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Alestan

Les Enfants Du ciel - Chapitre VI - La Bataille d'Aërden

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LES ENFANTS DU CIEL

DELANAÏ EVAË

 

I. LA FUITE DE VAËNOR

 

 

 

       Il fut un temps, plus ancien que nos légendes mythologiques, où des hommes vivaient sur les terres fertiles au Nord du monde. En ce lieu, rois et reines se succédèrent durant plus d'un millénaire. Mais un « millénaire » aux yeux de cette civilisation, qui surpassait en tout celles qui lui succédèrent, correspondait en vérité à plusieurs centaines de milliers d'années. Cette différence était liée à l'emplacement unique de ce peuple. Trônant au cœur du pôle, une seule de ses journées s'étalait sur plusieurs mois, avant de laisser place à une nuit tout aussi longue. En cette région le printemps était éternel, et les récoltes du Grand Jour étaient suffisamment abondantes pour subvenir aux besoins de la Longue Nuit. En raison de ces conditions exceptionnelles, et pour d'autres causes plus mystérieuses, les gens de ce peuple vivaient bien souvent au-delà des cinq cents ans, et tous avaient la même particularité : un regard argenté.

 

       Il s'agissait des Erianaïm, le Peuple d'Argent, mais ils se nommaient eux-même par leur premier nom, qui contenait leur véritable origine : les Aërim, les Fils du Ciel. Les Aërim se divisaient en deux grandes familles, avec d'un côté les Varaïm, dont la chevelure dorée rappelait la gloire du soleil, et d'autre part les Aëlym, plus rares, aux cheveux blancs qu'ils mettaient en valeur avec fierté. La tradition était qu'un roi Varaïm prenne pour épouse une Aëlym, personnifiant ainsi l'union du soleil et de la lune. Les Varaïm vivaient plus longtemps que leurs frères et sœurs, mais lorsque venait la Longue Nuit, seuls les Aëlym poursuivaient leurs activités, entretenant ainsi la vie du royaume sous le clair de lune. Aucune discorde ni aucune jalousie venait perturber l'équilibre entre les deux familles, et les avantages de l'une comblaient avec harmonie ce qui faisait défaut à l'autre.

 

       L'apogée des Aërim au sein de leur première demeure fut la plus riche et la plus joyeuse de tous les peuples nés en ce monde. Isolés sur leur vaste continent, ils ne connurent ni la guerre, ni la faim, ni aucune sorte de menace au point où leur langage était dénué de termes liés au malheur. Les Varaïm érigeaient des demeures pour les plus humbles aussi somptueuses que les palais des rois antiques. Des colonnes de cristal émettaient une douce lueur lors des Longues Nuits, et chaque habitation disposait d'un jardin emplit de fleurs et d'arbres fruitiers. Ils excellaient dans l'architecture et la sculpture, mais leur domaine de prédilection, qui jamais ne fut surpassé, résidait dans la création de joyaux et de parures. Les Aëlym éprouvaient peu d'intérêt envers les œuvres majestueuses des Varaïm, et la plupart d'entre eux se contentaient de dormir à la belle étoile lorsque venait la Longue Nuit. Il arrivait cependant qu'un collier de perles ou une amulette particulièrement somptueuses attire leurs éloges, à la plus grande joie de son créateur. Lorsque les Varaïm souhaitaient départager la plus belle de leurs œuvres, ils choisissaient toujours l'avis d'un Aëlym pour avoir le dernier mot, ce à quoi celui-ci répondait :

 

  • Si je devais choisir mes frères, je dirais qu'aucune gemme n'égale la beauté de vos yeux, et qu'aucune parure n'arrivera à détrôner l'éclat vos cheveux.

 

       Ainsi était l'humeur de ces fils de la Lune, qui se consacraient avant tout aux arts de la musique et de la poésie. Ils fuyaient les demeures de pierres pour s'aventurer sous l'ombre des arbres, chantant l'émerveillement que la nature éveillait dans leurs cœurs. Ils parcouraient les rives des fleuves et des rivières, bercés par le bruissement de l'eau, humbles face au grondement des cascades et attendris par le murmure du ruisseau. Moins robustes et plus petits en taille que les Varaïm, ils étaient cependant plus vifs et agiles. Beaucoup avaient érigés leurs demeures dans les grands arbres du pôle, dont certains avaient parfois le sommet cachés dans les nuages. Parmi les Aëlym naissaient des enfants dotés du don de divination, et ces derniers étaient portés en haute estime au sein du peuple. Les plus doués étaient envoyés auprès de la famille royale afin de conseiller le souverain. Leurs prédictions permirent d'améliorer le rendement des récoltes, et la découverte de nouvelles ressources pour le royaume. Aiguisant toujours plus leur sens, certains Aëlym parvenaient à entrer en transe, rapportant des visions d'êtres supérieurs et de nouvelles connaissances qui élevèrent les Aërim à un niveau de conscience incomparable.

 

       Les Varaïm, enrichit par cette expérience, conçurent des artefacts capables de déplacer de lourdes charges sans le moindre effort. Ils apprirent les secrets des ondes et des vibrations, et à l'aide des Aëlym, ils composèrent un alphabet runique à la fois puissant et subtile. La magie de cette langue était telle que les plus doués d'entre eux pouvaient faire croître un arbre à l'aide d'un simple mot. La splendeur du royaume, qui surpassait de loin toutes les créations passées et à venir, égalait désormais celle des sphères célestes. L'architecture défia les lois naturelles, et certaines demeures laissèrent pantois d'admiration les Aëlym les plus insensibles aux choses matérielles. Des gemmes scintillantes, d'une matière plus pure que le diamant, couvraient désormais la coupole du palais royale, reproduisant à l'échelle terrestre le ciel étoilé. Une variété extraordinaire de la flore terrestre avait été réunie dans un immense jardin, et sa diversité était telle que plusieurs années étaient nécessaire pour nommer chaque espèce contenu en son sein.

 

       En ce temps de gloire et de richesse, naquît Vaënor, fils du roi Arnelion. Bien qu'il disposa de l'apparence et des attributs de son père Varaïm, son esprit était plus proche de celui d'Eliora, sa mère Aëlym. Dotée du don de divination à son plus haut degré, Eliora fut la première à entrevoir le sombre présage qui menaçait son peuple. Longtemps elle garda ses visions secrètes, car elle craignait de perturber la joie de son royaume. Mais lorsque son fils eût atteint l'âge adulte, elle dévoila la terrible épreuve qui l'attendait.

 

  • Trop longtemps nous avons ignoré le reste du monde, aveuglé par notre bien-être. J'ai vu la souffrance des peuples qui errent dans les ténèbres. J'entends leurs cris et leurs larmes. Je ressens leur peur face à ceux qui ont faillis. Des êtres oubliés, races anciennes des hommes qui maudissent le ciel. La terre change mon fils... Les dieux nous ont donné le don de lumière pour le partager, et non le garder de façon égoïste. La terre change... Le froid, la glace... Le châtiment des Cycles. Aux premières neiges, guide notre peuple au Sud, au-delà des eaux. Il te faudra des armes et des navires... Par dessus tout, il te faudra du courage.

 

       Un grand nombre de mots semblèrent étranger aux oreilles de Vaënor, comme neige ou ténèbres, mais lorsqu'il voulu interroger sa mère, celle-ci demeura silencieuse. Eliora donna l'impression de s'être endormie, mais son cœur avait cessé de battre. Grande fut la détresse du prince, et plus grande encore fut celle de son père. Un grand conseil fut réuni avec les représentants des Varaïm et des Aëlym. Le roi Arnelion rapporta les paroles de la reine, et ordonna que l'on définisse les termes inconnus du sinistre présage.

 

       Au terme d'une longue méditation, lorsque chaque mot fut clarifié, un silence de plomb s'abattit sur l'assemblée. Si tous comprenaient la menace, seul Vaënor envisageait sérieusement d'abandonner la terre qui l'avait vu naître. Lorsque vînt l'heure de la décision, il sentit son cœur se serrer face au discours de son père.

 

  • Il ne sera pas nécessaire de quitter nos demeures, assura-t-il. De Grands Jours et de Longues Nuits doivent encore s'écouler paisiblement. Nous trouverons un moyen d'empêcher l'accomplissement de ce présage.

 

       Les paroles d'Arnelion furent accueillies avec soulagement, car la majorité des Aërim étaient terrifiés à l'idée de s'aventurer vers les terres inexplorées du Sud. Vaënor se plia au choix du conseil à contrecœur, et ses apparitions publiques se firent de plus en plus rare. Il observa silencieusement les faits et gestes de ses semblables, méditant sur les derniers mots de sa mère avec le vain espoir qu'ils ne se réalisent jamais. Une grande effervescence gagna le royaume lorsqu'il fut question de trouver une solution. Les maîtres des runes créèrent de nouveaux symboles et dressèrent des barrières autour du royaume. Les Aëlym enchantèrent les forêts et renforcèrent la résistance des semences, tandis que de nouveaux artefacts étaient conçus par les Varaïm, capables de contrôler le climat à l'aide de tours gigantesques. Mais malgré leurs nombreux efforts les Longues Nuits s'allongèrent, devenant chaque fois plus froide et difficile à endurer. Vaënor tenta plusieurs fois de convaincre son père, l'encourageant à bâtir une flotte et préparer ses sujets à quitter leurs terres. Mais Arnelion, qui dans l'année de ses deux-cents vingt ans demeurait fort et fier, le réprimanda.

 

  • Que les Dieux s'opposent à mon jugement, je peux encore le supporter... Mais si toi, mon fils, tu refuses de me soutenir, alors tout espoir est perdu.

 

       Vaënor fut blessé dans son âme, et il ressentit une grande honte face à ce roi des Jours Heureux. La stature d'Arnelion rappelait celle des premiers Fils du Ciel, et rare était ceux capable de soutenir son regard au sein des Aërim. Vaënor lui ressemblait, illustre parmi les Varaïm, mais son cœur appartenait aux Aëlym. Il s'excusa tristement, et tandis qu'il se courbait en signe de révérence, la main d'Arnelion se posa sur ses cheveux d'or.

 

  • Je ne peux me résoudre à quitter les terres de mes ancêtres, ajouta-t-il avec douceur. Mais si tel est ton désire, je t'autorise à construire autant de navires que tu le souhaiteras.

 

       Ce furent les derniers mots raisonnables d'Arnelion, roi de l'Axe du Monde. En effet, dans les jours qui suivirent, la situation des Aërim devînt catastrophique. Les arbres qui se dressaient autrefois hauts et verts étaient désormais gris et courbés. Les champs ne donnèrent plus de récoltes, et les Aëlym cessèrent de chanter. Arnelion sombra peu à peu dans la folie, pressant ses oracles à interroger les dieux. Mais pour une raison qui leur échappait, ceux-ci n'apparaissaient plus dans leurs songes, et certains parmi les plus sages se rallièrent à Vaënor, pressentant la fin de leur glorieux royaume. Le chantier des navires avançaient lentement, car un grand soin était apporté à leur construction. Les charpentiers avaient sélectionné les meilleures essences d'arbres, et à partir du pin, de l'acacia et du chêne, Erethor le maître des runes composa un alliage aussi résistant que léger. Nul ne sût comment il s'y était pris, et le secret fut perdu avec lui. La coque des vaisseaux fut recouvertes de feuilles d'or et d'argent, et leurs voiles blanches arboraient la croix céleste des Aërim, en forme de spirale à quatre pétales.

       Arnelion ne se préoccupait plus des actions de son fils, et il semblait désormais vieillir à vue d’œil. Le roi se mettait à parler seul, entrant subitement dans une colère noire avant de retomber dans un silence menaçant. Certains disaient qu'il luttait avec les dieux, comme s'il tentait de les soumettre à sa volonté. Lorsque tombèrent les premières neiges, Arnelion ordonna à tous les maîtres et autres sages de se réunir.

 

  • Grand est leur pouvoir ! s'écria-t-il devant l'assemblée, un feu ardent dans le regard. Mon esprit les a défié dans leur royaume et je suis revenu ici-bas. Affaiblis certes... Mais le combat a porté ses fruits ! Parmi eux, sept ont accepté de nous venir en aide. Ce qu'ils m'ont demandé en échange...

 

       Des exclamations stupéfaites explosèrent dans la salle du conseil. De nombreuses voix s'élevèrent, certaines acclamant le roi, d'autres scandalisées par la requête. Au sein de ces dernières était celle de Vaënor.

 

  • Ne voyez-vous pas qu'il s'agit d'un test ! protesta le prince, espérant convaincre son père de faire marche arrière. Quels dieux demanderaient un tel paiement pour nous venir en aide ?

  • Silence ! ordonna Arnelion. Mon choix est fait. Je ne tolérerais aucune objection ! Si tu es contre moi mon fils... Alors tu es indigne de porter mon nom et mon titre après ma mort.

  • Hélas ! s'affligea Vaënor. Malheur à ceux qui suivront cet homme qui fut mon père ! La folie et le désespoir ! Voilà ce qu'ils y gagneront ! Et au terme d'une longue souffrance, la mort...

 

       Le peuple fut divisé en deux camps à la suite de ce conseil. Les fidèles aux rois, qui désiraient sauver leur terre natale, et ceux qui refusaient de céder à la requête des dieux, se rangeant du côté de Vaënor. Le prince éprouva une profonde tristesse en constatant que la majorité des Aërim acceptaient la terrible condition évoquée par Arnelion. Car en échange du salut de leur royaume, les sept divinités demandaient un lourd tribut de sang. Mille âmes pour chacun d'entre eux, sacrifier selon la nature de leur pouvoir. Alors que le climat devenait de plus en plus insupportable, sept autels furent dressés devant le palais royal. Pour le premier, dédié à Teomë, les victimes devaient être enterrées vivantes. Le second, en l'honneur d'Etëmi, la mort par noyade fut requise. La strangulation avait été commandé sur le troisième, selon le désir de Miwanë. Helfaïr, le quatrième, nécessita des sacrifices par empoisonnement. Les victimes étaient brûlées vives pour Atëa sur le cinquième autel. Pour le sixième, Nemihel ordonna qu'un poignard transperce le cœur des plus pures, parmi les vierges et les enfants. Enfin, sur le septième autel dédié à Aomë, la mort devait être donnée à la suite d'un combat.

 

       Voyant dans la division de son royaume un signe du destin, Arnelion condamna les partisans de son fils et la grande majorité des sacrifiés furent des opposants à son pouvoir. Une traque sans précédent dans la longue histoire des Aërim eût lieu, et pour la première fois les Fils du Ciel firent couler le sang sur leur terre. Fuyant ces crimes fratricides, Vaënor mena les survivants jusqu'aux navires, mais il découvrit avec horreur que son père avait ordonné l'incendie de la flotte. Seule une poignée de vaisseaux avaient été sauvé par le sage Erethor, mais les hommes du roi tombèrent sur le prince et ses fidèles avant qu'ils n'atteignent la cachette. Tous furent capturés et parqués dans un enclot à proximité des sept autels, qui avaient été disposés en cercle. Vaënor observa de ses propres yeux la folie de son père, et le spectacle des sacrifices lui arrachèrent toutes les larmes du corps.

Autour du lieu maudit, les pierres froides et le manteau de neige étaient désormais écarlates. Le sang de milliers de victimes exhalait une fumée cramoisi, d'une puanteur abominable. Au cœur du massacre indescriptible une colonne avait été érigée, et à son sommet une gemme. Elle luisait de la couleur des sacrifices, et dans le ciel, les nuages grisâtres s'écartaient pour laisser apparaître une lumière incandescente. Vaënor ne pouvait dire de quoi il s'agissait, mais il était certain que la chose qui illuminait les cieux n'était pas le soleil. Lorsqu'Erethor fut désigné pour monter sur l'autel d'Atëa, le Grand Bûcher, celui-ci s'exprima d'une voix si claire et forte que l'ensemble du peuple Aërim fut témoin de ses paroles.

 

  • Ainsi prend fin la gloire des Jours Heureux ! Jamais le monde sera à nouveau témoin d'une telle prospérité ! Arnelion... Que les dieux te prennent en pitié, car tu as été trompé ! Me voici, la dernière âme à périr en ce lieu maudit. À mon ultime soupir ton œuvre, ô roi tout puissant, sera achevée. Mais ce n'est pas à toi qu'elle profitera ! Les esprits emprisonnés dans cette pierre, ces victimes de ta folie, n’obéiront qu'à un seul homme ! Et cet homme est ton fils. Vingt générations après lui hériteront du pouvoir de cette Alkaëst, jusqu'à l'avènement du mal aimé ! Grandes seront les souffrances lors de son règne, et avec lui disparaîtra le dernier des Fils du Ciel ! La lune sera écorchée, et lorsque les Sept se dresseront à la fin du Cycle, je la vois sombrer dans les eaux glacées...

 

       À peine Erethor eût-il prononcé ces mots que le bourreau embrasa le bûcher. Le sage demeura impassible alors que les flammes lui dévorait la chair, et lorsqu'il ne resta qu'un corps calciné, Arnelion poussa un cri terrifié en voyant le visage noirci du sacrifié se tourner dans sa direction. Ainsi périt Erethor de la famille des Aëlym, le plus grand oracle de son peuple qui, avant sa mort, eût en vision la destinée des hommes jusqu'à la fin des temps. À son dernier soupir, la lueur dans le ciel prit de l'ampleur, à tel point que le monde fut plongé dans une lumière sanglante. Soudain, un éclair frappa la gemme au centre des sept autels, détruisant la colonne sur laquelle elle reposait. Dans le chaos qui suivit, Vaënor rallia ceux qui défendait sa cause. Ils brisèrent l'enclot qui les retenaient et chargèrent les gardes du roi. Beaucoup tombèrent sous la lame des guerriers, mais lorsque le prince finit par mettre la main sur une épée, plus personne ne put l'arrêter.

 

  • Aërim ! Nemeraïl ! Vers l'océan ! S'écria-t-il.

  • Aleka eveni rëandar ! Répondirent ceux qui le suivait. Le prince est notre roi ! Rëa Vaënor !

 

       Gardant précieusement les dernières paroles d'Erethor en mémoire, Vaënor fonça vers la colonne brisée pour s'emparer de la pierre. À son contact, celle-ci rétrécit pour prendre la forme d'une étoile à sept branches, s'adaptant parfaitement à la taille de sa paume. Bien que le joyau demeurait tiède, tout en émettant une faible lumière rouge, il frissonna. Arnelion hurla des ordres et des menaces, mais son fils parvînt à s'échapper avec plus d'un millier d'Aërim. Ils atteignirent les neuf navires épargnés par l'incendie, et après avoir répartis leurs effectifs, Vaënor ordonna de lever l'ancre pour faire voile vers le Sud.

 

Edited by Alestan

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II. AËLYS ESTANA

 

 

 

       Lorsque les navires quittèrent les rivages blancs, Vaënor jeta un dernier regard vers la terre de ses ancêtres. Son poing se serra sur l'étoile à sept branches, l'Alkaëst, si chèrement payé par son peuple. Bien qu'il l'ignora, son père fut rapidement assassiné après le départ de la flotte. L'ancien royaume des Aërim se couvrit alors d'une épaisse couche de glace, et tous ceux qui restèrent en arrière connurent une fin douloureuse. Bien plus tard, des hommes se rendirent à nouveau sur ce continent oublié, et même si quelques indices laissèrent deviner un climat autrefois tempéré, il ne resta aucune trace de la glorieuse civilisation polaire.

 

       Le vent du nord gonflait les voiles des neuf vaisseaux, entraînant les survivants vers une destination inconnue. L'océan était vaste, trop au goût de Vaënor. À leur départ chaotique, les Aërim n'avaient emporté que peu de vivres, mais leurs craintes se dissipèrent en découvrant d'importants stocks de nourritures dans les cales des navires. Le nom d'Erethor fut loué, car le sage avait anticipé les conditions dans lesquelles se déroulerait leur voyage. Vaënor ressentit une grande peine en songeant à la perte d'un tel allié. Il força cependant son esprit à oublier les événements passés, se concentrant uniquement sur l'avenir. En tant que roi, son devoir était de guider son peuple.

 

       En quittant le cercle polaire, la flotte entra dans une brume épaisse. Le cycle des jours et des nuits échappèrent au compte des Aërim, s'enchaînant à une vitesse qui leur sembla totalement étrangère. Le brouillard qui les encerclait devînt encore plus dense, au point où le ciel disparu complètement. Privés de repères, les neuf navires semblaient errer au hasard sur le grand océan. Désorienté, et craignant de rencontrer des obstacles invisibles, le roi ordonna l'arrêt de la flotte. Il convoqua les capitaines de chaque vaisseau et tînt conseil dans l'espoir de trouver une solution. Firalfyn était l'un d'eux, et parmi les plus grands navigateurs de son temps. Seul Vaënor le surpassait en taille et en prestance. Bien qu'il n'avait jamais voyagé aussi loin des côtes, Firalfyn étudia de nombreuses cartes, certaines datant d'un âge oublié, et décrivant les contours du Grand Océan.

 

  • Je pense que nous avons dérivé, regretta-t-il. Cette brume cache les étoiles, et selon mes calculs nous devrions déjà avoir atteint un ensemble d'îles couronnant le continent sauvage... J'ai essayé de sonder le fond à plusieurs reprises, sans succès.

  • Les archives du palais évoquaient des tentatives d'explorations, il y a bien longtemps. se rappela Vaënor. Mais aucun marin n'est revenu après avoir franchit les limites du pôle, ajouta-t-il sombrement. Ce brouillard doit en être la cause.

 

       Un vieil Aërim prit alors la parole, donnant l'impression de se souvenir d'une vieille légende. Irillos était son nom, et il fut autrefois un maître des runes.

 

  • Aëlys Estana, murmura-t-il d'une voix rocailleuse. Nous sommes dans la région lunaire. C'est ici que l'astre d'argent a émergé des flots pour se fixer dans le ciel. À sa naissance, l'océan entra en ébullition et le monde fut enveloppé de vapeur... Cette brume est tout ce qu'il en reste.

  • Nous voilà guère avancé, soupira Firalfyn.

  • Au moins nous avons une idée de notre position, l'encouragea Vaënor. Nous retrouverons le ciel tôt ou tard.

 

       Le roi demanda à Firalfyn de piloter son navire, plaçant ainsi le meilleur navigateur à la tête de la flotte. De nombreuses interrogations s'élevèrent au sein du peuple, et des rumeurs de mauvaises augures commencèrent à se répandre. Très vite, une grande partie des Aërim furent convaincus que leur roi s'était perdu. Dans les jours qui suivirent, terriblement courts comparés à ceux de leur ancien royaume, Vaënor lui-même craignait que les vivres ne suffiraient plus à leur voyage. Firalfyn faisait de son mieux pour garder le cap, mais le brouillard était désormais si dense que les capitaines arrivaient à peine à discerner le mât de leur vaisseau. On ordonna de lier chaque élément de la flotte avec de longues cordes, et des cristaux lumineux avaient été disposés sur ces dernières, à intervalle régulier. Deux jours et deux nuits passèrent, puis les luminaires eux-même disparurent dans la sinistre brume. Au matin du troisième jour, après une sanglante mutinerie, les équipages de deux navires rompirent leurs cordes pour emprunter une autre voie. Nul ne sût ce qu'il advînt de ces Aërim, mais certains récits évoquèrent leur rencontre avec d'autres peuples, sur un vaste continent à l'Ouest du monde.

 

       Après le rationnement de la nourriture, la situation devînt extrêmement périlleuse. Firalfyn, héritier du don des Aëlym, chanta tristement à l'attention des étoiles. Ceux qui l'écoutèrent reprenaient courage, et sur les autres navires, certains de ses frères et sœurs accompagnèrent ses paroles :

 

Scintillantes, belles et fières.

Purs diamants de lumière.

Constellations du ciel,

Dans l'Océan Éternel.

Tendrement je vous appelles.

Gardiennes des rêves,

à l'infini qui s'élèvent,

Rendant grâce à la vie,

Veillant sans répit.

Dans la nuit noire,

Une vision d'espoir.

Étincelles de l'âme,

Des esprits de flammes,

Pour toujours rayonnent,

Dans le cœur des hommes.

 

       Vaënor joignait sa voix au chœur lorsque le vieil Irillos vînt à sa rencontre. Il le pressa de se rendre à la dunette du vaisseau, où un sifflement strident effrayait les passagers. Le roi devina rapidement la source de ce bruit, ouvrant le coffre qui contenait l'étoile à sept branches. Une lumière rouge émanait de l'Alkaëst, et la gemme se tût lorsque Vaënor la prit entre ses doigts. Il lui sembla entendre des murmures, et son instinct le poussa à transporter l'objet sur le pont du navire. En retrouvant Firalfyn, il éprouva un intense désir d'exposer la pierre à la vue de tous. Le capitaine avait cessé de chanter, et la vision de son roi levant l'étoile pourpre vers le ciel lui paru dans un premier temps très curieux. Très vite, son visage perplexe laissa place à une expression stupéfaite. Un rayon argenté venait de percer la brume pour éclairer la silhouette de Vaënor, et levant les yeux vers le ciel, Firalfyn contempla la lune pour la première fois depuis de nombreux jours.

  • Mon roi ! S'exclama-t-il avec joie. Varaë anor ! La lumière du royaume ! Votre nom est à jamais lié à notre destin !

  • Fira Alfyn, il en est de même pour le tien, noble marin. Lui retourna Vaënor avec un sourire.

 

       La brume qui entourait la flotte s'estompa sous les acclamations des Aërim, et Firalfyn déploya toutes les voiles pour faire cap vers le Sud. Ce fut le premier miracle de l'Alkaëst, et le roi la conserva désormais avec lui nuit et jour. Ayant été témoin de la sagesse de l'ancien maître des runes, il confia à Irillos la tâche d'élaborer un nouveau calendrier.

 

  • Lorsque nous accosterons, mon peuple aura besoin de s'adapter à ce nouveau cycle. Le temps s'écoule plus rapidement ici... Même l'air me semble étranger.

  • Il en est de même pour moi, acquiesça Irillos. Dans l'hypothèse où d'autres hommes vivent dans cette région du monde, je crains que nous leur apparaissions... Disons, différents.

  • Craindre ? releva Firalfyn. J'ai du mal à concevoir une différence plus grande qu'entre un Varaïm et un Aëlym. Pourtant, cela ne nous a pas empêché de vivre en harmonie pendant des siècles.

  • De ce que j'ai pu analyser jusqu'ici, reprit Irillos, les journées et les nuits sont cent quatre-vingt deux fois plus courtes. Si l'on prend mon âge, à savoir cinquante quatre saisons, ce qui fait deux-cents soixante dix Longues Nuits, et que je les transpose à ce cycle actuel... Et bien, je n'ai pas loin de cent mille nuits, et tout autant de jours.

  • Cent mille ! s'écria Firalfyn. Voilà qui est loin de te rajeunir mon cher Irillos.

 

       Vaënor comprit alors en quoi son peuple risquait de paraître anormal aux yeux d'autres populations. La longévité de leur existence allait tôt ou tard attirer l'admiration, la jalousie, et peut-être pire : la vénération. Mais le roi ignorait encore les conséquences de leur exode, en particulier sur les futurs Aërim qui allaient naître loin de leur terre d'origine. Car ceux-ci, bien que dotés d'une longue vie, s'adaptèrent au nouveau cycle des jours, pour le plus grand malheur des descendants de Vaënor.

 

       La flotte poursuivit son périple jusqu'à l'épuisement des provisions. La tension était à son comble à bord des sept navires, mais la confiance de Firalfyn empêcha les passagers de céder au désespoir. La brume les entourait toujours, mais le ciel dégagé au-dessus de leurs têtes permis au capitaine de maintenir sa trajectoire. La nuit du quarantième jour depuis leur départ, le brouillard disparut. Vaënor grimpa en haut du mât pour rejoindre la vigie, et aux premières lueurs de l'aube il aperçut pour la première fois les plages immaculées du Lemëlden.

 

  • Ëa ! Ëa !

  • Terre ! reprit Firalfyn, bientôt suivit par les acclamations des Aërim.

 

       Ainsi se termina la fuite de Vaënor, guidé par l'Alkaëst à travers l'épaisse brume qui entourait la région lunaire. Sa mère, Eliora, avait vu dans ses songes ce grand continent en forme de croissant de lune. Erethor, avant de périr sur le bûcher, eût en vision le destin de son peuple sur ces terres étrangères, et cette vision était à la fois grandiose et tragique. Irillos les avaient nommé Aëlys Estana, car ce fut à cet endroit précis que la lune s'éleva dans le ciel. Le continent qui se dressait désormais devant les Aërim était un fragment de l'astre de la nuit, dont les cicatrices sont encore visibles sur son pâle visage.

 

       Les sept navires jetèrent l'ancre, leurs coques couvertes de feuilles d'or et d'argent brillant avec éclat sous les rayons de l'aurore. Les mouettes chantèrent leur arrivé avec émerveillement, car jamais elles n'avaient vu d'hommes et de femmes aussi nobles et fiers. Même s'ils souffraient de la faim et de l'épuisement, les Fils du Ciel resplendissaient dans la lumière du jour. Une flamme immortelle brûlait dans leurs yeux, et la grâce accompagnait chacun de leur mouvement. Ce fut aussi la première fois que ces oiseaux reçurent des réponses à leurs appels, car Firalfyn connaissait leur langage, et il les salua joyeusement. Quand à Vaënor, aucun mot ne pouvait rendre justice à sa majesté. Il fut le premier à poser un pied sur le rivage blanc, et le nom qu'il donna à cette terre nouvelle résonna bien longtemps après son règne.

 

  • En ce lieu j'établirais ma lignée. Moi, Vaënor, roi des Fils du Ciel. Car c'est du ciel que nous sommes venu ici-bas, lorsque la lune était jeune. À présent voici notre nouvelle demeure ! À jamais nos destinées y seront liées ! De ce jour jusqu'au dernier, Alesta est son nom !

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III. FIRALFYN

 

 

 

       Les premières décisions du roi Vaënor furent avant tout guidées par la prudence et la nécessité. Après la mutinerie des deux navires, les Aërim qui peuplaient désormais Alesta ne dépassaient pas les huit cents individus. Ils n'avaient croisé aucune menace au cour de leurs timides explorations, et Vaënor les mena toujours plus loin vers le Sud, en quête d'une terre viable. Firalfyn était resté avec une trentaine d'hommes près des navires, et il eût pour tâche de naviguer près des côtes du continent. Il fit tout d'abord cap vers l'Est, découvrant d'immenses forêts de conifères perchées sur de hautes falaises. La région lui sembla peu accueillante, et elle s'étendait à perte de vue. Il maintint sa trajectoire durant cinq jours sans jamais atteindre l'extrémité des terres, à son grand étonnement. Le capitaine souhaita poursuivre, mais sa progression fut brusquement stoppée par une barrière de corail. Un autre navigateur aurait certainement fait naufrage, mais Firalfyn parvînt à s'extirper de justesse par une série de manœuvres miraculeuses. À cet instant, ceux qui l'accompagnaient lui vouèrent une telle admiration qu'ils jurèrent de le suivre partout où il irait, fût-il prêt à se rendre jusqu'au royaume des morts.

 

       Déçu de ne pas pouvoir aller plus loin, Firalfyn rebroussa chemin vers l'Ouest, espérant avoir plus de chance vers les rivages du couchant. Il n'avait aucun moyen de le savoir, mais sans cet obstacle, il lui aurait suffit d'un jour supplémentaire pour atteindre la pointe Nord du croissant de lune, à l'extrême Orient d'Alesta. En atteignant Lemëlden, Firalfyn retrouva les six navires amarrés au large et en profita pour se réapprovisionner. Puis, il contourna les régions septentrionales avant de faire voile vers le Sud, loin d'imaginer le long voyage qui l'attendait. Il découvrit en premier lieu la grande chaîne de montagnes qui bordait le Nord-Ouest d'Alesta. Ses pans enneigés disparaissaient sous les nuages, et une forte humidité força l'équipage à se revêtir d'épais manteaux. Firalfyn les contempla pendant trois jours, et il les nomma Telëlden, la Ceinture du Nord qui, plus tard, allait entourer la région d'Erianan, le cœur du royaume de Vaënor.

 

       Poursuivant son voyage, le noble marin dépassa les contreforts rocheux pour longer les plages dorées du Velden, où le climat était plus tempéré. Écartant pour un instant l'odeur des effluves marines, le vent charria un parfum familier. En fermant les yeux, Firalfyn se représenta d'immenses plaines verdoyantes. Il pouvait voir les collines bordées d'arbres, leurs branches courbées sous les bourrasques des multiples vallées. Il sentait l'arôme des champs de fleurs sauvages et, quelque part sous ses pieds, des étendues de calcaire et de limon, propice à la culture de la vigne. Lorsque la vision s'estompa, Firalfyn songea à l'ancien royaume boréale que son peuple avait quitté. Il n'eût jamais l'occasion d'observer de ses propres yeux cette région similaire, qui fut à l'origine d'innombrables chansons. Les Aërim l'appelèrent Ithilden, la lande d'émeraude, gardée par la puissante Cërodyl, forteresse dont les exploits resteront à jamais gravée dans l'histoire d'Alesta.

 

       Firalfyn mena ensuite son navire vers les cotes d'une région fortement boisée, prenant soin de décrire dans ses notes chaque paysage qu'il découvrait. Il y avait une grande quantité de pins, d'érables et de bouleaux blancs, qui s'étendait jusqu'à une presqu'île où l'équipage fit une halte. Les marins réapprovisionnèrent leurs stocks d'eau et de nourriture, puis Firalfyn entreprit d'explorer les environs sur la terre ferme.

Il traversa la zone d'Ouest en Est, apercevant une nouvelle chaîne montagneuse qu'il appela dans un premier temps Tëleril, la petite ceinture. Cependant, Firalfyn découvrit à la suite de son voyage que ces montagnes couvraient près d'un quart de la cote occidentale d'Alesta, ce qui le poussa à changer le nom en Tëlevelen : la ceinture de l'Ouest. En atteignant l'extrémité Sud de la presqu'île, le capitaine dénicha un cap élevé qui offrait une vue splendide sur l'océan. Firalfyn contempla l'horizon de longues heures puis, poussé par son instinct, il appela le reste de son équipage.

 

  • Mes amis ! Ce lieu est parfait pour guider les futurs marins d'Alesta ! Aidez-moi à empiler quelques pierres et nous élèverons une tourelle avec ces arbres. Plus tard, si le destin est favorable à notre peuple, un phare rayonnant sera érigé en ce lieu. Imaginez la surprise de ces jeunes Aërim en prenant conscience de notre passage !

 

       Firalfyn et ses hommes se mirent au travail, et une fois leur labeur terminé, le capitaine grava son nom et celui de leur petit édifice : Fyrvelen, le Phare de l'Ouest. Ils célébrèrent l’événement par des chants, puis reprirent leur voyage autour du continent. Après avoir dépassé la presqu'île la cote décrivit une longue courbe. L'équipage réalisa avec amusement qu'elle dessinait sur plus de cents lieues les contour d'un croissant de lune, tourné vers le couchant. Firalfyn l'appela Cirdaëlys, le Golfe de la Lune, qui cachait derrière sa longue chaîne rocailleuse une somptueuse vallée, l'une des plus fertiles d'Alesta.

 

       Une fois le Golfe dépassé, le navire entra dans la région méridionale du continent. Des espèces d'arbres inconnues défilèrent sous les yeux émerveillés des marins, avec leur longue tige surmonté d'une houppe de feuilles pennées. Des plages de sable blond étincelaient sur les rivages, et les dauphins s'amusaient à faire la course avec l'embarcation des explorateurs.

 

  • Les dieux veillent sur nous ! S'exclama Firalfyn avec joie. Leurs messagers nous accompagnent ! Quelle vitesse ! J'aimerais tant connaître leur langage...

 

       Après avoir généreusement sifflés à l'attention des voyageurs, les plaisants compagnons empruntèrent une autre route. Le navire passait désormais près d'une baie où se jetait un grand fleuve. Un vent chaud du Sud-Ouest accueillit l'équipage, et la température grimpa rapidement, forçant l'équipage à s'hydrater régulièrement. Firalfyn nota dans son carnet la présence d'oliviers et de figuiers, ainsi qu'une curieuse forêt d'arbres titanesques, dont le tronc pouvait aisément abriter plusieurs familles d'Aërim. Après trois jours de navigation dans ce nouveau climat, les marins arrivèrent aux régions de l'extrême Sud d'Alesta, là où se terminait le vaste désert d'Arnôm, qu'ils devinèrent grâce au sable contenu dans les bourrasques passagères.

 

       Firalfyn observa pour la première fois un volcan en activité, mais sa tentative d'accostage fut perturbée par des coulées de laves et une couronne de récifs particulièrement périlleuse. Alors que ses hommes pensaient le voir abandonner, le capitaine ordonna de mettre une barque à l'eau pour s'approcher au maximum du phénomène. L'équipage entier fut volontaire pour l'accompagner, et Firalfyn sélectionna trois marins pour rejoindre le rivage. Sur place, il prit de nombreuses notes, et après une longue contemplation, il revînt sain et sauf à bord du navire avec plusieurs fragments d'obsidiennes.

 

  • De grandes choses peuvent être accomplies avec cette pierre, expliqua-t-il à ses hommes. Étant le seul Aëlym parmi nous, et surtout l'un des rares à avoir étudier le secret des runes, je ne m'étendrais pas sur l'aspect technique. Mais sachez que ce type de roche était utilisée pour ériger des barrières psychiques dans l'ancien royaume. Les maîtres, comme Irillos, composaient un carré magique dont la somme correspondait à une rune. Par exemple, trente-quatre est l'équivalent de Jed, pour un carré d'ordre quatre. Le maître gravait ensuite le carré sur la pierre, puis il traçait la rune avec son sang. Une fois terminé, s'il plaçait la roche à l'entrée d'une demeure, il était le seul à pouvoir y pénétrer, car les autres personnes étaient soit victimes d'illusions ; la demeure pouvait par exemple leur apparaître comme un arbre ou une colline, soit elles se rappelaient soudainement d'une affaire urgente à régler. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, et selon le type de roche ou de carré magique, les effets sont divers : faire croître un arbre, animer un objet inerte, voir même rajeunir, pour les maîtres les plus doués.

 

       Les membres de l'équipage regardèrent les fragments d'obsidiennes avec admiration. Bien qu'ils avaient connaissances d'un tel pouvoir, aucun n'avaient été initié à l'art des runes. Art puissant et dangereux qui, à son plus haut degré, pouvait créer des objets aussi mystérieux que l'Alkaëst, dont Firalfyn et Vaënor ignoraient encore les propriétés les plus terrifiantes.

 

       Après avoir jeté un dernier regard vers le volcan, les explorateurs naviguèrent à proximité des terres afin de se réapprovisionner en eau douce. Une journée s'était écoulée lorsqu'ils accostèrent dans une calanque aux eaux turquoises, surplombée par un massif de roche granitique. Une rivière se jetait en cascade dans l'océan, répondant ainsi aux besoins de l'équipage. Firalfyn, comme à son habitude, se promena dans les alentours afin de compléter son carnet de voyage. Il escalada les falaises escarpées pour atteindre le sommet d'un plateau, et tournant sur lui-même, le capitaine fut ébloui par le panorama qui s'offrait à lui. Jamais Firalfyn n'avait vu un tel paysage. Du sable brun à perte de vue, tantôt couvert d’arbustes et de hautes herbes dorées comme le blé, tantôt encerclant d'étranges formations rocheuses. Il distingua à l'Ouest une forêt, mais ne sût dire de quoi elle était composée. Lorsque son regard se dirigea vers l'océan, le noble marin sût ce qui lui restait à faire.

 

  • Ici se tiendra Fyrdenel, le phare du Sud !

 

       Une fois qu'un édifice semblable à celui de la presqu'île fut érigé, Firalfyn et son équipage quittèrent la calanque pour faire voile vers l'Est. Depuis leur départ de Lemëlden, le capitaine passait la plus grande partie de ses journées à rire et chanter. Le soir, il contemplait les étoiles avant d'organiser les notes de son voyage, et après avoir conter une légende à ses hommes, il s'endormait paisiblement, bercé par le son des ondes maritimes. Firalfyn rêvait alors des lieux inexplorées d'Alesta, espérant un jour tous les découvrir, et avoir l'honneur de les nommer.

 

       Pourtant, le jour suivant, une première ombre vînt obscurcir la bonne humeur de l'équipage. Le navire passait devant un paysage bosselé, où émergeait des pierres saillantes et des dunes grisâtres. Au loin, à plusieurs centaines de lieues, des pics rocheux brisaient abruptement l'horizon. Firalfyn ressentit un léger malaise en les voyant, mais ce n'est qu'au coucher du soleil que la vigie donna l'alerte, d'un cri étranglé.

 

  • À couvert ! À couvert !

       Tous les regards se levèrent vers le ciel, et la majorité des marins s'accroupirent instantanément, les bras repliés sur leurs têtes. Il y eût un grondement lointain, semblable au roulement du tonnerre. Firalfyn était désormais le seul à se tenir debout, guettant anxieusement la forme monstrueuse qui battait ses ailes au-dessus de la cote. Songeant à son obsidienne, il s'engouffra sous la dunette pour s'emparer du plus gros fragment. À l'aide d'un ciseau, le capitaine s'empressa de graver un carré magique tout en psalmodiant une série d'incantations.

 

  • Elfyneven, medylgizë, fëazâl... Etëmi olimë...

 

       Alors que la créature approchait, Firalfyn s'entailla le pouce pour tracer un symbole sur la roche noire. Il frissonna, puis jeta l'obsidienne dans les airs. Celle-ci flotta un instant, comme retenue par un fil invisible. Une note aiguë s'éleva, et la pierre se mit à tourner sur elle-même de plus en plus vite. L'équipage sentit le navire s'enfoncer soudainement dans les eaux, et ceux qui eurent le courage d'ouvrir les yeux observèrent avec effarement l'océan se refermer sur eux. À la surface, la chose les survola plusieurs fois avant de pousser un rugissement sinistre. Ce cri de colère et de désespoir résonna longtemps dans les cauchemars des marins, mais leur terreur s'estompait en repensant à l'éminente silhouette de Firalfyn. Imperturbable, le noble marin se tenait droit et fier, tel un puissant chêne affrontant sans crainte la tempête. Sous la couverture des eaux, ses cheveux blancs brillaient comme l'écume au milieu des vagues. Son regard, habituellement doux et bienveillant, foudroyait désormais la créature d'un éclat d'argent incandescent. D'un battement d'ailes elle s'éloigna, et lentement le navire regagna la surface de l'océan. La pierre noire implosa dans une violente bourrasque, et Firalfyn mit finalement un genoux à terre, exténué.

 

  • Drokon... Murmura-t-il sombrement. Nous avons de la chance d'être encore en vie.

 

       Voyant leur capitaine extrêmement affaibli, l'équipage s'abstînt de l'assaillir avec des questions. Firalfyn les en remercia, et lui-même était loin d'avoir toutes les réponses. Cette région du Sud, plus tard nommée Caladrokon, allait tôt ou tard nécessiter l'intervention de son peuple. Mais la décision en revenait à Vaënor seul. Les légendes sur les reptiles monstrueux de l'ancien monde étaient connues des Aërim, mais aucun avant ce jour en avait eût témoignage de ses propres yeux.

 

       La magie utilisée par Firalfyn le cloua au lit avec une forte fièvre, le forçant à se reposer plusieurs jours. Contrairement aux autres marins, terrorisés au point de ne plus pouvoir réfléchir, il fut en mesure de percevoir les pensées de la bête. Celle-ci lui montra son repère dans une profonde crevasse, à l'Est du désert.

 

  • Noble marin, se moqua-t-elle lors de leur confrontation. Viens m'affronter ! Ta chair me semble plus savoureuse que celle des tribus pitoyables qui se cachent dans les forêts... Tu as peur ? Non... Ton corps me craint, mais ton âme me résiste... Parfait, parfait... J'attendrais. Si par chance ta race survie, nous nous reverrons. Les dragons ne sont pas les seuls ancêtres qui peuplent cette terre, et ils ne sont pas les plus terribles... Rakshas ! Adieu noble marin ! Jusqu'à notre prochaine rencontre...

 

       Lorsque Firalfyn fut de nouveau sur pied, le navire faisait face à un long détroit. Alesta se divisait ici en deux parties car l'arc, au Sud-Est du croissant de lune, se fractura lors de sa formation par de terribles séismes. Deux routes se présentèrent ainsi aux valeureux explorateurs.

Firalfyn hésita longuement, mais l'apparence des montagnes qui bordaient le Sud des cotes lui rappelait la créature, et il préféra s'engager dans le détroit pour en longer les falaises sur la rive Nord. Un nouveau climat, chaud et humide, lui permit de découvrir une végétation incroyablement ancienne. Les forêts étaient denses et couvertes de brumes. Il nomma la plus vaste d'entre elle Iteäntar, et les oiseaux multicolores qui la peuplait lui firent oublier la menace du terrible reptile. Leur langage lui était étranger, et certains répétaient parfois les mots qu'échangeaient les marins entre eux. D'autres fois ils mimaient une langue inconnue, éveillant la curiosité de Firalfyn.

 

  • Ajitana ! Hedan ! Hedan !

 

       À cet instant, le capitaine désira mettre pied à terre dès que l'occasion se présenterait. Le détroit décrivait une courbe, et les falaises laissèrent place à des plages de sables roses, pour le plus grand plaisir de Firalfyn.

 

  • Une nouvelle merveille !

 

       Ils dépassèrent les rivages pour remonter au Nord, et l'océan devînt si limpide que l'équipage pouvait admirer sans la moindre difficulté les fonds marins. En arrivant à l'entrée d'une baie, dans laquelle se jetait un fleuve, Fyralfyn décida d'accoster. Une intuition le poussait à remonter le cours d'eau, et les mots étrangers des oiseaux ne cessèrent de lui revenir en mémoire. La compagnie s'enfonça dans les terres plus profondément qu'à son habitude, et la splendeur du paysage laissèrent les hommes sans voix. De nombreux arbres fruitiers, parfois inconnus, complétèrent leurs provisions. Il y avait également une grande quantité de pins d'une couleur variant entre le rose et le rouge, et dégageant une délicieuse odeur parfumée. Les fleurs n'étaient pas en reste, et Firalfyn s'arrêtait souvent pour les dessiner. Sa bonne humeur laissa cependant place à une douce mélancolie, car il éprouvait chaque jour un désir de plus en plus intense de s'établir dans cette région d'Alesta. Mais son devoir le poussait à retrouver son roi pour lui faire part de ses découvertes.

 

       Un soir, alors que l'équipage campait à l'orée d'une immense forêt, dont la véritable étendue échappait à leur vision, l'un des marins s'éloigna pour faire le plein de combustible. Il s'appelait Elirel, et fut le premier à apercevoir le dragon du haut de la vigie. Comme ses compagnons, il était prêt à donner sa vie sans la moindre hésitation pour le bien de son capitaine. Son regard était le seul à percer l'horizon aussi loin que Firalfyn, y comprit la nuit, lors de la pleine lune. C'est dans cette condition qu'il aperçut des mouvements entre les arbres. Des silhouettes plus petites que la sienne, qui pensaient certainement échapper à ses yeux d'argents.

 

  • Ne vous cachez pas ! lança-t-il d'un ton rassurant. Approchez ! Je ne vous ferais aucun mal.

 

       Elirel fit un pas dans leur direction, mais la majorité de ses épieurs s'évanouirent sous l'ombre des arbres. Un seul était resté, plus courageux que les autres. Sous le clair de lune, le marin découvrit avec émerveillement un homme au regard sombre. Vêtu d'une tunique de cuir et d'un manteau maladroitement tissé, il avait le teint légèrement cuivré et de longs cheveux noirs noués par une tresse. Des symboles étaient peints sous ses yeux et sur son front.

 

  • Suivez-moi, lui demanda Elirel en appuyant ses mots par des gestes. Mes amis sont un peu plus loin.

       L'individu, plus petit d'une tête, retira lentement sa main d'un long poignard courbé en découvrant le visage d'Elirel. Il prononça une phrase en indiquant un lieu dans la forêt, avant de pointer le marin du doigt. Pour toute réponse, l'Aërim indiqua le Nord, avant de désigner le ciel avec fierté. La lueur dans son regard fit changer l'attitude de l'homme, qui s'inclina respectueusement.

 

  • Setsu, dit-il en posant la main sur sa poitrine.

  • Elirel. Suivez-moi Setsu.

 

       Timidement, Setsu marcha derrière le marin sans pouvoir détacher ses yeux de l'étonnante chevelure dorée. Les Aërim s'habillaient généralement en blanc, et leurs vêtements étaient brodés avec une richesse incomparable, aux motifs tissés en fils d'or et parés de pierres précieuses, si bien que Setsu crû avoir affaire à un roi venu au-delà de l'océan. Mais lorsqu'il tomba sur l'ensemble de l'équipage, et que Firalfyn, semblable à une étoile dans la nuit, se dressa sur ses jambes, l'homme se prosterna avec crainte. Il était désormais persuadé que les dieux étaient descendus sur terre pour leur venir en aide.

 

 

Edited by Alestan

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IV. LA FONDATION D'AËNOR

 

 

 

       Alors que Firalfyn entamait son voyage à l'Ouest d'Alesta, Vaënor guidait son peuple en suivant un long fleuve étincelant, l'Idorëa, qui signifiait le Guide du Roi. Irillos, lorsqu'il ne conseillait pas son souverain, compilait toutes ses observations dans un livre épais, relié de cuir et scellé par une rune. Il l'avait emporté avec lui lors de la fuite, et les premières pages contenaient une partie du savoir ancien des Aërim. Vaënor lui conseilla de le garder précieusement, car il pressentait l'utilité de l'ouvrage dans un futur proche. Avant d'entreprendre leur marche vers le sud du continent, le roi forma plusieurs groupes d'éclaireurs, et il lui arrivait parfois de les accompagner malgré les remontrances d'Irillos.

 

  • Que ferons-nous s'il vous arrive quelque chose ? s'inquiétait le vieux maître. Le peuple a besoin de vous !

  • Cher ami, répondait Vaënor avec douceur, un roi qui ne prend pas les mêmes risques que ses hommes ne mérite pas de les gouverner.

 

       Et jusqu'à la fin de ses jours, Vaënor respecta ces paroles. Au cour de leur voyage, la seule menace à laquelle se confronta les Aërim fut celle d'une meute de loup, rapidement mit en déroute. La taille impressionnante des bêtes effraya les plus fragiles parmi les éclaireurs, mais lorsque Vaënor chargea d'un cri puissant, tous l'accompagnèrent. Le roi transperça la gorge du plus féroce, une créature au pelage noir et aux yeux rouges, dont la gueule pouvait, d'une simple morsure, engloutir la tête d'un homme. À la mort du monstre, le reste de la meute s'enfuit en glapissant.

 

       Même si l'altercation ne coûta la vie à aucun Aërim, Vaënor ressentit le besoin de s'établir en un lieu précis. Son cœur désirait explorer l'ensemble du continent, mais son devoir était avant tout d'assurer la sécurité de son peuple. Leur faible nombre n'était pas à leur avantage, et bien qu'il existait déjà quelques couples, les enfants se faisaient rares. Plusieurs jours passèrent avant que le roi découvre l'emplacement qu'il recherchait. En suivant le fleuve, ils étaient finalement arrivés à sa source : un grand lac entouré de terres fertiles. L'eau était clair, et sa surface aussi lisse qu'un miroir. Vaënor le nomma Linërian, le Lac d'Argent, mais lorsque la nuit tomba, il lui donna un deuxième nom : Minëlys, le Miroir de la Lune.

 

       Alors que le roi explorait seul les terres plus au Sud, il tomba sur une couronne de collines. Il gravit la plus haute, au centre, qui lui offrit une vision spectaculaire de toute la région. L'horizon était cerné de montagnes, sauf au Nord, là où se trouvait les navires. Dans le creux de la chaîne de l'Ouest Vaënor devina une forêt brumeuse, mais ce qui retînt son attention fut la vaste plaine qui s'étendait au Sud. Une végétation luxuriante, qui abritait les chevaux les plus rapides et les plus fiers qu'il lui fut permis de contempler. Un fleuve traversait ces terres, partant du lac pour filer vers une trouée entre les massifs de l'Ouest et du Sud, à une cinquantaine de lieues. Pour le roi ces frontières naturelles étaient un signe du destin, et si l'un de ses descendants venait à conquérir l'ensemble d'Alesta, la capitale se tiendrait à l'endroit exact où il se trouvait.

 

  • Le roi aura sa couronne, il en sera de même pour son royaume, annonça-t-il en levant son visage. Mon peuple est venu du ciel, son royaume en portera le nom... Aënor ! Qu'il résonne jusqu'aux confins du monde, et jusqu'à son dernier soupir !

 

       Sur ces mots, le roi s'élança vers la plaine. Il se cacha parmi les hautes herbes, et observa longtemps les chevaux. Lorsqu'il trouva l'élément qui menait le troupeau, un étalon blanc majestueux, Vaënor se découvrit et défia l'animal du regard. Comme il s'y attendait, toutes les montures s'enfuirent hormis leur chef. Le hennissement qu'il poussa fit frissonner le roi, et son cœur s'embrasa du désir de dompter la bête.

 

  • Je resterais ici aussi longtemps que nécessaire, répondit tranquillement Vaënor. Je comprend ton inquiétude, mais aucun mal ne sera fait à tes compagnons, j'en fais le serment.

 

       L'étalon frappa le sol de ses sabots, et sa queue fouetta l'air frénétiquement. Le roi s'inclina, comprenant qu'il refusait de le porter sur une simple demande. Alors, sans crier gare, Vaënor s'élança à une vitesse fulgurante vers le cheval. Celui-ci l'imita, et d'un bond prodigieux il passa au-dessus de sa tête avant de galoper sur une longue distance. Voyant l'homme revenir vers lui, l'étalon émit un frémissement en arrachant des mottes de terre, visiblement contrarié. Jusqu'au couché du soleil Vaënor le poursuivit, et après avoir été distancé, il attendait que son adversaire s'approche de nouveau, par curiosité ou pour le moquer. Durant la nuit, le roi tenta de surprendre le cheval dans son sommeil, mais ce dernier s'ébroua brusquement pour fuir aussi vite que le vent.

 

       Le lendemain, la même chorégraphie se répéta. Irillos, inquiété par l’absence du roi, observait désormais le duel au loin, accompagné par une dizaine de personnes. Certains chevaux avaient fait de même pour leur chef, et jusqu'à la nuit tombée, les deux meneurs se défièrent sans répit. Vaënor, torse nu et couvert de sueur, ne lâchait rien. L'étalon blanc montrait également quelques signes de fatigue, et son regard avait changé. Il observait ce roi têtu avec un mélange de respect et de pitié, car il connaissait les limites des hommes, et celui-ci venait de les franchir depuis un long moment. Le jour suivant, Vaënor, qui n'avait rien bu ni mangé, trébuchait en poursuivant le cheval. Lorsqu'Irillos se précipita vers son roi, celui-ci lui fit signe de rebrousser chemin, et ses yeux brillaient avec tant d'intensité que le conseiller obéit sans discuter. Une nouvelle nuit passa et un nouveau jour se leva. L'étalon lui-même commençait à fléchir, mais ce n'était rien comparé à l'épuisement de Vaënor, qui semblait au seuil de la mort. Lorsque soleil fut à son zénith, le roi s'effondra sous les regards effrayés de son peuple, qui s'était réuni tout entier aux sommets des collines. Le roi ne bougeait plus, face contre terre, et après un instant d'hésitation, le cheval blanc s'approcha pour constater le décès de son rival acharné.

 

       Il le poussa du museau afin de tourner son visage vers ciel. « Un tel homme devrait mourir face au soleil. » Pensa-t-il, quand soudainement, Vaënor agrippa sa crinière pour lui sauter sur le dos. S'en suivit une lutte acharnée, et l'étalon se cabrait avec tant d'énergie que le roi manqua à de nombreuses reprises de se briser la nuque. Finalement, la fatigue des jours passés fit pliée la volonté du cheval face à celle de Vaënor, et le roi des Aërim fut le vainqueur de ce long duel. Lorsqu'il mit pied à terre, le souverain perdit l'équilibre. Son nouvel allié s'empressa de le soutenir, et un lien de confiance se tissa entre eux.

 

  • Merci Arafël, seigneur des chevaux, souffla péniblement Vaënor. Retourne auprès des tiens, et lorsque l'un de nous aura besoin de l'autre, faisons le serment de répondre à l'appel.

 

       Arafël poussa un doux frémissement, et après avoir transporté Vaënor aux côtés de son peuple, il s'ébroua pour galoper en direction de ses congénères. Le roi se reposa longtemps après avoir dompté son destrier. Une fois ses forces retrouvées, il choisit de fonder la première cité d'Aënor sur les collines d'Erianan, la Couronne d'Argent. Les Aërim eurent fort à faire dans les semaines qui suivirent, et les six navires accostés à Lemëlden empruntèrent le fleuve Idorëa pour s'amarrer au Lac d'Argent.

 

       Vaënor dressa les plans d'une forteresse octogonale, qu'il prévoyait de construire au sommet de la plus grande colline. Ses journées étaient cependant trop chargées pour qu'il envisage de débuter les travaux. Le roi passait son temps à organiser les ouvrages de la cité, et la nécessité de mettre en place plusieurs corps de métier se révéla particulièrement laborieux. Les Varaïm avaient du cœur à l'ouvrage des infrastructures, mais peu parmi eux s’intéressaient à la culture des terres et aux études des runes. C'était le contraire pour les Aëlym, mais en petit nombre et ayant découvert une nouvelle passion pour la navigation, ils passaient le plus clair de leur temps sur le lac, ou bien chantaient et dessinaient les nouvelles espèces qu'ils croisaient lors de leurs escapades.

 

       Dans le peu de temps libre qu'il avait à sa disposition, Vaënor chevauchait Arafël. L'étalon refusait de porter une scelle, mais le roi s'en accommodait sans problème. Le noble destrier apporta également de nombreux chevaux pour servir de montures aux Aërim, si bien qu'une écurie fut rapidement construite aux abords de la plaine. Un matin, au levé du soleil, un navire passa le fleuve pour accoster aux rives du lac. Firalfyn et ses marins entrèrent dans la petite cité, baptisée Varanor, sous les acclamations des habitants. Vaënor salua chaleureusement son compagnon, et les deux hommes discutèrent longuement, avec pour seul compagnie Irillos et Elirel, qui secondait désormais le capitaine.

 

  • Il y a donc d'autres peuples vivant sur ce continent, se réjouit Vaënor. Ont-il un roi ? Ou un chef ?

  • Une chef, révéla Firalfyn, pensif. Yanara, une très belle femme. Ils n'ont pas de royaume, mais ils s'organisent en tribu. Nous avons été accueilli par celle des Enora.

  • Sont-il nombreux ? demanda Irillos, curieux.

  • Hélas, non. répondit le marin. Vingts tribus tout au plus. Il semble que dans un lointain passé, leur peuple occupait tout le Sud-Est d'Alesta. Mais leurs légendes parlent d'invasions et d'une race... Je ne sais pas si on peut parler d'hommes... Une sorte d'ancêtre à l'homme, couvert d'écailles et cannibales. Ils ont cru qu'on était envoyé des dieux pour leur venir en aide...

 

       Le visage de Vaënor devînt grave. Firalfyn décrivit son long voyage, présentant ses notes et ses cartes, qui furent soigneusement recueillies par Irillos. Lorsque le capitaine parla du dragon et de la magie qu'il utilisa pour sauver son équipage, le vieux maître lui ordonna immédiatement de se dévêtir. Face aux refus répétés de Firalfyn, Vaënor s'exprima avec calme et fermeté.

 

  • Ne me force pas à te donner un ordre mon ami. Toi et moi sommes désormais sur un pied d'égalité, et viendra le jour où tu fonderas ton propre royaume, redonnant ainsi à ces tribus leur gloire passée.

 

       Ému par ces paroles, Firalfyn obtempéra, et Irillos s'empressa de l'examiner. Une tâche noire, qui se divisait en petites nervures, apparaissait sur la poitrine du marin. Elirel, qui était demeuré silencieux jusqu'ici, devînt blême.

 

  • Capitaine ! s'écria-t-il. Je savais que vous nous cachiez quelque chose ! Ces maudites fièvres... Votre air fatigué... Même vos chansons ne parlaient plus que de choses passées et à jamais perdues !

  • Allons Eli, ne dramatise pas, le rassura Firalfyn avec un sourire.

 

       Irillos resta silencieux. Il s'absenta plusieurs minutes avant de revenir avec un coffre scellé et son précieux livre.

 

  • Tu as de la chance que le mal ne s'est pas propagé davantage, gronda-t-il. Puissant parmi les Aërim est Firalfyn, fils d'Arnëlys, mais ton adversaire l'était bien plus encore.

 

       Le maître s'empara d'une épingle en ivoire, gravée de symboles, et déboucha une fiole d'encre, dont le parfum se répandit dans la demeure en bois. Vaënor et Elirel l'observèrent tatouer un cercle autour de la marque, puis Irillos consulta son ouvrage pour inscrire une série de runes sur la bordure extérieure. Il fredonna une suite de mots mystérieux, puis traça un nouveau cercle.

 

  • Voilà qui devrait faire l'affaire, souffla-t-il, plus détendu.

 

       Firalfyn le remercia, puis il fut question du futur des Aërim. Le roi souhaitait établir une communauté solide en Erianan, et les nouvelles du capitaine l'encouragèrent à nouer une alliance avec les tribus du Sud-Est, qu'il appela dans sa langue les Aërdan.

 

  • Une fois le calendrier mis en place, le royaume pourra officiellement exister, annonça Vaënor. Nous attendrons la prochaine génération pour entreprendre une expansion vers le Sud. Je doute que nous ayons à combattre les drokonaï de notre vivant, mais l'instauration d'une caste de maître des runes est plus que nécessaire. Je compte sur toi pour ce point Irillos, une fois ta première tâche terminée.

  • Ce sera fait mon roi.

  • Firalfyn, ajouta-t-il, comme je te l'ai dis plus tôt, je n'ai aucun ordre à te donner. Tu es un frère pour moi, et en tant que frère, je te conseil d'emmener quelques volontaires pour organiser les tribus Aërdan. Si tu as besoin d'aide, je ferais le nécessaire, selon mes ressources.

  • Vaënor, j'écouterais ton conseil, assura Firalfyn, ému. Mais jamais je ne pourrais m'élever aussi haut que toi, roi du ciel ! Souviens-toi de l'Alkaëst, qui nous a coûté si cher... C'est à toi que la pierre a confié son pouvoir, et même si j'établis un royaume loin de tes frontières, moi et mes descendants prêteront toujours allégeance au souverain d'Aënor. J'en fais le serment.

 

       Lorsque les sujets les plus graves furent traités, Irillos et Elinor laissèrent le roi et le capitaine seuls. Les deux hommes conversèrent avec légèretés, et partagèrent leurs rêves pour l'avenir. Vaënor présenta également Arafël à son ami, et en compagnie d'une autre monture, Orendal, ils chevauchèrent jusqu'au lac. Le roi offrit le destrier à Firalfyn, ainsi qu'un anneau d'or orné de huit gemmes différentes.

 

  • Il appartenait à Varaïr, mon grand-père, révéla Vaënor. Chacune de ses pierres contient une rune sacrée. Il est dit que celui qui le porte ne peut périr par le feu. J'avais supplié Erethor de le prendre avant qu'il monte sur le bûcher, mais il a refusé, me disant qu'il serait beaucoup plus utile à un autre que lui...

  • Je me vois obligé de dire la même...

  • Prend-le, insista le roi en plaçant l'anneau dans sa main. Si jamais cette créature revient.... Je dormirais plus tranquille si tu l'as avec toi.

 

       Firalfyn s'inclina, incapable de prononcer un mot. Le lendemain, le noble marin quitta Erianan pour faire voile vers le Sud, en compagnie d'Elirel et d'une vingtaine d'Aërim. De retour au sein des tribus d'Aërdan, il passa de nombreuses années à rallier l'ensemble de ce peuple sous une seule bannière, et tous le prièrent de devenir roi. Avant cette difficile entreprise, il passa quelque temps avec la première tribu à l'avoir accueilli. Il s'éprit pour leur chef Yanara, et tandis qu'ils marchaient sous la pleine lune, le long d'une allée d'orangers, il lui promit de l'épouser une fois sa tâche terminée. Seulement, lorsqu'il revînt honorer sa promesse, un jeune homme se présenta comme étant le nouveau chef. Il regardait Firalfyn comme si celui-ci sortait d'une légende oubliée. En interrogeant Elirel, qui était resté auprès de Setsu, il l'informa tristement qu'il s'agissait du fils de Yanara, depuis peu décédée. Setsu quand à lui était désormais un vieil homme, alors que le capitaine et son second avait à peine changé.

 

       Firalfyn ne versa aucune larme, mais son cœur se serra douloureusement. Quarante années avaient passé depuis son départ de la tribu, et deux ans devaient être ajoutés pour remonter à la fondation d'Aënor. Le noble marin prit conscience de la fragilité de ce peuple, et son amour à leur égard n'en fut que plus grand. Il fonda la cité d'Enorië, capitale du royaume de Telerian, et devînt roi d'un peuple prospère. De nombreux Aërim vinrent les rejoindre par la suite, apportant des nouvelles du Nord. Vaënor avait fait d'Erianan une région florissante regorgeant de richesses. La petite cité de Varanor avait été renommée Varëlden, et était désormais remplit de fontaines, de demeures en pierres bordant des rues pavées de marbres, et les Aëlym avaient conçu de nombreux jardins. Quand à la forteresse du roi, même le vieil Irillos, qui allait fêter ses cinq-cents quatre-vingt deux ans, affirmait qu'elle égalerait la gloire de l'ancien royaume une fois terminée.

 

  • L'ancien radote sûrement, sourit Firalfyn, mais j'ai hâte de découvrir tout cela et surtout, retrouver mon roi.

 

       Le souhait du noble marin s'exauça plus vite qu'il l'imagina, mais dans des conditions qu'il redoutait plus que tout. Un navire amarra au port d'Enorië un an plus tard, et le messager annonça à Firalfyn que des hordes monstrueuses s'étaient déversées en Erianan, passant par Horos Nagîl, la chaîne de montagnes au Sud-Est du royaume. Vaënor les avait stoppé sur les rives du fleuve, mais les créatures qu'il combattait surpassaient de loin les Aërim en effectif. Elles s'appelaient elle-même Rakshas, ancêtre lointain des hommes, et affirmaient être par conséquence les véritables maîtres d'Alesta. Firalfyn, affligé par d'aussi sombres nouvelles, songea alors aux paroles du dragon, qui résonnaient parfois dans ses rêves aussi clairement qu'au premier jour.

 

       « Si par chance ta race survie, nous nous reverrons. Les dragons ne sont pas les seuls ancêtres qui peuplent cette terre, et ils ne sont pas les plus terribles... Rakshas ! Adieu noble marin ! Jusqu'à notre prochaine rencontre... »

 

       Le regard argenté de Firalfyn s'embrasa subitement, et lorsqu'il se redressa dans toute sa splendeur et sa gloire, le messager écarquilla les yeux, persuadé qu'une lumière émanait de la silhouette du roi de Telerian.

 

  • Préparez la flotte !

 

 

Edited by Alestan

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V. LA FUREUR DU ROI

 

 

 

       Les Aërim changèrent sensiblement d'attitude après les nouvelles apportées par Firalfyn. La découverte d'un autre peuple anima en eux le désir de se surpasser, pour le plus grand plaisir de Vaënor. La cité sur la colline, qui était principalement composée de demeures en bois par souci de rapidité, changea de visage. Des carrières furent exploitées à l'Est du Lac d'Argent, et les Varaïm se perfectionnèrent dans la découpe et l'assemblage de cette ressource. D'anciennes techniques de constructions, enseignées par Irillos, permirent notamment d'alléger le poids des pierres ; facilitant leur transport jusqu'aux chantiers de la ville. Les édifices s'élevèrent rapidement, imposants et solides. La précision des architectures était telle qu'une aiguille ne passait pas entre les blocs. Les Aërim érigèrent des colonnes et des statues sculptées avec art. Ils composèrent des fresques de leur périple à travers l'océan et plantèrent des allées d'arbres pour égayer les rues.

 

       Le goût des Varaïm pour l'orfèvrerie et le travail des métaux ne tarda pas à se répercuter dans leurs ouvrages. Des mines d'or et d'argent furent mises à jour dans les pans du Telëlden, les montagnes à l'Ouest d'Erianan. Une grande quantité de gemmes précieuses passèrent entre les mains des meilleurs artisans. L'un d'eux, Gildan, aux traits sévères, insufflait la magie des runes dans la création de ses œuvres. Il était peu apprécié par ses pairs, car son domaine de prédilection résidait dans l'élaboration d'armes. Gildan ne prêtait pas attention aux remarques, car la rumeur de l'affrontement entre Firalfyn et un dragon était parvenue à ses oreilles. Le forgeron était ainsi persuadé que son travail finirait par être reconnu, et son instinct ne se trompait jamais. Armures, épées, lances, haches et boucliers ; chacune de ses productions surpassait la précédente en beauté et en efficacité. Son art s'éleva à un tel niveau d'excellence que le roi vînt en personne admirer son travail.

 

  • La corporation des forgerons se plaint régulièrement de ton attitude, lui rapporta Vaënor.

  • Tant mieux, grommela Gildan en grattant sa barbe hirsute. Leur esprit est toujours accroché à l'ancien royaume... Ils ne pensent qu'à faire de belles choses inutiles.

  • Tu devrais montrer plus d'indulgence mon ami, lui conseilla le roi, sans pour autant le réprimander. Mais je crois que l'avenir te donnera raison... Hélas.

  • Vous êtes venu seulement pour bavarder ? rétorqua sèchement Gildan. Si c'est le cas je n'ai pas de temps à vous accorder. Je ne converse qu'avec ma forge et mes armes, et c'est un langage qui se passe de mots.

  • J'ai une requête, en effet, sourit Vaënor.

 

       Il commanda alors une armure et une épée, ainsi que la future couronne du royaume d'Aënor. Gildan fut ainsi le seul Aërim, hormis la lignée royale, à pouvoir manipuler l'Alkaëst. Lorsque Vaënor lui confia l'étoile à sept branches, le forgeron devînt pâle. Il se remémora l'abominable scène des sacrifices, et les voix des sept milles âmes prisonnières de la pierre manquèrent de le rendre fou. Gildan prit conscience du péril que représentait un tel objet, s'il venait un jour à tomber entre de mauvaises mains.

  • Mon roi, murmura-t-il avec gravité. Une magie plus ancienne que le monde réside dans cette pierre... Je peux sentir le pouvoir des sept dieux se déverser en elle, mais l'esprit qui ordonna sa création... Celui qui trompa votre père Arnelion... C'est sa volonté qui triomphe sur celle des autres ! Un imitateur que je ne préfère pas nommer... Il se nourrit des âmes, car lui-même en est dépourvu ! À votre place, je jetterai ce maudit objet au milieu de l'océan. Qu'il soit à jamais perdu dans les abysses ténébreuses de la terre. Mais, hélas... Dans tous les cas je vois notre perte au bout du chemin. Sans l'Alkaëst elle sera rapide et violente. Avec... Longue et douloureuse. Plus tragique sans doute. Ma vision a ses limites mais il se peut qu'un jour, lorsque nous ne serons plus qu'un vague et lointain souvenir, le responsable de notre chute soit malgré lui l'initiateur de notre rédemption.

 

       Les paroles de Gildan bouleversèrent Vaënor. Le forgeron avait tendance à tenir des propos sombres et dépourvu d'espoir, mais jamais il ne mentait ou exagérait. Son regard perçait les arcanes secrètes du feu, et dans le brasier de sa forges, Gildan s'entretenait parfois avec la déesse de cet élément. Atëa, la Flamme Éternelle. Le cœur palpitant des veines de la terre et la protectrice des hommes. Son amour accompagne toujours le fidèle dans les heures sombres ; au coin du feu, sa chaleur maternelle apaise l'âme angoissée, éloignant ses craintes et son chagrin.

 

       Gildan conçu une couronne dans un alliage d'or et d'argent, lui donnant une forme octogonale selon la tradition des rois Aërim. Sur les huit faces, sept furent serties de perles pour former la spirale à quatre pétales du royaume boréal ; le symbole était encerclé par l'ensemble des runes sacrées, chacune gravée sur la surface d'une pierre précieuse. La dernière face, au-dessus du front, arborait l'Alkaëst. Un cristal semblable au diamant avait été incrusté entre chaque branche de l'étoile, et lorsque le soleil les traversaient, les sept couleurs de l'arc-en-ciel apparaissaient en leur sein. Ce fut l’œuvre la plus célèbre de Gildan le forgeron, et la plus belle pièce jamais conçue par la main d'un homme. Lorsqu'il présenta le fruit de son dur labeur à Vaënor, le roi ne trouva aucun mot pour décrire son admiration. Il insista pour nommer Gildan chef de la corporation des forgerons, mais ce dernier déclina l'offre.

 

  • Voir mon œuvre exposée sur votre tête me suffit amplement, grogna-t-il. Essayez-la pour voir si la taille convient.

 

       Lorsque Vaënor posa soigneusement la couronne sur sa chevelure d'or, Gildan fut à son tour muet. Une aura de lumière entourait le roi, dernier témoignage de la gloire de l'ancien royaume Aërim. Le forgeron se prosterna, mais Vaënor prit sa main rugueuse dans la sienne pour l'inviter à le regarder dans les yeux.

 

  • Je ne souhaite pas m'élever au-dessus de mes semblables, dit-il avec douceur. Tu as un talent que seul mes rêves peuvent effleurer mon cher Gildan. Redresse-toi, la face vers le ciel ! Tes œuvres seront chantées pour les siècles à venir, roi des forgerons !

 

       Le visage de Gildan fut à partir de cet instant moins sévère et plus prompt au rire. À cette même période, Irillos termina le calendrier d'Aënor. Il présenta au roi les neuf nouveaux mois, chacun composé de quarante jours : Saores, Cyledel, Celenis, Sorane, Freana, Oleïs, Eraba, Elana et Irië. Les semaines avaient été divisées selon les arbres sacrés des Aërim. Ainsi, selon le jour de la naissance, chaque enfant se voyait attribué une essence sacrée : Le sapin, l'orme, le cyprès, le peuplier, le cèdre, le pin, le saule, le tilleul, le noisetier, le sorbier, l'érable, le noyer, le châtaignier, le frêne, le charme, le figuier et le pommier.

Quatre arbres tenus en haute estime avait été attribué aux changements des saisons : Le chêne pour l'équinoxe du printemps, le bouleau pour le solstice d'été, l'olivier pour l'équinoxe de l'automne, et l'hêtre pour le solstice d'hivers. Pour terminer Irillos avait ajouté cinq jours spéciaux, les Dianaë, qui concluaient l'année et marquaient historiquement le début de l'exode des Aërim. Ce fut sous la protection du chêne, le premier jour du mois Celenis, que le roi déclara officiellement la fondation du royaume d'Aënor. Sa capitale était Varëlden, et la cité ne cessa pas de grandir en splendeur et en habitants. Les rues se remplirent d'enfants joyeux et pleins de vigueur. Le peuple n'avait pas le temps de s'ennuyer, et Irillos fut nommé grand maître du temple des runes.

 

       Vaënor débuta la construction de sa forteresse au cœur de la ville, une version colossale de la couronne royale. Il passait son temps libre à chasser avec Arafël, poussant sa monture aussi loin que lui permettait Irillos. Le vieil homme prenait grand soin de son roi, et une relation de père à fils s'était désormais noué entre eux. douze années de paix s'écoulèrent, et le maître des runes songea qu'il était temps d'aborder avec son souverain un sujet délicat. Alors que Vaënor rentrait d'une longue escapade aux frontières d'Erianan, Irillos prit son courage à deux mains.

 

  • Mon roi, je me demandais... hésita-t-il, cherchant ses mots. Nous avons eût de nombreuses naissances dernièrement...

  • Beaucoup de frênes et de châtaignier ! se réjouit Vaënor. De futurs artistes !

  • Oui, oui certes... sourit maladroitement Irillos. Avez-vous songer... Enfin, est-ce qu'une femme a retenu votre attention ?

  • Pas qu'une ! s'exclama le roi. N'as-tu jamais entendu Daëna chanter ? Même les oiseaux viennent l'écouter ! Et les tapisseries d'Irelys ? Je lui en ai déjà commandé une dizaine pour la future salle du trône. Toutes les femmes de mon peuple retiennent mon attention cher ami !

 

       Voyant la manière dont Vaënor esquivait sa question, Irillos décida d'aller droit au but.

 

  • Je pense qu'il serait peut-être temps de vous choisir une reine.

  • J'y songerais.

 

       Le roi ne souhaita pas poursuivre la conversation, et son plus fidèle conseiller n'insista pas davantage. Cependant, à partir de ce jour, de nombreuses femmes se présentèrent spontanément à Vaënor, et celui-ci soupçonna le vieil Aërim d'en être à l'origine. Le roi demeura extrêmement courtois avec ces nouvelles prétendantes, et fit tout son possible pour décliner leurs avances sans les blesser. Sa douceur eût pour effet d'augmenter les propositions, si bien qu'il passait désormais le plus clair de son temps hors de Varëlden. Un jour, alors que Vaënor rendait visite aux du étudiants temple des runes, il surprit une dispute entre Irillos et une jeune femme aux airs de garçon manqué. Elana était son nom, de la famille des Aëlym. Il s'agissait de l'élève la plus brillante, mais également la plus impétueuse.

 

  • Cette magie n'est pas à utiliser à la légère ! gronda le maître, désignant un cerisier en fleur dans la cour du temple.

  • Je ne l'ai pas utilisé à la légère, professeur, se défendit-elle. C'est l'arbre qui me l'a demandé.

     

       Vaënor se cacha derrière une colonne, prit d'un fou rire face à l'expression exaspérée d'Irillos. Il attendit le départ du maître pour s'approcher discrètement de la jeune femme, qui fit mine de l'ignorer.

 

  • Peu de plantes ressentent le besoin de fleurir à l'approche de l'hiver, remarqua-t-il avec amusement.

  • Vraiment ? rétorqua Elana, feintant l'ignorance. Je trouve au contraire qu'une fleur au milieu de la neige est beaucoup plus belle qu'un champ entier sous le soleil du printemps.

  • Seule dans le froid ? songea Vaënor. Je vois ce que vous voulez dire... Elle serait belle en effet... Belle et solitaire. Pure aussi, mais un brin tragique, car sa condition ne lui convient pas, et le gel menace sa propre vie. Un voyageur qui passerait par là verrait en elle un trésor inespéré, luttant pour sa survie. Il éprouverait le désir de la cueillir pour la placer dans un environnement plus chaleureux. Mais en faisant cela, il risquerait par la même occasion de mettre fin à cette grâce éphémère. Et sans cette fleur, le paysage ne serait plus qu'un lieu froid et hostile.

 

       Comprenant qu'il parlait d'elle, le visage d'Elana s'empourpra. Sans laisser le temps à Vaënor de s'excuser, elle s'enfuit pour disparaître sous l'arche du temple. Le roi lui-même se sentit honteux, et les jours qui suivirent, toutes ses pensées furent dirigées vers cette fleur solitaire. L'hiver était passé lorsque Vaënor reçu une lettre, tracée d'une écriture fine et élégante. Un doux parfum s'en dégageait, et en lisant les lignes, le roi sentit son cœur se gonfler d'allégresse.

 

Une fleur aux pétales blancs,

Dans la neige se confondait.

Seule sous le firmament,

Les étoiles elle contemplait.

Ses pensées étaient lunaire,

Des songes du temps passé,

Fruits d'un cœur solitaire,

Qui rêve pour oublier.

Un marcheur croisa sa route.

La remarquant il s'arrêta,

D'un regard comprit ses doutes,

Sans le savoir, il l'effraya.

Embarrassée la fleur pâlit.

Il parlait avec tendresse,

Des mots emprunts de poésie,

Elle cacha sa maladresse,

En s’éclipsant dans la nuit.

Elle craignait qu'il se blesse,

S'il tentait de la cueillir.

La blessure était pour elle,

Lorsqu'elle le vit partir.

L'homme venait du ciel,

Et sa demeure est le soleil.

Depuis la fleur a réfléchi,

Sa solitude est sans pareil,

Car désormais elle pense à lui.

 

       Vaënor et Elana échangèrent de nombreuses lettres, et elle déclina longtemps ses invitations, souhaitant terminer ses études avant de l'autoriser à la revoir. Le roi questionna longuement Irillos sur la jeune femme, au plus grand étonnement de ce dernier. Lorsque le maître réalisa finalement la raison derrière cette curiosité passionnée, il éclata d'un rire joyeux.

 

  • J'aurais dû m'en douter ! De toutes les fleurs du royaume, seule la plus sauvage pouvait vous attirer !

 

       Elana passa maître des runes l'année suivante, et elle se consacra à la médecine. Des rumeurs commencèrent à circuler parmi les Aërim en la voyant marcher en compagnie du roi, et lorsque le secret de leur relation fut connu de tous, Vaënor annonça qu'une grande cérémonie se tiendrait sur les rives du Lac d'Argent. Au solstice d'été, en l'an quinze du calendrier d'Aënor, le roi et la reine célébrèrent leur mariage en présence de tous les Aërim d'Erianan. Firalfyn, qui avait été difficile à joindre, fit envoyer un cortège de plantes et de graines exotiques, ainsi qu'une broche en jade pour Elana. Jamais on ne vit un visage aussi radieux que celui de Vaënor, qui semblait avoir réalisé son rêve le plus cher.

 

       L'année qui s'écoula fut mémorable pour les Aërim, et l'abondance des récoltes fut telle que de nouveaux greniers avaient été construit en toute hâte. Ne souhaitant pas se contenter de son statut de reine, Elana choisit d'enseigner l'art de soigner au temple des runes. Elle garda un fort tempérament, et semblait parfois sévère et obstinée, comme en témoignait les nombreux débats animés qu'elle entretenait avec Irillos. Mais lorsque la reine retrouvait son roi, elle devenait tendre et aimante. Ils s'aimaient comme rarement on pouvait aimer. Au-delà du corps, au-delà de l'âme. Vaënor et Elana ne formait qu'un seul et même esprit.

 

       De leur union naquit sous le signe de l'olivier le prince Erelden, qui hérita de la chevelure argentée de sa mère. L'enfant fut accueillit en liesse par le peuple, et en grandissant il fit preuve des mêmes qualités que son père. Rêveur et doté d'un cœur généreux, il passait beaucoup de temps auprès de Gildan le forgeron, qui lui enseigna les secrets de son art. Lorsqu'il devînt un jeune adulte, Erelden accompagna son père lors de ses nombreuses escapades aux frontières du royaume. Le fier Arafël, destrier du roi, présenta alors sa propre descendance au prince, et il lui permit de chevaucher son fils aîné, Elfyn. Vaënor confia à Erelden son désir d'explorer un jour les terres du Sud, et d'étendre Aënor jusqu'aux terres de Firalfyn.

 

  • Alesta est immense, et de nombreuses régions mystérieuses n'attendent qu'à être découvertes, rêva-t-il. Mais plus les années passent, et plus je réalise que ce rôle ne me revient pas. Ce sera le tient et celui de tes descendants. Le chemin sera long et périlleux, mais je sais que tu y parviendras.

 

       Erelden admira l'horizon, et il se promit de faire de ce rêve une réalité. De son côté, Elana lui enseigna la médecine et la poésie. Quand le prince lui parla du souhait de son père, la reine étira ses lèvres en posant une main sur sa joue.

 

  • Il a toujours désiré les choses les plus difficiles à obtenir... Et y ait parvenu ! Je suis heureuse de le voir te confier une mission aussi importante. Il compte sur toi, et il s'agit là d'un honneur qui n'appartient qu'à une poignée d'hommes ! Montres-toi à la hauteur de ses attentes... Même si tu es déjà notre plus grande fierté, et ce depuis que tu donnais des coups dans mon ventre !

       Ainsi, jusqu'à ses vingt-et-un an, Erelden vécu au sein d'un royaume heureux et prospère. Elana organisait une fois par année une expédition près des montagnes, au Sud d'Erianan. Elle apprenait à ses élèves la façon de repérer et collecter des plantes médicinales, et son fils l'accompagnait souvent. Cependant, il travailla à cette période sur son armure en compagnie de Gildan, et Vaënor supervisait les derniers travaux de sa forteresse. Comme l'expédition tardait à rentrer, et que la reine était attendue pour arranger les prochains cours du temple des runes ; Irillos, dont l'esprit était encore affûté malgré son âge avancé, dépêcha une compagnie et plusieurs chevaux afin d'accélérer le retour d'Elana. Lorsqu'il ne vit qu'un seul homme rentrer, le torse ensanglanté, une terreur sans nom s'empara de lui.

 

  • Parles ! hurla-t-il. Où est la reine ? Que s'est-il passé ? Par les dieux, parles !

  • Des créatures... balbutia l'Aërim, encore sous le choc. Je ne peux les décrire... Une abomination ! La reine... Nous avons trouvé des tas de cadavres... Mais la reine n'en faisait pas partie...

 

       Irillos pleura. Le visage baigné de larmes, il ordonna que l'on soigne le blessé et se précipita auprès du roi. Lorsqu'il eût terminé son récit, le maître des runes tomba à genoux devant l'expression redoutable de Vaënor.

 

  • Non ! le supplia Irillos. Je sais ce que vous ressentez mais n'y allez pas !

  • SILENCE ! rugit le seigneur d'Aënor.

 

       La forteresse trembla jusque dans ses fondations. Sous le choc, Irillos crû que son cœur s'était arrêté. Une fureur à peine croyable s'était emparée de Vaënor. Un brasier plus intense que celui des volcans enflammait son regard, et ceux qui le croisèrent, tandis qu'il se dirigeait vers la forge de Gildan, furent paralysés par son aura. Lorsque le prince et le forgeron virent le roi s'engouffrer dans la forge, telle une tempête, ils demeurèrent sans voix. Vaënor revêtit son armure et s'empara de son épée, Faörea, la Flamme Royale. La vision de cet être d'exception, mué par une colère divine et paré pour la guerre, resta à jamais gravé dans la mémoire des Aërim. Erelden fut le seul capable de s'exprimer.

 

  • Que s'est-il passé ? Où vas-tu ?

 

       Vaënor ne prononça pas un mot, et en sortant de la forge il retrouva Arafël, qui s'était empressé de rejoindre son cavalier en entendant son cri. Le roi grimpa sur le dos du noble destrier, et à son commandement l'étalon poussa un hennissement qui retentit dans toute la région d'Erianan. Il chevaucha vers le Sud, et la vitesse d'Arafël était telle qu'on eût dit qu'il galopait sans toucher terre.

 

       En tombant sur la compagnie et les chevaux décimés, le roi aperçu les créatures se repaissant de la chair de leurs victimes. Ces dernières, deux fois plus grandes et plus larges que lui, avaient une peau luisante et rugueuses. Elles semblaient issues du croisement abominable entre un reptile et un homme, possédant à la fois les meilleures qualités et les pires défauts de ces deux espèces. Cette race cruelle, les Rakshas, ne craignait aucun prédateur, et les dragons eux-même évitaient de les chasser. Mais lorsqu'ils aperçurent Vaënor chargé dans leur direction, sa couronne brillant de mille feux alors qu'il dévalait la plaine avec l'ardeur et la puissance d'un météore embrasant le ciel, ces êtres maudits furent tétanisés. Le roi les faucha comme de vulgaires fétus de paille, et poursuivit sa course effrénée vers les racines des montagnes. Sa voix, amplifiée par une force surnaturelle, se fit entendre jusque dans les plus profondes cavernes.

 

  • Elana ! Où es-tu ? Elana ! Je t'en prie, répond-moi ! Elana !

 

       Un tumulte assourdissant s'éleva, et la montagne se mit à vomir une armée cauchemardesque. Des rangées de créatures hideuses, équipées de masses et de lances, se jetèrent sur Vaënor. Arafël se cabra, mais l'étalon ne céda pas à la panique. Emporté par la folie et la rage, le roi s'élança dans la nuée infernale. Sur son front, l'Alkaëst se mit à briller si fort que l'ennemi en fut aveuglé. Telle une étoile, Vaënor se fraya un passage dans les boyaux de la terre. Nul ne sût comment il parvînt à survivre au cœur du repaire des Rakshas, et Vaënor emporta cet exploit dans sa tombe. La race maudite ne l'oublia jamais, et la simple évocation du roi des Aërim suffisait à les faire trembler. Fouillant chaque recoin des innombrables cavernes, Vaënor tomba finalement sur celle qui lui fit accomplir le prodige le plus extraordinaire de l'histoire d'Alesta.

 

       Elana, attachée et honteusement torturée, cru d'abord à un rêve. Lorsqu'elle fut libérée de son tourment, elle caressa le visage de son bien-aimé. Vaënor pleurait, et voir l'amour de sa vie aussi cruellement supplicié fut pour lui un châtiment pire que la mort.

 

  • Tu es venu... murmura-t-elle.

  • Je suis là, la rassura-t-il, je suis là... Je te sortirais d'ici, et Irillos pourra te soigner.

  • Irillos ne peut ramener un mort à la vie, regretta-t-elle avec un sourire chagriné. Mais je savais que tu viendrais me chercher... J'ai gardé cette étincelle de vie dans l'espoir de te revoir... Mon souhait est exaucé.

 

       C'est ainsi que dans les ténèbres d'Horos Nagîl, s'éteignit Elana, reine d'Aënor. Elle rendit son dernier soupir dans les bras du roi, et celui-ci, après l'avoir tendrement embrassé, confia son corps à Arafël. Il ordonna à l'étalon de rentrer à Varëlden, mais le voyant hésiter, Vaënor lui promit qu'ils se reverraient. Le destrier, désormais résolu, laissa son cavalier seul pour galoper vers la capitale. Aucun Rakshas ne put poser leurs doigts griffus sur sa robe blanche, et si certains souhaitèrent le poursuivre, leurs attentions fut rapidement détournées vers la silhouette étincelante qui émergea des montagnes.

 

       De l'espoir et la colère qui avait guidé Vaënor jusqu'ici, il ne restait plus qu'une haine démesurée. La horde se précipita sur lui, et Faörea, l'épée mythique forgée par la main experte de Gildan et le feu secret d'Atëa, s'abattit un nombre incalculable de fois. Lorsque le prince Erelden, accompagné d'une centaine de guerriers, arrivèrent sur place, ils se trouvèrent face à l'inconcevable.

 

       Des centaines de créatures escaladaient des îlots de cadavres, tombant presque immédiatement sous la flamme d'une lame. Au milieu du carnage se tenait Vaënor, entièrement couvert d'un épais sang noir. Entre ses mains, Faörea tranchait mécaniquement tout ce qui arrivait à sa portée. De leur position, les Aërim ne voyait plus que l'Alkaëst, lumière incandescente, et le regard possédé de leur roi. Apercevant des renforts ennemis s'amasser sur les pans de la montagne, Erelden mena ses hommes pour venir au secours de son père. Ramener Vaënor à la raison fut loin d'être aisé, mais le prince finit par le convaincre de battre en retraite. Personne osa s'exprimer avant d'atteindre Varëlden, et seul Irillos, qui avait pris soin de la dépouille d'Elana, fut en mesure d'ordonner l'agitation qui s'empara du peuple. Des hauts faits de Vaënor, nul ne s'en vanta. L’émergence d'une terrible menace et la peine que suscita le décès de la reine plongea le royaume dans le deuil. Néanmoins, à partir de ce jour, Vaënor fut élevé au sommet des plus grand héros d'Alesta.

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Alors, te revoilà avec une toute nouvelle histoire, celle qui était oubliée, ou plus précisément, l'origine d'Alesta. Je ne pensais pas voir aborder ce point prochainement, mais on dirait que tu en avais beaucoup envie. Voici donc ce que tu cachais sous ta manche ! Et ce n'est pas tout ! Je comprends pourquoi tu as certainement voulu en dévoiler plus. Dans ce premier chapitre, on découvre un peuple vivant une utopie : les Aërim.

 

Pour les lecteurs du premier livre d'Alestan, il est facile de faire le lien avec plusieurs éléments de Les enfants Du ciel. Le premier qui m'a immédiatement percuté est Alkaëst, cette pierre dont parla Maëda à Jin aux pouvoirs incommensurables, aujourd'hui divisée en sept. Elle a un nom ! Ensuite, l'avènement du mal aimé qui fait directement référence à Hekaïm. Ah, et je comprends enfin d'où proviennent les noms le nom des sept lames qui furent forgées par le vieux sage. Ce dernier est littéralement le livre, le préquel, qui lie Alesta aux anciens temps. Sa mort marquera le monde. Donc, pour revenir à ce que je disais, les noms des sept sabre sont hérités de ces sept Dieux, Teomë, Etëmi, Miwanë, Helfaïr, Atëa, Nemihel, Aomë. Seulement, on dirait que qu'ils ne sont pas qu'au nombre de sept, comme tu le laisses sous-entendre à ce moment : « Grand est leur pouvoir ! s'écria-t-il devant l'assemblée, un feu ardent dans le regard. Mon esprit les a défié dans leur royaume et je suis revenu ici-bas. Affaiblis certes... Mais le combat a porté ses fruits ! Parmi eux, sept ont accepté de nous venir en aide. ». En tout cas, ils ne semblent plus priés. Non, en fait, je pense qu'il serait plus juste de dire qu'ils ont été oublié.

 

Triste fin pour le roi Arnelion qui sombra dans la folie, créant avec lui la source de nombreux futurs malheurs... La préservation du statu quo et la peur de l'inconnu auront eu raison de lui et de ses suivants. Vouloir éviter l'inévitable peut paraître noble, en fonction du point de vue, mais au final, rien ne changea. Du coup, le même scénario ne se répéterait-il pas avec Alesta ? Je doute que les Hommes de cette époque acceptent ce sombre destin sagement. Ils se battront désespérément... et mourront. Il me semble clair que rien ne pourra empêcher la fin d'Alesta, toutefois tout comme les enfants du ciel avant eux, ils peuvent être porteur d'espoir. La vie ne s'éteindra pas pour autant, et qui sait, trouveront-ils le bonheur sur un nouveau continent. Pourquoi pas ces fameuses terres à l'Ouest où vivent peut-être encore des Aërim ?

 

Quand je pense que les Siècles Obscurs me paraissent tellement loin... Découvrir ce qui se passa encore avant jusqu'à en arriver là me surprend. Ça me prend de court, et ça ne me déplaît pas, car c'est très intéressant !

 

Sinon, je parle beaucoup des liens qui unissent Les Enfant Du ciel avec ton univers, mais je ne discute pas de l'histoire en elle-même. J'aime beaucoup la narration, ce choix d'alterner entre Firalfyn et Vaënor est plaisant. On suit deux aventures dans une même histoire, deux points de vue, et deux destins liés à jamais. C'est très plaisant de découvrir Alesta sous « ses premiers jours », avant qu'elle ne soit celle que je connais, au point que ce fut un peu difficile de me repérer au début. J'étais complètement désorienté ( bon, un peu encore ) ! Et c'est parfait justement quand ceux qui le découvrent ne savent également rien du monde. Un sentiment d'inconnu et de curiosité s’est instauré en moi, et j'ai eu envie d'en découvrir plus. J'apprécie aussi la différence avec Alestan. Ici, tout est un peu plus direct, et ce parce qu'un chapitre = un événement grosso modo. Sauf si je me trompe plus tard ! Si ce n'est pas le cas, je peux au moins dire que je sens que ce n'est pas construit pareil. Ça lui fait son charme et le rend différent également d'Alestan qui se veut beaucoup plus long, que ce soit dans l'intrigue, le développement des personnages, etc... Pourtant, ça ne veut pas dire que cette structure lui fait du tort.

 

Du coup, je me demande jusqu'où ira Les Enfant Du ciel. Tu comptes continuer jusqu'à la fin de la première génération d'Aërim à Alesta ou, au contraire, t'enfoncer jusqu'à la naissance d'Hekaïm ( et dans ce cas, je te tirai mon chapeau parce que vingt générations avec un background approfondi, ça a dû demander énormément de travail ! ) ?

 

PS : Avec les informations que tu as livrées dès le premier chapitre et la ressemblance de Maëda jeune avec les Varaïm est troublante. C'en est la description parfaite. Serait-il un descendant des Aërim ? Ça expliquerait sa longue longévité, bien qu'elle ne vaille plus celle de ses ancêtres, certainement à cause des métissages.

 

L’œil argenté d'Alestan voit aussi son origine expliquée indirectement dans Les Enfants Du ciel. Il a été dit que Nemihel possède l'esprit d'Hekaïm. Jusqu'à preuve du contraire, car c'est fortement sous-entendu par les paroles de Maëda, tous ses utilisateurs ont hérité de cet œil argenté, propre aux Aërim. Ça prouve que l'âme de l'utilisateur de Nemihel est lié jusqu'à la fin avec celle qui habite le sabre noir. Ça tombe sous le sens !

Edited by Arsène

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Arsène ! ça va ? Ton message me fait plaisir =)

 

En effet un retour aux sources ! ça fait tellement longtemps que je développe ce projet... J'avais besoin de le coucher par écrit afin d'immortaliser  pour de bon le monde d'Alestan. Bon j'avoue que là y'a du boulot, mais tu as vu juste, on va traverser 1400 ans d'histoire ! Avec des sauts assez importants tout de même. Vaënor et Firalfyn sont bien développés car ils représentent les fondations des Enfants du Ciel. Je ne pensais pas autant m'attarder sur eux d'ailleurs, mais au final, ils me sont tout aussi chers qu'Alestan, Jin ou Maëda. 

 

Elana aussi... Ma belle Aëlym... 

 

Ah et oui ! Maëda est de la famille des Varaïm ! Le frère de son arrière grand-père était roi ! Et sa mère est de la lignée de Firalfyn ! J'en profite pour dire que l'histoire des Sept Novaë sera contée. Donc parmi ma liste de personnages à développer : Maëda et son frère Apolys, Agata, Leome, Ephaïr, Halfaël et Gildaë ! Mais avant qu'on en arrive ici :

 

 

VI. LA BATAILLE D'AËRDEN

 

 

 

       Sur la chevauchée du roi, de nombreux poètes tentèrent de retranscrire fidèlement l'aura qui entourait Vaënor. Ils parlèrent de son courage et de sa force extraordinaire, mais concernant la terreur qu'il inspira, aussi bien à ses ennemis qu'à son peuple, ils demeurèrent vagues et discrets. Après avoir retrouvé ses esprits, Vaënor ne parvenait pas à expliquer la folie meurtrière qui s'était emparé de lui. Cependant, à partir de ce jour, il se méfia grandement de l'Alkaëst qui ornait sa couronne. Si un autre que son fils avait tenté de l'approcher lors du massacre des Rakshas, fut-il Irillos, le roi l'aurait abattu sans sourciller. Gildan ne se trompait pas en surnommant l’artefact « l'étoile maudite », et il conseilla à Vaënor de ne plus jamais laisser ses émotions prendre le pas sur sa raison.

 

  • Si la haine s'empare à nouveau de votre cœur, un destin semblable à celui de votre père vous attend, avertit le forgeron.

 

       Gildan se montrait rude et ne mâchait pas ses mots, mais Erelden l'avait vu pleurer lors des funérailles de la reine. Le prince s'était retenu aussi longtemps qu'il le put, mais en voyant le corps de sa mère entrer dans le tombeau royal, il se cacha le visage, incapable de contenir son chagrin. Quand à Vaënor, il ne versa plus aucune larme jusqu'à la fin de ses jours. En repensant aux tortures infligées à Elana, son poing se serra si fort qu'un filet de sang s'en échappa, et le roi fit le serment d'anéantir la race des Rakshas tant qu'il vivrait.

 

       Les montagnes au Sud d'Erianan, la longue chaîne d'Horos Nagîl, devînt un lieu d'épouvante. Les éclaireurs qui sillonnaient la région rapportèrent une forte concentration de ces créatures près du Mont Goranos, le plus haut sommet au Nord d'Alesta. Malgré les mises en gardes d'Irillos et de son père, Erelden accompagnait presque toujours ces vaillants Aërim qui risquaient leur vie à l'ombre des montagnes. Grâce à la vitesse d'Elfyn, fils d'Arafël, le prince évita de nombreuses embuscades. La race de ces chevaux était exceptionnelle, et leur durée de vie égalait celle des hommes. La lignée d'Arafël allait encore bien au-delà, au point où les Aërim la soupçonnait d'être immortelle.

 

       Des fortifications furent érigées aux abords du fleuve qui traversait la plaine d'Erianan. Vaënor fit bâtir un château à l'Est du Lac d'Argent, appelé Agalinël, et les guerriers désignés pour le défendre emmenèrent également leur famille, fondant ainsi une petite communauté hors de la capitale. Il confia à Erelden l'avant-poste d'Aërden, qui fut bâti à l'endroit où le roi trouva les corps sans vie de la compagnie envoyée par Irillos, lors de sa célèbre chevauchée. La cité de Varëlden connue également de nouveaux aménagements, dont la construction d'un mur d'enceinte et l'élévation de quatre tours monumentales. Gildan travailla en personne sur les portes de la muraille, et leurs battants étaient invulnérables. Avec l'aide du temple des runes, il élabora un matériau aussi résistant que le diamant, composé de corindon, d'adamant et de topaze, qu'il scella dans un sarcophage de bronze, avant de le recouvrir d'une couche d'or.

 

       Vaënor créa un conseil de guerre, auquel participa naturellement Irillos, mais également Gildan en tant qu'armurier du roi. Il fut convenu d'imposer un entraînement militaire à tous les jeunes Aërim dès leur vingt-et-un ans, âge de la majorité. Cette période s'étalait sur six à neuf mois selon les qualités de chacun. Les Aëlym, étant plus disposés à l'étude des écritures, se voyaient ainsi rediriger vers le temple des runes, où une nouvelle classe de mages fut créée. La caste guerrière se composa ainsi d'une majorité de Varaïm, bien qu'il exista chez leurs frères et sœurs des génies dans l'art du combat, dont Firalfyn, qui égalait le roi. Mais le noble marin se trouvait loin d'Erianan, et Vaënor devait s'entourer des meilleurs généraux pour avoir une chance de chasser les Rakshas.

 

       Ainsi s'ajoutèrent au conseil Escanor, Lorelys et Araïr. Escanor, capitaine de la garde du roi, était un Varaïm doté d'une carrure prodigieuse. Il maniait les armes de Gildan avec dextérité, mais la hache demeurait son équipement fétiche. La seule chose qui égalait sa force spectaculaire et ses muscles imposants était sa grande sensibilité. Escanor passait plus de temps à apprendre la poésie auprès des Aëlym que s'entraîner au combat, et il aidait ceux dans le besoin sans rien demander en retour. Compagnon du prince Erelden, il demeurait aux défenses de l'avant-poste d'Aërden tandis que son ami espionnait les faits et geste de l'ennemi. Le vigoureux guerrier regrettait de laisser l'héritier du trône prendre des risques sans lui, mais il ne trouva aucun cheval capable de supporter son impressionnant gabarit.

 

       Araïr était de la famille des Aëlym, et secondait Irillos au temple des runes. Vaënor le côtoyait souvent lorsqu'il s'y rendait en compagnie d'Elana. Le vieux maître confia tout son savoir à Araïr, y comprit le contenu de l'ouvrage qu'il ramena de l'ancien royaume, et que le jeune mage nomma par la suite « Le Livre d'Irillos ». Araïr parlait peu, et son apparence était si délicate qu'un œil étranger se voyait incapable de lui donner un genre. Toujours habillé d'une longue robe, il lui arriva même une fois de recevoir une demande en mariage, de la part d'un Varaïm peu avisé.

 

       Quand à Lorelys, les Aërim l'appelaient la Chasseresse à l'Arc Divin. Elle était la plus jeune du conseil, ayant à peine atteint l'âge de sa majorité. Cependant, lorsque Vaënor assista à ses essais dans la cour des archers, il en resta sans voix. Les flèches se superposaient indéfiniment au centre de la cible, quelque soit la distance où elle se trouvait. Ses yeux avaient également une étrange particularité, qui effraya ses parents lors de sa naissance. Lorelys était née avec des pupilles verticales, et sa vision était aussi clair le jour que la nuit. Lorsqu'elle avait onze ans, après avoir dérobé l'arc de son père, elle embrocha depuis la colline de Varëlden un vautour au-dessus de la plaine d'Erianan. Son père la réprimanda sévèrement, car la jeune fille essayait de se justifier en affirmant que le charognard maltraitait un aigle qui apprenait à voler. Deux jours plus tard, le jeune rapace retrouva Lorelys et ne la quitta plus depuis. Gildan lui fabriqua un arc à partir du bois de la flotte de Vaënor. Composé par Erethor, il était à la fois souple, résistant et léger. Le forgeron y incrusta également deux gemmes d'Aube Éternelle, dont lui seul avait le secret, et identiques à celles qui encadraient l'Alkaëst sur la couronne du roi. La corde de l'arc fut tressée à partir de l'écrin d'Arafël, auquel fut ajouté un cheveu de Lorelys. Chaque fois que la Chasseresse tirait une flèche, les pierres précieuses émettaient une lumière si vive qu'elles aveuglaient sa proie.

 

  • Deux esprits sont en toi, lui dit Gildan en remettant l'arc. Le jour où tu donneras naissance, ce sera des jumeaux.

  • Donner naissance ? s'exclama Lorelys, qui fit mine de s'offusquer. Y aurait-il un chasseur capable de me prendre pour proie ? L'âge commence à altérer ton instinct mon bon Gildan.

  • Mâche tes mots un peu plus longtemps avant de les cracher, grommela le forgeron. Tu es sans doute la plus douée avec les proies des forêts de l'Ouest, mais les choses qui se cachent sous l'Horos Nagîl sont d'une toute autre nature. Retient ce que je te dis : deux enfants naîtront, et leur ambition sera telle qu'Erianan ne suffira pas à les assouvir. Je vois des régions inconnues dans le feu de ma forge, mais je vois aussi un danger imminent... Si nous échouons face à cette épreuve, plus rien n'aura d'importance.

 

       Lorelys garda les paroles de Gildan en mémoire, mais la menace qu'il eût en vision arriva plus vite qu'elle ne s'y attendait. Alors que se tenait un conseil de guerre, un éclaireur arriva en trombe à la forteresse, chevauchant Elfyn. Vaënor, voyant le cheval de son fils revenir avec un autre cavalier, craignit le pire. Le roi fut rassuré en apprenant que le prince avait confié sa monture pour transmettre un message urgent. Le contenu de ce dernier, cependant, était de mauvaise augure.

 

  • La montagne s'est vidée ! Une armée avance vers l'avant-poste d'Aërdan ! Au moins un millier de Rakshas... Ils ont aussi des loups, couverts d'écailles et de pointes ! Leurs yeux sont rouges, je n'ai jamais vu de telles créatures... Le prince a besoin de renfort !

  • Un millier... Irm helk azâl, jura Gildan.

  • Réunissez tous les hommes ! ordonna Vaënor avec énergie et sang froid. Envoyez deux messagers : un en direction d'Agalinël pour rassembler nos effectifs aux fortifications du fleuve, l'autre par l'océan afin de demander l'aide de Firalfyn. Araïr, nous allons voir besoin de tes meilleurs mages, tu m'accompagneras avec Lorelys à l'avant-poste.

  • Vous oubliez quelque chose, intervînt Irillos.

  • Nous devons privilégier la rapidité, se défendit le roi. Erelden et Escanor ne tiendront pas...

  • Je parlais de moi, ajouta le vieil Aërim. Je vous accompagne.

  • Maître... appela la douce voix d'Araïr, qui semblait être en désaccord. Votre âge ne vous permet pas...

  • , le coupa Irillos. Tu as encore beaucoup à apprendre si tu penses qu'un maître des runes s'affaiblit avec l'âge.

  • Je comprend cher ami, lui accorda Vaënor, mais qui gardera la cité pendant ton absence ?

  • Je le ferais, si vous êtes d'accord. se proposa Gildan.

  • Voilà qui est réglé ! s'exclama Lorelys, qui était pressée d'en découdre.

 

       En quelques heures, Vaënor se trouva à la tête de trois cents Aërim en compagnie d'Araïr, Irillos et Lorelys. Chevauchant Arafël, vêtu de son armure étincelante et son épée Faörea, le roi inspirait ses troupes par sa seule présence. Ils chevauchèrent en toute hâte jusqu'au Sud-Est de la plaine d'Erianan, mais lorsque l'avant-poste fut à porter de leurs yeux, ils ne virent qu'un tas de ruines sous un épais nuage noir. L'armée des Rakshas, comme annoncée par l'éclaireur, s'étendait à perte de vue. Les êtres mi-homme mi-reptile brûlaient les champs et les arbres sur leur passage, bardés de fer de la tête aux pieds. Certains montaient des bêtes féroces, aussi grosses qu'un ours mais d'aspect beaucoup plus répugnant. Il s'agissait des Dlörkan, une race qui, selon les Rakshas, était le fruit corrompu d'une louve et d'un dragon.

 

       Certains chevaux se cabrèrent de terreur à cette simple vision, et plusieurs cavaliers se trouvèrent projeter à terre. Arafël, leur seigneur, hennit puissamment afin de redonner courage à ses congénères. En réponse, une note clair s'éleva longuement pour ensuite s'évanouir dans les graves. Les Aërim reconnurent le cor d'Escanor, et ils aperçurent une trentaine d'hommes courir dans leur direction. Les survivants de la garnison d'Aërden battaient en retraite face à l'immense armée, et le capitaine fermait la marche aux côtés du prince. Ils avaient tenu l'avant-poste jusqu'à sa destruction, et Erelden fut le dernier à quitter le fort pour ne laisser aucun Aërim derrière lui. Les trois quarts de leurs effectifs avaient été tué lors des affrontements, et leurs poursuivants gagnaient désormais du terrain sur eux.

 

  • Aërim ! s'écria le roi. En avant ! Chargez !

 

       Les trois cents guerriers dévalèrent la plaine pour aller à la rencontre des Rakshas, et ainsi débuta la Bataille d'Aërden, où les Aërim se mesurèrent à des forces qui leur était quatre fois supérieures. Le début des combats fut à leur avantage, car l'ennemi reconnu la couronne étincelante et l'étalon blanc qui filaient loin devant ses hommes. L'épouvante s'empara d'eux et leurs rangs se brisèrent devant la charge des cavaliers. Profitant de cet élan, Erelden et Escanor rebroussèrent chemin pour assister le roi, rejoignant les mages d'Araïr et d'Irillos, qui dressaient des barrières autour des Aërim. Lorsqu'un Rakshas tentait d'abattre sa masse sur un guerrier, il rencontrait soudainement un mur invisible ; l'effet de surprise lui coûtait la vie. Certains mages semaient également d'étranges graines sur leur passage, et si par mégarde un ennemi y posait le pied, des lianes et des ronces jaillissaient du sol pour l'entraver.

 

       Lorelys épuisa rapidement son carquois, et Escanor l'escorta au milieu des hordes pour récupérer ses flèches. L'immense Varaïm fauchait parfois deux Rakshas d'un seul mouvement de hache, et les créatures qui l'avaient vu à l’œuvre à l'avant-poste hésitaient à l'attaquer. Le vent tournait en faveur des Aërim lorsque Vaënor retrouva Erelden, et même si les Dlörkan avaient fait de grands dégâts parmi les chevaux, l'armée des Rakshas commença à reculer vers leurs demeures dans les montagnes. Ces êtres étaient habitués à se mesurer aux peuplades disséminés sur Alesta, et ils les avaient réduits à se cacher dans les forêts. Mais face aux Aërim, armés d'épées flamboyantes et d'armures étincelantes, ils perdaient leurs moyens. Les Fils du Ciel maniaient les armes de Gildan d'une main experte. Leurs yeux étaient incandescents, et leur magie redoutable. Vaënor rassembla une nouvelle fois les Aërim autour de lui, et d'un cri puissant il lança une nouvelle offensive. L'Alkaëst brilla comme une étoile sur son front, et les Rakshas s'enfuirent vers l'Horos Nagîl.

 

       C'est à cet instant qu'Irillos réalisa leur erreur, mais il était déjà trop tard. Leur ennemi n'était pas dépourvu d'intelligence, bien au contraire. Le maître les considérait jusqu'ici comme une race ancienne et pervertie, plus animal qu'humaine. Néanmoins les Rakshas possédaient leur propre culture, qui remontait à des temps oubliés, et ils connaissaient l'art de la guerre. Mais surtout, il avait eux-aussi un chef. Dans les profondeurs du Mont Goranos, cet esprit immémorial déclencha son piège. Lorsque Vaënor et ses guerriers arrivèrent aux pieds des montagnes, un vacarme assourdissant ébranla la terre. Des légions innombrables se ruèrent sur les Aërim, et la Bataille d'Aërden se changea en une cuisante défaite. Des meutes de Dlörkan enfoncèrent le flanc droit de l'armée, éparpillant les forces du roi au milieu de la tempête. Ce fut le vaillant Escanor qui stoppa la charge des loups gigantesques, et il en tua tant que sa hache finit par se briser sur le crâne de leur chef.

 

       Il ne dût sa survie qu'à la précision de Lorelys, qui perça d'une flèche le cavalier de la bête, avant que celui-ci enfonce son cimeterre dans la poitrine du puissant Aërim. Ils furent rejoint par Erelden et Vaënor, qui tentaient vainement de réorganiser leurs guerriers. Le roi ordonna de battre en retraite, mais ils étaient désormais encerclés de toutes parts. C'est alors qu'Araïr et Irillos, accompagnés par les douze mages qui avaient survécu à la contre-attaque, usèrent des dernières gemmes qui leurs restaient. Unissant leurs voix, ils nommèrent une à une les runes sacrées en s'entaillant la paume. La terre vibra, et jaillissant du sol, des arbres s'élevèrent pour former une muraille imposante autour des Aërim. La magie nécessita énormément de ressources vitales, si bien qu'elle arracha instantanément la vie à quatre mages. Leurs corps se couvrit de tâches sombres, jusqu'à se flétrir comme une fleur fanée.

 

  • Vers le fleuve ! Rugit Vaënor.

 

       Le sort permit aux restes de l'armée de se frayer un couloir, mais leur lente progression ne suffisait pas à les sortir du funeste piège. Défendant l'arrière garde, Erelden, Escanor et Lorelys manquèrent de se faire happer par la horde déchaînée des Rakshas. À la pointe, Vaënor et Arafël, désormais le seul cheval à ne pas avoir fuis, guidaient la compagnie épuisée en tailladant sans relâche les rangs ennemis. Comprenant que leur tentative était vouée à l'échec, Irillos prit sa décision.

 

  • Araïr, c'est à ton tour de prendre soin du roi.

  • Maître ? De quoi vous...

 

       Irillos s'arrêta, puis sourit tristement en observant son successeur être emporté malgré lui vers l'avant garde. Lorsqu'Erelden, qui fermait la marche, arriva à son niveau, le vieil Aërim lui fit un clin d’œil avant d’exécuter mentalement plusieurs carrés magiques d'une complexité étourdissante. Dans le même temps, il dessina sur sa paume chaque rune correspondante, et lorsque le prince tenta de l'attraper, sa main passa à travers le corps d'Irillos.

 

  • Je vais les retenir, lui souffla le maître. Dis à Araïr que c'était ma dernière leçon.

  • Irillos ! s'écria Erelden.

 

       Lorelys et Escanor forcèrent le prince à poursuivre, et Irillos se trouva au milieu des Rakshas, qui essayèrent de le déchiqueter sans y parvenir. Le maître du temple des runes psalmodia une mélodie lancinante, puis plaça ses mains en signe de prière. Il usa alors d'un sort interdit, datant de l'ancien royaume, et classé au plus haut degré de la magie des runes. Ce pouvoir, qui servit entre autre à créer l'Alkaëst, nécessitait le sacrifice de son utilisateur. Irillos scella son invocation en lui donnant un nom.

 

  • Aësthoros, la Montagne Céleste.

 

       Alors que tout espoir semblait perdu pour l'armée de Vaënor, le sol se mit brusquement à trembler. Un grondement retentit, puis un roulement de tonnerre, qui se répercuta jusque dans les entrailles de la terre. Araïr, qui comprit ce que son maître venait de faire, hurla à la compagnie de continuer avant de fondre en larme. Des fissures sillonnèrent la plaine, et une déflagration assourdissante vrilla les tympans des Aërim. En se retournant, le roi vit avec stupeur une gigantesque portion du terrain s'élever dans ciel, emportant une partie de l'armée ennemie avec elle.

 

       Le bloc, plus grand que la cité de Varëlden, avait la forme d'une montagne inversée. Il vola toujours plus haut sous les regards effarés des Rakshas, qui entendaient les cris terrifiés de leurs congénères, perchés sur l'immense monticule. Lorsque le corps d'Irillos ne supporta plus l'énergie déployer par le sort, il se consuma entièrement, et la montagne céleste s'écrasa.

 

       Il y eût un fracas prodigieux, et l'onde de choc projeta face contre terre tous les Rakshas qui se trouvait dans le périmètre de la collision. Profitant du chaos, Vaënor et ses guerriers parvinrent à franchir le Themelden, nom du fleuve qui traversait les plaines d'Erianan. La garnison du fort d'Agalinël, ainsi qu'une partie des guerriers restés à Varëlden, arrivèrent en renfort pour stopper la progression des Rakshas. Ces derniers hésitèrent à franchir le cour d'eau, et finirent par rebrousser chemin en lançant des insultes à l'encontre des Aërim.

 

       Des trois cents hommes composants l'armée du roi, seuls une cinquantaine retrouvèrent leurs familles. Quand à ceux qui défendaient l'avant-poste, il ne resta que le prince Erelden et son compagnon Escanor, tous deux couverts de blessures. La perte d'Irillos fut un coup dur pour les Aërim, et plus particulièrement pour le roi et Araïr, ce dernier désormais maître suprême du temple des runes. Vaënor ignorait que son vieil ami détenait un tel pouvoir, mais le prix à payer était grand. L'ampleur de la destruction provoquée par ce sort l'obligea à en interdire l'apprentissage, et seul Araïr fut autorisé à l'étudier.

 

  • Si nous nous retrouvons dans une situation désespérée, le choix t'appartiendra d'user de cette magie, lui confia Vaënor. Mais jamais il ne devra tomber entre de mauvaises mains. Les conséquences en seraient désastreuses...

 

       Le Livre d'Irillos fut ainsi scellé dans les souterrains de la forteresse royale, et seul le maître du temple des runes en possédait la clef. Lorsqu'Erelden et Escanor furent remis sur pied, ils se rendirent immédiatement aux défenses du fleuve. Lorelys les accompagna avec Edyl, son aigle, et fut surprise par la maturité du prince. Il était à peine plus âgé qu'elle, et semblait pourtant avoir vécu aussi longtemps que Gildan. Escanor le respectait autant que le roi, et il conta à la jeune femme les exploits d'Erelden.

 

  • Il n'aime pas se vanter, déclara-t-il avec un large sourire. Et si tu lui fais un compliment, il va rougir et t'assurer que n'importe qui pourrait prendre sa place. La reine agissait de la même manière... Les titres n'ont aucune importance à leurs yeux, et ils préfèrent se fondre dans le peuple. Malgré tout, Erelden est allé plus loin que quiconque à l'intérieure de la base ennemie, hormis le roi bien sûr. C'est lui qui a anticipé l'attaque, et contrecarré de nombreuses autres, sans quoi les Rakshas, qu'ils soient maudits, seraient déjà en train de fêter leur victoire à Varëlden.

  • Dommage qu'aucune chanson ne se souviendra de ces hauts faits, regretta Lorelys. Les défaites sont rarement louées au sein d'un royaume...

  • J'ai commencé quelques vers, avoua Escanor, embarrassé. Mais ma poésie n'est pas encore au point...

 

       Erelden, qui marchait devant eux, ne put s'empêcher de sourire. Son compagnon était encore plus humble que lui, et il devina ce qu'il essayait de faire. Plus tôt, le prince avait confié à Escanor que le charme de l'audacieuse Chasseresse n'était pas sans effet sur lui. Le capitaine s'octroya dès lors la mission de rapprocher les deux jeunes gens. Il ignorait encore que ses paroles n'étaient pas nécessaire, car Lorelys ne cessait de jeter des regards furtifs vers Erelden, accomplissant malgré elle la prédiction de Gildan.

 

 

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