eux un instinct de violence qu'ils avaient besoin de décharger sur moi.


Aidez-moi, bordel ! Ces salauds veulent me planter ! J'ai rien fait ! J'ai peut-être volé un peu d'entre vous, mais je mérite pas ça ! Pourquoi vous faites ça ?! Je me jette dans les bras d'une femme qui m'a l'air moins dingue que les autres, mais elle me repousse dans le cercle et je vacille en arrière.


J'ai rien à attendre de ces gens.


Et là, je vois Kenny.


Il est plus grand que les autres, donc je le distingue bien même s'il est loin. Je crie son nom, mais les rires et les insultes couvrent ma voix. Il voit bien que je suis dans la merde, non ? Pourquoi il vient pas ?! Il fait que regarder sans bouger... Je vois pas l'expression de son visage... Lui aussi, il est devenu fou ?!...


Le gros blond fend l'air de son couteau long comme une épée, et je l'évite d'un bond de côté. Mon pied me trahit et je tombe encore. Mes brûlures... putain, je douille... Le gros essaie de me clouer au sol mais je roule sur le côté et lui flanque un coup de pied dans le cul. Il titube vers l'avant mais cette barrique tombe pas. Des cris ponctuent ma riposte ; ils se croient au spectacle... avec moi dans le rôle du comique... Je réalise que les gens... les gens sont des connards. Quand ils sont gentils c'est toujours pour une bonne raison, mais ils en ont pas besoin pour se comporter comme des enfoirés. Ils regarderont ce gros lard me planter avec joie et me laisseront me vider de mon sang sans rien faire...


Et toi, Kenny, tu es comme eux. Bien sûr, tu l'as toujours été. C'est ce que tu as toujours voulu que je comprenne. Ce monde de merde est un enfer, et si on veut y survivre, il faut savoir tuer ceux qui te veulent du mal. Tu as toujours vécu comme ça. Et tu avais raison, bordel ! Je suis trop con ! Et trop faible ! Je peux pas être comme toi ! C'est ce que tu voudrais, c'est pour ça que tu viens pas m'aider, hein !? Je t'ai tellement déçu que tu vas laisser ce salopard me tuer ?!


Le gros me saute dessus et me plaque par terre ; je me tortille pour lui échapper, en me servant de sa propre force contre lui. Il attrape alors mon foulard et le serre très fort autour de mon cou. Si je continue de lutter, il va m'étrangler. J'arrête de me raidir et je me colle tout contre lui ; il sent la sueur et la pisse, une infection. J'attrape sa main qui tient le couteau et tandis qu'il essaie de me griffer le visage de l'autre main, il entraîne le foulard avec, qui se défait de mon cou et tombe dans la poussière. Je savais bien que maman allait pas le laisser me tuer...


Je lui fais vraiment face cette fois ; c'est ma mort que je vois sur sa lame... Je suis épuisé, j'ai mal partout, je vais pas tenir longtemps... Même en forme, je ferais pas le poids face à cette montagne de muscles. Il grimace à mon intention - ou est-ce un sourire ? - et se lance de nouveau en avant, lame brandie. Je réussis à attraper sa main, mais il est trop fort. Je lutte mais mes muscles vont me lâcher. Je plie les genoux pour me donner un meilleur appui. Ce n'est qu'une question de temps ; je peux pas m'enfuir et je peux pas non plus tuer cette brute à mains nues.


Le tuer... Je peux pas le faire... Je peux pas, non ? Kenny, pitié, viens me sauver !


Sa lame se rapproche de mon visage ; encore quelques centimètres et il me la plantera dans le front, ou dans un oeil. Je me demande pendant une seconde quelle sensation j'aurai à ce moment-là... J'ai presque envie de le laisser faire, juste pour savoir... Et puis mon regard tombe sur le foulard de maman...


Je veux pas... je veux pas mourir... Pas mourir ! Et au moment où cette pensée me traverse l'esprit, pour la deuxième fois de la journée, je sens quelque chose se déverser en moi. Un flot puissant... comme de l'eau... ou du sang... Ca remplit mes bras, et mes jambes... Quelque chose fond sur moi... comme une grande forme sombre et hérissée qui me fouette le visage, et trouble ma vue...


Je vois plus rien.

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Il fallait bien que ça arrive un jour ou l'autre. Le petit est face à son destin. Qu'il compte pas sur moi pour piper les dés.


J'étais en train de traîner dans les rues pour m'acheter des clopes quand a retentit un son de cloche. On l'entend pas souvent, mais il a qu'une seule signification : incendie. Un évènement de ce genre ça compte dans les bas-fonds, parce que l'air circule mal et la fumée stagne sous le plafond pendant des jours avant de s'évacuer par les quelques ouvertures que les rupins du dessus ont bien voulu nous laisser.


Ni une ni deux, et comme je m'emmerdais, je me suis dirigé vers l'ouest, et quand j'ai réalisé à peu près d'où provenait cette fumée épaisse, je me suis mis à marcher plus vite. J'ai vu l'ampleur des dégâts, les gars de la garnison occupés à rassembler les occupants et contenir la foule de curieux. Y en avait sans doute de coincés à l'intérieur. Uli allait pas aimer ça. Je le voyais déjà se prendre la tête dans les mains et se morfondre... Avec son titan, il aurait pu déverser des tonnes d'eau là-dessus en quelques minutes. Moi, je peux pas faire grand chose ; et puis je suis pas un héros.


Y avait quelque chose de vraiment accablant dans ce spectacle. Cette maison de l'espoir qui cramait, et tous ces spectateurs qui restaient là, sans bouger... Pas sûr qu'ils auraient fait quoi que ce soit, même s'ils l'avaient pu. C'était leur manière de dire que rien de bon ne pouvait se faire dans les bas-fonds, ni en sortir, et que quand quelqu'un tente quelque chose, ça finissait toujours par déconner. La fatalité, voilà ce qui reliait tous ces gens. Une baraque qui brûlait, c'était le divertissement du jour ; comme pour les richards qui mettent leurs beaux habits et sortent leurs gosses pour assister à la pendaison du mois. Depuis toujours, les humains se marrent du malheur de leurs semblables en espérant que ça leur arrive jamais, à eux. Je le sais, je suis comme eux.


Des types de la garnison se sont servis de leur équipement tridimensionnel pour tenter de pénétrer dans la baraque par le toit, mais celui-ci a finit par s'effondrer, comme une tourte mal cuite. Ca flambait déjà depuis de longues minutes, depuis au moins une heure peut-être. Penser que des gamins avaient peut-être fini leurs jours là-dessous, je savais pas pourquoi, ça me mettait en colère. Faut croire qu'Uli déteignait déjà sur moi...


J'en étais là de mes pensées quand j'ai remarqué qu'une partie de la foule s'était déplacée vers la grande rue. Ca m'a ramené à la réalité ; parce que je pensais encore à Uli. Machinalement, et aussi parce que je crevais de chaud, je me suis aussi éloigné dans cette direction pour voir ce qui se passait. J'entendais des cris, des huées, des applaudissements... Curieux comme je suis, je me suis approché pour voir ce qui causait toute cette effervescence. Au milieu d'un cercle formé par la foule à la fois excitée et attentive, il y avait deux mômes : le plus grand, un espèce de gros lard aux cheveux blonds et à la lèvre pendante - signe évident de débilité profonde ; et l'autre, le plus petit, ben... c'était le mien.


Le gros essayait d'étrangler Livaï avec le foulard qu'il s'était mis à porter tout le temps quelques mois auparavant. Mauvaise idée, ça, de donner des prises à l'adversaire. Mais il a bien réagit et arrêté de se débattre, ce qui lui a permis de se dégager. Bien joué. Mon enseignement avait pas été totalement inutile.


Je reconnaissais le gros ; c'était celui que j'avais dégagé de la planque l'autre fois. Et plus loin de l'autre côté du cercle, j'apercevais l'autre, le brun maigrichon avec une balafre sur le nez. Il gueulait en agitant les bras comme un dément et je sentis alors l'énergie qu'il dégageait parcourir la foule. Livaï était piégé ; on le laisserait pas sortir de là.


Et moi, je vais pas aller le chercher. C'est le moment, nabot. Le moment de montrer ce que tu vaux vraiment.


Je remarque qu'il parcoure la foule du regard, et s'arrête sur moi. Ouais, je suis là, le nain. En spectateur. Soit tu plantes ce mec, soit c'est lui qui te plantera. T'as pas le choix. Ni moi. Bizarrement, je me sens calme. Je me dis que je vais enfin savoir si ce môme est réellement un Ackerman. Et si, enfin, je vais pouvoir rejoindre Uli ou pas. Car quoi qu'il arrive, qu'il gagne ou qu'il meurt, ce sera ma seule option. Ca veut pas dire que je m'en fais pas pour lui, mais je regarde toute la scène avec un détachement digne de Kenny l'Egorgeur.


Je le fixe, attentif au moindre changement dans ses mouvements ; il a pas d'arme, ce qui va lui compliquer les choses. Il doit piquer celle de son ennemi. Et pour ça, il aura pas d'autre choix que de s'"éveiller". Si c'est un Ackerman, il le fera. Autrement...


Tu dois le planter, Livaï. Le zigouiller et le laisser saigner par toutes les veines dans la poussière. Te retiens pas davantage de faire ce que tu es capable de faire. Tu l'as dans le sang, cette force que tu te refuses à exercer. On l'a tous, à condition de l'accepter. Fais pas comme ta mère ! Sors-la !

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Ma vision revient. Je vois de nouveau le gros lard penché sur moi. Mon bras a dû faiblir parce que je sens un liquide me couler le long de la joue. Du sang peut-être. Mais j'ai pas mal. Pas mal du tout. Et pas peur non plus. Mon coeur bat très vite, j'ai l'impression d'être ivre tellement mon sang pulse à mes tempes et au bout de mes doigts...


Je cligne des yeux. Deux fois. Je serre ma prise sur son énorme poignet, et je cale mes pieds contre son bide. Je me détends et je l'envoie voler au-dessus de moi, comme un sac de laine. J'entends qu'on murmure autour de moi et je me relève. Je distingue pas grand chose ; je sais qu'il y a un tas de gens partout autour, je vois des silhouettes vagues et sombres. Mais ce que je vois surtout, avec une clarté que j'explique pas, c'est le gros lard en train de se remettre debout. Ses contours sont tout à fait nets, comme dans un dessin... Et il est lent. Tellement lent... J'ai l'impression qu'il met deux minutes pour se redresser et se tourner vers moi.


Je cligne encore des yeux. Il est face à moi. Et il se met à avancer. Ses mouvements donnent l'impression qu'il court mais il semble comme empêtré dans de la boue ; je le vois arriver vers moi avec une lourdeur qu'il avait pas avant... Est-ce que mon cerveau a pris un coup ? J'ai tout le temps de m'accroupir tout en me plaçant sur le côté et je mets ma jambe en travers des siennes. Il trébuche et se met à tomber comme s'il était fait de plumes... Ses contours nets s'estompent un peu, et il se relève pas tout de suite.


Du coin de l'oeil, je remarque une autre silhouette qui se détache soudainement ; l'autre type, que j'avais à peine vu avant, se dirige aussi vers moi, et je distingue parfaitement son couteau. Pendant qu'il prend tout son temps, je me place sur sa trajectoire et j'attrape son poignet ; je le tords très fort, et je vois qu'il se met à hurler - je vois mais j'entends pas son cri, juste un long meuglement désarticulé qui a rien d'humain. J'attrape son coude et je l'étale sur le sol après l'avoir fait voler en l'air.


Tout ce qui arrive est complètement étrange ; mais ça ne m'effraie pas. Etaler ce mec deux fois plus grand que moi m'apparaît tout à coup comme tout à fait juste et logique... Il est tellement lent et léger que je pouvais rien faire d'autre de toute façon.


Je me sens très bien. J'ai pas envie que ça s'arrête. Je me sens fort, puissant. J'ai l'impression que rien ne peut m'atteindre ; et surtout pas ce couteau que le type à terre lance vers moi.


Je l'attrape au vol sans aucun problème et, dans le mouvement, je le retourne et le plonge en avant. Le sang éclabousse mes mains ; ma veste. Il essaie de me forcer à retirer la lame de son ventre en me repoussant ; mais je suis presque affalé sur lui et je la replonge encore ; et encore. Comme si j'avais fait ça toute ma vie. C'était si simple ; un mouvement de va et vient très mécanique, précis, là où c'est fatal.


Quand je me relève, le couteau à la main, il est immobile, dans une flaque sombre. Je vois pas la vraie couleur du sang, il paraît noir... Une de ses mains est repliée sur elle-même, comme celle d'un cadavre, et sa bouche et ses yeux ouverts... De la bave lui coule des lèvres ; je la distingue sur sa peau parce qu'elle brille à cet endroit.


Je me retourne pour voir le gros lard se mettre de nouveau en garde. Il a dormi ou quoi ? J'ai eu le temps de planter son pote avant qu'il se relève ? C'est dingue. Mais c'est génial, aussi. Il se remet à ramer dans la gadoue en gesticulant dans ma direction. J'ai une arme, maintenant, connard. Continue comme ça et tu iras rejoindre ton copain. Approche encore un peu.


Il utilise son poids pour essayer de me plaquer au sol, encore ; tu manques de techniques, gros porc. Je résiste et me laisse pas tomber, contrairement à ce qu'il avait espéré. Je lutte contre lui pendant un moment, pour lui laisser croire qu'il a une chance. Puis je le repousse brutalement et il part les quatre fers en l'air. Je m'amuse là, tu vois pas ? J'aurai pu te charcuter depuis un moment, mais ce serait pas te rendre la monnaie de ta pièce.


Mais bon, je commence à me lasser de ce jeu. J'en ai ma claque de vous. Je vais te saigner une bonne fois, comme le porc que tu es.


Je me lance vers lui. Je suis tellement rapide que j'en ai le tournis. Le couteau, pointe vers le bas, comme Kenny m'a appris, fend l'air à mes côtés. Il tend ses grosses paluches vers moi ; trop lent, connard. Je fais un tour sur moi-même pour lui échapper, je campe mes pieds bien solidement dans le sol, et je tranche de toute ma force dans le gras de son bide. Sur ma lancée, je remonte jusqu'à son torse et la chaleur de ses entrailles me frappe le visage ; l'odeur aussi.


Il meurt pas tout de suite. Il lâche sa lame, attrape mon cou et essaie de m'étrangler mais ses forces le trahissent. Alors, le gros porc, ça fait quoi ? Incapable de buter un minus comme moi, ça fait quoi ? Tu aimes ? Attends, j'en ai encore pour toi. Je lui tords le bras dans le dos, le mets à genoux ; et là, devant une foule que je devine médusée, je lui passe la lame sur la gorge. Kenny serait fier de voir ça ! Regarde bien ! Oui, c'est bien comme ça qu'on fait !


Je lui balance mon pied dans le dos et il s'effondre, face contre terre. Je le retourne, pour le regarder agoniser. Oui, c'est ça, meurt lentement. Je veux voir ce que ça fait. ; ce qui se passe sur le visage d'un type qui sait qu'il va clamser. Regarde-moi bien.


Je l'attrape pas le col et le soulève vers moi. Il pèse vraiment plus rien. Normal ; ses intestins se sont répandus par terre. Tu me regardes bien, là, connard ?! C'est Livaï, le minus, qui te cause ! T'es plus qu'un macchabée, ça te plaît ?! Et il est où, ton patron ? J'ai bien envie de le zigouiller, lui aussi !


Je parcoure la foule noire des yeux. Plus rien en vue, plus de menace. Les battements de mon coeur se calment un peu. Mon bras s'amollit. Petit à petit, les visages qui m'entourent réapparaissent. Le sang est de nouveau rouge. Y en a partout. Quand je vois les tripes étalées autour de moi, une furieuse envie de gerber me prend... Mais je me contient.


Ils me regardent tous avec des airs effrayés, certains se barrent en courant. Et là, je vois Jochem, tout tremblant et la sueur au front. Ses lieutenants sont canés et il se fait dessus maintenant. Tu veux ta part, connard ? J'en ai encore sous le coude. Mais il se carapate et disparaît de ma vue. Je vais pas te courir après, j'ai ma fierté, couille molle.


Je te retrouverai.


Une fois que j'ai récupéré tous mes esprits, je revoie enfin Kenny, le grand Kenny qui domine la foule, avec son large chapeau. J'ai envie de courir vers lui, pour lui dire ce qui m'est arrivé et qu'il m'explique ce que c'était. Il doit bien savoir ! Kenny, alors, comment j'étais ? C'était bien, non ? Ils ont bien clamsé, pas vrai ? Je suis fort, hein ? Dis-moi que tu es fier ! J'ai la tête qui tourne et je suis tout dégueulasse ! Ha ha ! J'ai besoin d'un bain ! J'irai me plonger tout entier dans la fontaine ! Je le ferai si tu me dis que tu es fier ! Kenny, allez, dis-moi ! Dis-moi...


Il dit rien. Il se détourne de moi et s'éloigne. Je vois son chapeau disparaître peu à peu derrière les têtes des curieux qui ont pas déguerpi. J'étais en train de sourire ; et là, je souris plus du tout. Je lâche le couteau. L'odeur du sang me prend à la gorge tout à coup... Qu'est-ce qui se passe ? Où tu vas, Kenny ? J'ai fait ce que tu voulais, non ?... Kenny, j'ai envie de vomir, je me sens pas bien... Me laisse pas tout seul... Reviens ! J'ai encore tout fait de travers, c'est ça ?Je comprend pas ce qui s'est passé ! Dis-moi, c'était quoi ?!


Le chapeau de Kenny a disparu. Les derniers spectateurs se dispersent. Je suis seul, avec mes victimes. Et je sais pas quoi faire ; si, j'ai envie de pleurer. Mais je pleure pas. Peut-être que si je pleure pas, il reviendra. Non, il reviendra pas. Il sera pas à la planque, à m'attendre les pieds sous la table et sa clope au bec. Je le sais.


Pourquoi... pourquoi tu m'abandonnes ?... Pourquoi vous m'abandonnez tous ? Je n'ai pas rendu Kenny fier... Il en a eu marre de moi... J'ai déçu maman aussi, c'est peut-être pour ça qu'elle est morte... Je déçois toujours tout le monde... C'est pour ça que je me retrouve tout seul...

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Dès que j'ai noté le changement dans ses mouvements, j'ai su qu'il avait déjà gagné.


Ca a pas fait un pli. Le gros a mordu la poussière, et l'autre s'est vite fait éventrer. Quand il a ouvert le bide du premier, je me suis dit qu'il y allait peut-être un peu fort, mais il maîtrise pas encore complètement sa force. Il apprendra, avec le temps. En tout cas, c'était fort impressionnant, le nain ! Et je suis pas le seul que ça a impressionné ; la moitié du public s'est tiré, et certains devaient avoir les boyaux noués.


Ils estimaient sans doute que le petit avait pas une chance. Voir des forts taper sur des faibles, ça excite toujours la populace. Uli déteste ça. Moi, j'en sais rien. J'ai toujours vécu dans un monde où les grands bouffent les petits. Je suis pas prêt de changer d'avis et de me dire que c'est pas juste. Enfin, les mêmes règles ne s'appliquent peut-être pas, là-haut.


Mais maintenant, môme, t'es un grand. Te laisse pas bouffer. Et peut-être que tu deviendras aussi grand que moi, ha ha !


J'ai enfin eu la réponse à la question que je me posais depuis des années : t'es un Ackerman, un vrai de vrai. Mais t'as pris autant de ta mère que de tes ancêtres ; fais gaffe que ça te joue pas des tours. Avec un coeur trop tendre, on peut vite se faire avoir.


J'ai plus rien à t'apprendre. T'as montré à tous les bas-fonds que tu savais te faire respecter. L'autre microbe a filé sans demander son reste. Il te cherchera plus des poux, je pense bien ! Baisse pas ta garde, fais confiance à personne et ouvre pas ton coeur à n'importe qui. Y en aura toujours un pour te baiser quand tu t'y attendra pas. J'en sais quelque chose.


Je suis en train de te donner des conseils que tu entendras jamais. Je me sens con. Tu mériterais bien au moins une claque dans le dos, mais compte pas sur moi pour m'y coller. Je vais me barrer sans me retourner. Tu te poseras des questions, tu vas me chercher, m'attendre, mais moi je serais loin.


Arrête de me regarder comme ça, le nain ! Ma décision est prise, bordel ! Tu m'auras pas une deuxième fois ! J'ai un destin, un poste prestigieux qui m'attend, et un grand seigneur à protéger de la réalité de la vie. C'est drôle, tu sais, de me dire que j'ai finalement trouvé un vrai sens à mon existence. Une crapule comme moi devrait pas avoir droit à ça. C'est pas juste, hein ? Mais c'est bien pour ça que je laisserai pas filer ma chance. Là-haut, on a besoin de moi, je serais réellement utile à quelqu'un, et qui sait, peut-être... peut-être que je pourrais devenir quelqu'un de bien. Hé, tu imagines ?


J'espère que tu connaîtra ça, toi aussi, cette sensation. Tomber sur une personne qu'on était prêt à zigouiller pour finalement se mettre à son service jusqu'à la mort, c'est pas commun. Ca arrive peut-être qu'une fois. Ta mère aura pas eu cette chance. Enfin si, elle t'a eu, toi. C'était peut-être ça, le sens de sa vie...


Bon, c'est pas tout ça, mais il est temps que je me casse de ce trou à rats. Je me retourne et je sens ton regard me transpercer le dos. Essaie même pas, gamin, c'est pas la peine. Mais tu vas me manquer. Tous les jours, je me demanderai ce que tu fais, qui tu vois, ce que tu deviens. Avec la satisfaction de me dire que j'aurai contribué à l'homme que tu seras. Qui sait, on se retrouvera peut-être là-haut. Tu m'en voudras, tu me détesteras peut-être, jusqu'à ce jour. Mais j'ai pas de regret ; parce que c'est ce que je dois faire.


Je suis fier, gamin. Fier de toi.
A la revoyure !

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Je le savais ! Ce mec est un monstre ! Je l'ai toujours su !


Quand Pars lui a passé sa lame sur la joue, j'ai bien vu qu'il y avait un truc pas normal dans ses yeux. Un éclair, un éclat démoniaque, rouge comme le sang ! Il s'est mis à bouger tellement vite que c'était pas croyable ! Comment il pouvait bouger comme ça ?! Cette demi-portion ? Ce microbe a envoyé Pars valdinguer, puis il a tué Yvo. Juste comme ça, sans aucune difficulté. Et il a eu l'air d'adorer ça...


C'est pas possible ! Ca se peut pas ! Il peut pas avoir tué mes deux derniers soldats ! Pas lui !


Puis, il a vidé le bide de Pars de ses entrailles. Elles se sont étalées dans la poussière et j'ai eu envie de gerber alors que j'avais rien bouffé de la journée ! Je me suis juste pissé dessus de peur et j'ai dégagé vite fait. Il était hors de question que cette... chose me chope ! C'était pas un couteau qu'il tenait à la main, c'était un hachoir !


Je veux pas finir comme eux ; alors je cours comme un dératé, sans me retourner, loin de lui, de la chose qui l'habite et qui a tué Yvo et Pars. Je veux pas savoir ce que c'est. Je cours tellement loin que je sais même plus où je suis. Je sais pas si on peut m'entendre, mais putain, si ça peut servir à quelque chose, je me repends de tout ce que j'ai fait à ce môme ! Non, c'est pas un môme. C'en est plus un maintenant. Si je me retrouve de nouveau sur sa route, il me fera subir le même sort ! Je dois me cacher, disparaître, plus jamais faire parler de moi...


Bordel de merde, je veux plus jamais voir une horreur pareille ! Pourvu qu'il se fasse arrêter par la garnison, qu'ils le mettent sous les verrous, ficelé, bâillonné et qu'il puisse plus jamais sortir ! Merde, est-ce que c'est de ma faute ? C'est moi qui ai éveillé ce démon ?! Est-ce qu'il va me poursuivre dans tous les bas-fonds jusqu'à ce que je crève ?


Je me blottis dans un coin et je croise les bras. Je suis essoufflé, tout seul et j'ai froid. J'ai l'impression d'être redevenu le môme du centre-ville qui crachait sur tout et tout le monde, et surtout sur lui. J'ai encore une trouille monstrueuse... elle est pas prête de se barrer, j'crois. Va falloir vivre avec. Plus jamais je pourrais dormir tranquille... en sachant qu'il peut être là, tapi dans l'ombre et prêt à me sauter à la gorge ! Ce... morveux !


Je déteste ça, cette sensation... de me sentir épié... tout le temps sur le qui-vive, à attendre que quelqu'un me tombe dessus... C'était comme ça aussi pour toi, Livaï ? Tu peux encore faire preuve de pitié ou bien c'est trop tard ? Tu parles, j'ai essayé deux fois de t'égorger, et de te cramer vif en prime ! Faut pas rêver !


J'entends un bruit, je me raidis... Putain, saleté de chat ! T'as failli me faire mourir, saloperie ! Ouais, c'est ça, dégage avant que je décide de t'attraper pour te bouffer ! Bouffer ou être bouffé... C'est la règle ici. Et je me suis fait bouffer. J'ai trouvé plus fort que moi... Non, c'était pas que de la force ; c'était autre chose...


C'était quoi, bon sang ?!

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Kenny est pas revenu. Il reviendra pas cette fois. Et moi, j'ai plus de planque.


J'y suis retourné pour voir un peu ce que je pouvais sauver. Mes livres avaient totalement cramé, mon encrier était tout noir et fondu, mon couteau aussi. J'avais plus que le foulard de maman, que j'avais ramassé dans la poussière après le combat. Je me suis quand même demandé s'il restait pas des biffetons, sous la latte du plancher. Elle avait pas complètement brûlé, mais les billets étaient noircis et rendus illisibles par la fumée. J'ai réussi à en trouver une liasse, tout en dessous, pas trop mal en point et je l'ai mise dans ma poche. Mais je savais que je devrais retourner voler dans pas longtemps.
J'ai essayé de mettre un peu d'ordre dans la planque, même si elle avait plus qu'un mur qui tenait pas... mais ça donnait rien. J'ai dormi deux ou trois fois dedans, sous des meubles qui tenaient encore debout, mais j'en ai eu marre. Il fallait que je me trouve une autre cachette.


Je suis de retour dans le centre-ville et je guette les passants prêts à se faire détrousser. Depuis l'incendie du quartier est, tous les autres me foutent la paix, ils me regardent par en-dessous, ont dirait qu'ils ont peur. Même si je sais pas encore vraiment expliquer ce qui s'est passé ce jour-là, je me dis que c'est bien pratique pour les affaires. Je suis presque le seul voleur du coin ; ou alors ils se cachent dès que je déboule. Des types plus grands et plus costauds que moi qui se barrent sur la pointe des pieds devant moi, je sais pas, ça me paraît pas croyable ; et drôle à la fois !


J'ai moins de regrets à voler maintenant. Je me dis qu'ils le méritent tous. Enfin, je les choisis plutôt. Je m'attaque plus aux femmes qui ont l'air d'avoir des gosses, j'ai décidé que c'était pas correct. Et j'en ai pas vues dans le cercle... Mais les autres, les hommes saouls, les putes, les petites frappes de mon âge, j'hésite pas. Et je me débrouille mieux aussi. Je suis plus rapide, plus précis. J'ai l'impression que tout va un peu plus lentement qu'avant, que j'ai une petite seconde d'avance sur tout le monde. Je pourrais essayer de fouiller dans les poches des gardes aussi, mais je sais pas exactement ce qu'ils peuvent faire avec leur équipement qui fait voler. Je veux pas me retrouver en taule.


Le thé me manque. Le noir surtout. Ca fait un moment que j'en ai pas bu... L'eau de la fontaine est bonne pour faire la lessive, mais à boire, c'est pas la joie. J'ai essayé de me mettre à la bière, une bonne fois, parce que c'est finalement la boisson la plus courante et la moins chère dans les bas-fonds. Mais ce goût amer... j'y arrive vraiment pas. Quelques gorgées, pas plus, sinon c'est dégobillage direct.
Je me suis encore mis en tête d'essayer, assis dans un bouge quelconque - non, en fait c'est celui que préférait Kenny - quand je vois entrer quelqu'un que je connais. Il me faut un peu de temps pour la remettre. Et surtout pour me rappeler que c'est une fille. Elle traînait avec la bande à Jochem dans le temps, et je sais aussi que c'est une bonne voleuse.


Elle était venue me parler une ou deux fois à l'époque où je mendiais dans ce quartier, avant que Kenny et moi on déménagent. On s'est jamais beaucoup parlé parce que les gars de la bande quadrillaient le secteur et elle aurait passé un sale quart d'heure si on l'avait vue fricoter avec moi. On s'est déjà échangé des clopes, des trucs comme ça.


La première fois que je l'ai vue, je l'ai prise pour un garçon avec ses cheveux courts. Je savais pas que les filles pouvaient entrer dans une bande, celles que j'avais vues étaient soit des mères de familles pressées, soit des putes. Mais elle faisait rien de tout ça. Elle se comportait comme un garçon, elle volait, fumait et jurait comme eux.


Je pense que c'était fait exprès. Et puis... elle était plate comme une planche, ça aidait. Je sais pas grand chose sur les filles, mais ça, je l'avais noté tout de suite.


Ah, on dirait qu'elle me reconnaît. Elle se dirige vers moi. Je suis un peu méfiant quand même, si ça se trouve, elle est toujours avec Jochem... Mais elle me sourit, un peu timidement, comme si elle avait peur de me déranger ; mais elle attend pas que je l'invite et s'assoit d'elle-même en face de moi. Elle me demande comment je vais, je lui répond pas trop mal et je lui pose la même question. Elle rougit un peu, enfin je crois parce que son visage est un peu crasseux. J'aurais bien envie de le frotter un peu...


C'est bizarre d'avoir une conversation de ce genre. Parler de banalités avec une personne que je connais à peine, ça m'ait rarement arrivé. Mais c'est pas désagréable. Elle m'inspire confiance. Mais je me souviens pas si elle m'a un jour dit son nom, et j'ai un peu honte de lui demander. Heureusement, elle me sauve la mise en me le disant d'elle-même. Elle s'appelle Bettina, mais tout le monde dit Betti. Je lui redis mon nom, au cas où, et elle rit en répondant qu'elle sait comment je m'appelle.


Elle lorgne vers ma bière à peine entamée. Je devine qu'elle a soif alors je la pousse vers elle. De toute façon, c'est pas la peine d'insister. Elle la vide presque d'un trait devant moi. Je sais qu'elle doit avoir environ deux ou trois ans de plus que moi, mais ça reste impressionnant. Puis elle allume une cigarette et m'en propose une. J'ai pas trop envie de fumer là maintenant, mais ça fait un moment que j'en ai pas eu l'occasion, alors je me laisse faire.


Je suis pas très loquace alors Betti entame la conversation. Elle me dit qu'elle est plus avec le gang de Jochem depuis le jour des incendies, parce que cramer des enfants, c'est pas dans ses cordes. Elle a assisté au combat et m'avoue sans hésiter qu'elle avait espéré que je gagne. J'y croyais pas moi-même, que je lui répond... Ses yeux s'agrandissent et elle murmure qu'elle m'imaginait pas si fort. Moi non plus. Elle se met à rire franchement et j'ai envie de rire aussi, avec elle. C'est comme si son rire balayait tous mes problèmes. C'est un rire franc, pas forcé, qui signifie vraiment la bonne humeur. Elle doit pas le faire souvent ; comme Kenny...


Je lui demande ce qu'elle fait en ce moment, puisque les autres sont plus là. Elle vole, qu'elle me dit, un peu partout, mais je vois que le sujet la gêne un peu. Je sais bien quel genre de truc une fille peut faire pour survivre dans les bas-fonds, je la juge pas, ma mère faisait pareil... Mais je suis pas sûr que ça soit le cas, alors je préfère rien dire. Je veux pas la mettre plus mal à l'aise, et puis ça me regarde pas.


Je me mets à parler un peu plus. Je lui dit que je suis tout seul aussi et sans abri - elle sait pour la planque -, mais que je peux me débrouiller. Je m'en fais pas tant que ça. Enfin, je dis ça peut-être parce que je veux pas qu'elle me prenne pour un bébé trouillard... J'ai envie de lui parler de Kenny, de lui demander si elle l'a pas vu, mais je suis pas sûr qu'elle le connaît... Je m'accroche encore à ça, à cet espoir-là... Mais je sais au fond que ça sert à rien.


Elle sait écouter, Betti. Quand je parle, elle ne dit rien, ne me coupe pas et attends que j'ai fini pour poser une question. On dirait vraiment que je l'intéresse beaucoup. C'est une drôle de sensation ; personne à part Maman et Kenny ne s'était réellement intéressé à moi avant... Je lui dit des tas de choses, que j'avais jamais dites à personne. Ca fait du bien de parler, en fait.


Le bar va bientôt fermer pour la nuit, les lumières dehors commencent à s'éteindre. J'ai pas vu le temps passer, et les chaises sont vides. Le gérant va nous virer à coups de fusil si on déguerpit pas. On se sépare devant, et elle me serre la main, comme un vrai mec. Elle a une bonne poigne... Elle doit pas être mauvaise en baston. Je lui demande où elle pieute ; elle reste vague et désigne une zone plus à l'ouest. Moi, je vais à l'est. Donc, euh... et ben... à bientôt peut-être, Betti.


Elle s'éloigne dans le noir. J'espère qu'il lui arrivera rien et qu'elle sera bien planquée...

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Je ne pensais pas que ça me ferait autant de bien de revoir Livaï. La dernière fois que je l'ai vu, il avait l'air si effrayant !... Avec tout ce sang sur lui... Il avait l'air tellement perdu, je serais allée le voir s'il me faisait pas si peur... Il a vite filé pour que la garnison le cueille pas en pleine confusion. Depuis, je ne l'avais pas revu.


Apparemment, il est revenu dans le centre-ville, comme moi. Peut-être que ce quartier nous tient à coeur, à tous les deux. C'est là que je l'ai rencontré la première fois. Ca me fendait le coeur que Jochem et ses copains lui fassent la vie dure... Mais j'avais pas tellement mon mot à dire.


Le grand type que je voyais souvent avec lui semble avoir disparu, tout comme Jochem. Je peux pas dire que j'en suis malheureuse, Jochem a pas toujours été gentil avec moi. A quoi je m'attendais ? Je faisais partie de la bande et il me traitait pareil... Enfin, pas tout à fait, c'était un moyen de me préserver ; même si les autres se gênaient pas pour me tripoter à l'occasion, aucun a osé aller plus loin, parce que je lui appartenait.


J'ai très vite compris comment les hommes marchaient. Quand ma saleté de mère adoptive - plutôt ma tutrice, cette rombière a jamais été ma mère - a finalement accepté de me laisser partir de la maison après m'avoir exploitée toute mon enfance pour toutes les taches ménagères, il a bien fallu que je me frotte à l'ambiance du lieu. Je l'entends encore me dire "tu seras une traînée si tu te trouves pas un mari pour t'entretenir, petite garce !" Ce qui est sûr, c'est que je deviendrai jamais comme elle, plutôt crever.


Faire le tapin, j'avais rien contre, mais c'était pas reluisant... Dans les bas-fonds, une femme peut difficilement avoir un travail honnête sans risquer sa vie tous les jours. Il lui faut un bonhomme pour l'épauler et la protéger en cas de besoin. J'avais que deux choix finalement : vendre mon corps contre de l'argent et dépendre des hommes, ou me marier et dépendre des hommes tout autant. Je voulais me prendre en charge alors j'ai cherché une autre option.


Je me suis mise à la cambriole. Y avait bien des plumeurs - les plumeurs, ce sont les types qui vous coincent quelque part pour vous demander de vous déshabiller et vous tripoter, voire plus, c'est comme ça qu'on les appelle - mais je courais vite. J'en ai dévalisé plus d'un.


Je voulais passer inaperçue, mais mes cheveux, longs et roux, me trahissaient ; alors je les ai coupés. Comme ça, je passais plus pour un garçon ; et puis j'ai toujours eu des petits seins, ça faisait mon affaire. Même si Jochem se foutait toujours de moi à cause de ça.


Joch m'a ramassée un de ces matins, alors que j'étais aux prises avec un plumeur un peu trop violent. Il lui a collé une rouste, et du coup... je suis partie avec lui. J'étais seule, pas jolie du tout, alors quand ce garçon que je pensais serviable m'a regardée, je me suis sentie revivre. Je pensais pas à l'époque que j'allais faire partie d'un des gangs les plus en vue des bas-fonds.


Joch m'a jamais frappée, mais j'ai vite compris que je devrais payer ma place autrement qu'en ramenant ma part de butin. Mais c'était pas grave, je pensais être amoureuse de lui, à un âge où c'est normal de penser à ça. Et puis, il laissait pas les autres m'approcher. Coucher avec lui pour éviter de le faire avec tous les autres, c'était pas si cher payé. Et puis... c'était pas si mal. Non, pas mal du tout, même s'il était un peu brutal parfois. Jochem a été le seul. Je suis pas comme ces salopes qui le font avec n'importe qui et pour n'importe quoi ! J'ai ma fierté.


Depuis que la bande s'est fait coffrer, je sais pas trop où aller. Je sais bien que si je me fais attaquer, j'aurai plus personne pour me venir en aide, mais je vole toujours. J'ai juste plus les mêmes méthodes, je me comporte vraiment comme un garçon. Je joue plus les aguicheuses dans le but de voler, c'est trop dangereux. Ca garantit pas ma sécurité, mais les garçons se font quand même moins choper par les pervers.


Mais je suis pas habituée à la solitude. Je me suis trouvée un abri dans l'est du centre-ville, et je fais gaffe que personne le découvre. Livaï doit ressentir la même chose depuis que son père est parti. Ah non, c'est vrai, il m'a dit aujourd'hui que c'était pas son père, mais un genre de tuteur.


On a beaucoup parlé. Lui surtout. Ca se voyait que ça le démangeait. J'espère qu'on se marchera pas dessus pour la cambriole... On a le même secteur après tout. J'aimerais bien le revoir en tout cas, on ira boire des coups ensemble !


Finalement, il est pas du tout effrayant... et plutôt beau garçon même s'il est pas très grand ! On a le même problème, je manque de poitrine et lui de hauteur, ha ha ! On doit être faits pour s'entendre !

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Il fait très froid. C'est la première fois qu'il fait si froid dans les bas-fonds en hiver. Comme je veux pas avoir d'ennuis, je fais pas de feu, et je me les gèle. Je me demande quand même s'il y a pas un peu de soleil là-haut... Pour me réchauffer, je me suis mis en route jusqu'au puits de lumière.


C'est tout blanc dedans. Je réalise que j'y suis jamais allé en hiver, alors j'avais jamais vu de neige. On en parle beaucoup dans les livres que j'ai lus, mais je pensais pas en voir un jour. J'en prends dans ma main et c'est très froid... J'ai la main qui chauffe. Comment ça se fait ? Je renifle, et je goûte la neige. Ca a aucun goût, et ça fond sur la langue. Comme j'ai soif, j'en avale une bonne quantité. C'est meilleur que l'eau d'ici. Faudra que je revienne pour en ramener avec moi.


J'ai choisi de changer de coin. J'ai trouvé un endroit en haut du centre-ville. A part les chats errants, personne n'y vient car il y a pas de maisons dignes de ce nom. Je vis presque dans un tas d'ordures. C'est très dur pour moi... Le soir, je m'enroule dans une vieille couverture trouée et j'essaie de trouver le sommeil. Mais je dors toujours pas bien. Je continue de rêver, de Jochem cette fois. Je le sens me rouer de coups et me taillader avec son couteau. Faut croire qu'il me fait encore peur. J'aperçois toujours Betti, juste derrière lui, mais très loin, et on dirait qu'elle pleure...


J'aime pas voir une fille pleurer. J'aimais pas quand maman pleurait.


J'en ai marre, de cette crasse. J'ai l'impression qu'elle me colle à la peau, tout le temps, et que j'aurais beau frotter pendant des heures, je resterait sale comme un rat ! Faut que je me lave ! J'irai au puits de lumière me rouler dans la neige s'il le faut ! L'eau est vraiment trop dégueu...


Au matin, je me rends là-bas, j'enlève mes frusques et je me jette dedans. J'ai tous les poils au garde-à-vous, mais je fais en sorte de pas rester immobile, pour pas geler sur place. J'ai pas si froid, c'est bizarre. Ma peau est toute rouge, mais au moins elle est propre. Je me rhabille vite, en tremblant un peu, et je mets plein de neige dans un seau. Quand je serais revenu dans ma planque, elle aura fondu et j'aurai de la bonne eau.


C'est loin et la neige pèse plus lourd que l'eau ; mais j'ai pas trop de mal à porter le seau. Je sautille presque sur place en me rendant compte que je pourrais régulièrement faire le voyage sans trop me fatiguer. Pourtant, je me souviens qu'aller chercher de l'eau à la fontaine autrefois était bien plus difficile... Je crois vraiment que je suis devenu plus fort, même si je sais pas comment. Je tâte les muscles de mes bras des fois, mais je vois pas de grands changements. Je suis toujours pas très costaud... Jochem était plus musclé que moi... Mais le gros porc aussi, et je l'ai zigouillé pourtant... Zigouillé...


Sur le moment, ça m'a paru tout à fait normal de le tuer, j'avais pas le choix ; mais j'espère ne plus être obligé de le faire. Parce que après, je me suis senti mal et j'avais envie de vomir...


Je demanderai à Betti si elle me trouve assez musclé... sinon, je me remettrais aux exercices. Ah bah, v'là autre chose ! J'éternue maintenant ! J'ai dû choper un truc... Moi qui ait presque jamais été malade... Je crois pas qu'on peut trouver des remèdes ici, mais j'essaierai quand même. Peut-être que Betti connaît un bon médoc contre le rhume.


Betti... je pense à elle de plus en plus souvent. Quand je la croise dans le centre-ville, elle a souvent les poches à moitié pleines ; moi, je me débrouille moins bien... Enfin, je lui laisse pas mal de pigeons aussi. Mais elle me file toujours des pièces quand elle voit que ça donne pas trop. On est pas allés reprendre un verre ensemble parce qu'on a besoin de nos sous pour des trucs plus importants. Je mange pas trop, pour économiser, et puis j'ai pas d'endroit sûr pour entreposer la bouffe loin des rats et des chats, alors je pense au jour le jour.


Je devrais peut-être dire à Betti pour la neige. Comme ça elle aura de l'eau aussi. Je la lui amènerai si elle veut. Mais je sais pas vraiment où elle crèche. J'ose pas lui demander, je veux pas qu'elle me prenne pour un sale type. Les sales types, ça me connaît, j'en ai vus défiler du temps de maman. Même si j'ai pas vu ce qui se passait, j'en ai une vague idée. Les trucs que les grands font ensemble, ça paraît vraiment crade et puis maman pleurait toujours quand c'était fini. Ca doit pas être si génial que ça... Kenny m'a rarement parlé de ces choses-là parce que je lui posait jamais de question. J'aurai peut-être dû le faire...


Ce que je veux dire, c'est que... je tiens pas à ce que Betti pense que je veux faire des choses crades avec elle. C'est pas vrai. Je suis pas un sale type, moi. Et puis... je suis pas encore un grand, c'est des trucs de grands, non ?


Je me demande ce qu'elle fait en ce moment...

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