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Les Chroniques de Livaï (SnK, +13)

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Rien ne change jamais dans cette putain de ville.


A croire que les rupins du Mur Sina ont décidé de balancer en bas les pauvres gens, comme ils le font avec leurs déchets. Et le pire c'est qu'aucun d'entre eux ne semble prêt à y redire. Ai-je le droit de les blâmer, alors que je sais pourquoi ? Quand on naît dans un taudis pareil, on apprend vite qu'il est quasi impossible d'en sortir. Dès l'enfance, on s'habitue à la crasse, aux odeurs, aux rats, aux ruelles sordides ; on s'habitue aussi à ne pas poser de question. Ca empêche de dormir, et même si c'est sur un tas d'ordure, c'est mieux que pas dormir du tout. Ca et le lavage de cerveau royal...
C'est pas comme si la vue de macchabées ne faisait pas partie de mon quotidien. Mais quand on en arrive à devoir les enjamber pour entrer dans le moindre troquet, on peut se dire que plus rien ne va. Je suis pas responsable de ceux-là, en tout cas.


On me connaît sous le nom de Kenny l'Egorgeur. Si vous avez un soupçon de plomb dans le crâne, vous vous doutez bien que cette épithète est pas là pour faire joli. Comme il faut bien survivre dans ce putain de monde souterrain, je me suis mis à trancher des cols dès que j'ai appris à tenir un couteau. La méthode la plus efficace ? La lame sur la gorge, la tête en arrière, et c'est fini. Ca a pas l'air comme ça, mais ça demande un certain tour de main. Aussi propre et net que sur la nuque d'un titan. J'aurai pu faire un bon explorateur.


C'est pas le boulot le moins salissant, mais ça paie bien. Je traite avec tous ceux qui ont assez de fric pour s'offrir mes services. Ils sont pas si nombreux - mes tarifs sont pas à la portée de tout le monde - j'ai une clientèle régulière qui me fait confiance. Des escrocs avides de se débarrasser d'un concurrent sur leur territoire aux richards qui veulent faire disparaître des témoins gênants, je suis pas regardant.
La plupart savent que je suis un Ackerman, du coup ils évitent de m'arnaquer. Ah, j'ai oublié de parler de ça. Sans compter que depuis peu, j'en sais bien plus sur notre illustre famille.


J'ai dû cuisiner le vieux pendant un certain temps avant qu'il crache le morceau. Il était presque arrivé sur son lit de mort, on peut dire que c'était pas trop tôt. Je peux pas dire que je suis triste, même si j'étais son petit-fils préféré... enfin il y a aussi Kuchel... On est si peu nombreux maintenant... Enfin bon, l'amour familial, tout ça, disons que je suis croyant mais pas très pratiquant.


Je vais essayer de résumer ce que m'a dit Pépé. Pour faire court, nous, les Ackerman, étions d'anciens agents gouvernementaux, destinés à servir d'armes secrètes pour assurer la survie de l'humanité. Pas trop compris ce que ça voulait dire exactement, mais y a pire. Apparemment on serait différents des autres habitants du Mur, et de fait insensibles à l'altération de mémoire collective que les autres guignols subissent régulièrement. Ce qui pose problème parce que nos ancêtres étaient au courant de pas mal de trucs pas très cleans... Alors, pour assurer leurs fesses, nos anciens employeurs ont tenté d'acheter le silence et la coopération de mes ancêtres.


Seulement ils ont dû en avoir plein le dos et ont menacé de tout raconter. Comme quoi, on doit bien avoir une conscience, non ? On l'a payé cher, presque la totalité des Ackerman ont été massacrés. Moi, j'échappe à tout ce bazar grâce à mes clients prestigieux qui m'assurent l'anonymat.


On est une espèce en voie d'extinction. L'autre branche de la famille a réussi à s'arracher d'ici et à emménager à Shiganshina, au sud. Ils ont du mal à s'en sortir. Dans les faits, il reste plus que moi et soeurette ici. Ca fout un peu le bourdon quand même... Quand j'ai dit à Pépé que j'avais retrouvé Kuchel, perdue de vue depuis un moment, il a semblé sourire... Il a pas sourit longtemps quand je lui ai annoncé qu'elle faisait le tapin dans un bouge, et qu'elle s'était fait mettre en cloque par un joyeux connard.


La petite Kuchel... On l'imaginerait pas dans une galère pareille... Les femmes de notre lignée sont aussi fortes que nous, mais Kuchel, elle, a décidé de tourner le dos à tout ça. Elle aurait eu la belle vie si elle s'était attelée au rasage de près, comme moi ; c'est pas faute de l'avoir relancée à plusieurs reprises. Au lieu de ça, elle préfère vendre son corps au plus offrant... A bien y réfléchir, nos boulots sont pas si différents...


Elle avait disparut pendant un moment, et j'ai dû retourner les bas-fonds pour la dénicher. Elle a pas vraiment changée, à part ses vilaines cernes sous ses yeux gris. On sent bien qu'elle attend plus grand chose de la vie ; avec l'obligation que nous avions de vivre dans la clandestinité, nous, les Ackerman, ne pouvions plus guère espérer exercer un métier honnête. Elle en avait des rêves, pourtant, à l'époque... Et dans aucun de ceux-là elle se voyait devenir une putain.


On peut dire des tas de choses dégueulasses sur mon compte, tout à fait justifiées. Mais ce qui est sûr c'est que j'aime ma petite soeur. J'arracherai le coeur au premier qui lèverait la main sur elle. Mais que voulez-vous, je peux pas toujours être là, avec mon boulot, il m'arrive de partir pendant un mois ou deux, et même d'aller à la surface. Je peux pas lui redonner la joie de vivre. Si je tenais le salaud qui lui a collé ce marmot, je lui éclaterais la tête sur le trottoir et je laisserai son sang nourrir le caniveau !


Parce que faut pas se mentir : qui voudrait d'une pute enceinte ? Et comment elle fera pour élever ce chiard, elle qui a déjà tant de mal à joindre les deux bouts ? Je lui ai conseillé de s'en débarrasser. Je lui ai dit qu'il y avait rien pour un petit Ackerman ici. Elle m'a juste souri. Je lui ai filé quelques billets.


Je t'aime, soeurette, mais des fois, tu fais vraiment chier.

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Les temps sont durs, je dois bien le reconnaître. C'est étrange mais dans mes souvenirs d'enfant, les bas-fonds ne semblent pas si sinistres... Peut-être que l'enfance a tendance à tout repeindre de jolies couleurs...


Ken est venu il y a une semaine. Je pensais avoir bien brouillé les pistes, mais il a toujours su me retrouver. Toujours. Comme cette fois où je m'étais cachée dans une ruelle sombre pour le faire tourner en bourrique ! Heureusement qu'il m'a retrouvée, sinon j'aurais passé un mauvais quart d'heure aux mains de ces malfrats... Je me souviens qu'il les a laissés en sang sur le sol. Nous n'étions que des adolescents mais il pouvait déjà mettre à terre qui il voulait. Il m'a sermonnée un peu, puis il m'a prise dans ses bras et m'a ramenée à la maison.


Nous vivions discrètement à l'époque, mais quelqu'un a dû nous dénoncer. Nous avons alors quitté notre maison pour nous enfoncer davantage dans les bas-fonds, là où même les brigades ne se rendent plus. Je n'ai jamais su pourquoi on nous en voulait autant... Qu'avions-nous fait pour mériter ça ? Etait-ce lié aux activités de Ken ?


Je sais bien quel "métier" il fait. Il m'a souvent proposé de m'y associer. Mais je ne peux pas faire ça. Je sais que ce monde est cruel et violent, mais je ne suis pas comme mon frère. Je ne peux pas tuer un être humain sans sourciller, comme lui. Il m'a affirmé que je le pouvais, que j'en avais la force, mais cela m'est égal. Je préfère encore donner du plaisir aux hommes, même s'il trouve ça malsain. Personnellement, je trouve mon métier plus sain que le sien... Mais je ne peux le juger. Quand nous avons grandi, nos chemins se sont séparés. Nos points de vue aussi. Il m'a quand même conseillé de garder une arme à portée de main ; mais je n'ai pas attendu son conseil pour le faire... Quand je dois m'en servir, je le fais.


Il prétend que je me salis en me donnant comme ça, mais qui peut prétendre rester propre ici ? Sûrement pas lui. On a tous une souillure sur le corps ou la conscience, sous terre. Si mon corps est sale, j'ai ma conscience pour moi. Je sais que ça le peine. Je lui ai répondu que je n'en avais aucun plaisir, qu'il me suffisait de quitter mon corps suffisamment longtemps pour ne rien sentir. Je ne fais ça que pour l'argent. Comme tant d'autres ici.


On s'épaule entre prostituées. Finalement, elles sont devenues ma nouvelle famille. Le maquereau qui garde la maison nous prélève un peu de notre salaire, mais après tout, tout le monde doit vivre. Ken trouve ça révoltant. Ah ah.


Je suppose que je dois bien avoir une certaine force en moi pour ne pas avoir décidé d'en finir. Je ne sais pas vraiment ce qui me fait tenir... Ce ne sont pas les étreintes brutales de mes clients en tout cas. Quand il m'arrive de m'endormir, je fais souvent un rêve merveilleux. Je vois un bel ange lumineux voler vers moi et m'emporter dans ses bras, à la surface, au-delà même des murs... Je ne sais pas comment c'est, à la surface, et encore moins au-delà des murs, mais je me l'imagine comme les images de mes livres d'enfant ; avec de grands arbres - je n'ai jamais très bien réussi à me représenter un vrai arbre, dans mon rêve ils sont comme sur les images -, des fleurs multicolores à perte de vue, et un vent doux, chargé de senteurs... Que peut bien sentir un air pur ?


Je me suis mise à espérer. Quelqu'un viendra peut-être me sauver de cet enfer et m'emmènera vivre dans un monde bien meilleur... Un petit peu de ce paradis se développe sans doute déjà en moi...


Je sais que c'est un garçon. Enfin, l'une des filles, Adelaid, la plus âgée, me l'a dit. Elle a déjà dû avorter de plusieurs bébés, et en a aidé d'autres à le faire. Elle m'a assuré que c'était un garçon, et je la crois. Elle m'a dit aussi qu'elle était prête à m'aider, mais qu'il ne fallait pas attendre trop longtemps... Plus on attend, plus on risque la mort...


Je l'ai remercié, mais je me passerai de ses services. Je veux ce bébé. Plus que tout. Je ne laisserai personne faire du mal à mon petit ange. Je vais le mettre au monde, et faire en sorte qu'il ait une meilleure vie que la mienne. Je ne sais pas encore comment, mais quand il sera là, tout sera possible.


Ken n'est pas d'accord, évidemment. Il m'a presque crié dessus. Je lui ai demandé de baisser d'un ton car Livaï était peut-être en train de dormir... Livaï... Je ne sais plus exactement comment m'est venu ce nom... J'ai sûrement dû le lire quelque part. Il est très beau, je trouve. Il sonne comme le son de la cloche du beffroi du Mur Sina, que j'entends résonner sous terre de temps en temps. Même ainsi, il me parvient pur et clair, comme si je vivais à l'air libre... C'est sans doute un signe...


Ce nom sera le sien - il ne saura même pas qu'il est un Ackerman, cela n'en vaut pas la peine -  et il n'en aura jamais d'autre. Contrairement à moi. Je vais tenter de partir d'ici, me trouver une autre piaule et changer de nom. Je vais avoir du mal à me trouver un souteneur dans mon état, il faudra sans doute que je me mette à mon compte... Pardonne-moi, Ken, je sais que tu vas m'en vouloir et me prendre encore pour une gamine irresponsable, mais ne cherche pas à comprendre. J'ai besoin d'être seule. Non... je ne suis plus seule, mon petit ange vient avec moi.


Pas vrai, Livaï ? Dis, tu restes avec maman, hein ?

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Où est-ce que la soeurette est encore passée ?! Il va vraiment finir par lui arriver des bricoles, à cette gourde !


Je me suis repointé pas plus tard qu'hier dans le taudis qui lui sert de planque, et le cerbère à l'entrée m'a dit qu'elle avait filé. J'avais encore un peu de menue monnaie pour elle... J'en fais quoi, maintenant, de ce fric qui me brûle les doigts ?


Je me suis assis un peu pour réfléchir. Ok, la gamine se cache, c'est clair. C'est pas tellement nouveau. Essayons un peu d'entrer dans sa caboche.


Elle est en cloque jusqu'aux yeux, c'est un paramètre à prendre en compte. A moins qu'elle ait suivi mon conseil et se soit débarrassée de ce fardeau... Non, la connaissant, elle en a fait qu'à sa tête. Peu de chance qu'elle ait réussi à monter à la surface, même moi avec tout ce que je gagne, je peux pas me payer ce luxe de façon permanente... Quel endroit, dans ce putain de cloaque, serait idéal pour un môme ? Vous voulez vraiment une réponse ? Pouah ! Aucun !


Cela dit, y a bien ce quartier... tout au fond, tout près du mur... Les gens n'y vivent plus en grand nombre car c'est très éloigné des commerces et des sources d'eau potable, mais l'air y est clairement plus pur. Quelques malfrats et débits de boisson, rien de plus. Quelques clients potentiels, quand même, elle est pas si sotte, la frangine ; elle aura peut-être pas tellement de concurrence...


On allait y jouer de temps en temps, étant mômes. Les incapables qui ont eu l'idée de construire cette ville souterraine ont pas eu le temps de finir le boulot et il reste des trous béants qui permettent de voir un peu le soleil. C'est trop haut pour tenter de se tirer par là, mais j'imagine bien ma Kuchel mettre au monde son rejeton dans ce décor...


Et elle fera quoi après ? Elle le lancera par un de ces trous en espérant qu'il se mette à voler ? Sérieusement...


Je sais qu'elle veut pas que je la retrouve. Elle n'a pas laissé de message, mais je m'en doute. J'ai toujours réussi à la retrouver, mais là, franchement, j'ai pas le temps de fouiller les bas-fonds... encore une fois... Après tout, elle a réussi à se débrouiller sans moi, non ? Oh et puis, merde, qu'elle aille au diable, avec son bâtard ! Qu'est-ce qui m'a pris d'imaginer que j'avais quoi que ce soit à avoir avec tout ça, moi ?! Elle s'est plongée d'elle-même dans la merde, qu'elle y reste ! Je m'en fous royal ! Les affaires marchent bien en ce moment, avec toutes ces intrigues politiques à la surface. Je vais pas briser mon train de vie pour une catin sans cervelle !


Désolée, Kuchel, je garde la monnaie. Si t'es une Ackerman, tu t'en tireras. On s'en tire toujours, nous autres, non ?


N'est-ce pas ?...


Putain de famille...

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Ce n'est pas si mal ici finalement. On y respire mieux. De temps en temps, un oiseau égaré vient voleter à la fenêtre. Cela faisait longtemps que je n'en avait pas vu un.


Il m'arrive d'aller au grand puits qui mène à la surface et de regarder en l'air pendant des heures... Ce sont toujours les coups de Livaï qui me rappellent à la réalité. Etrange qu'ils n'aient pas rebouché ce trou, tout de même... Ils ne sont pas si méchants en fin de compte ; ils veulent peut-être laisser aux gens du dessous la possibilité de voir le ciel. Tous les humains ont besoin d'air et de lumière...
Je ne sais pas si c'est ma grossesse qui me rend si naïve.


L'eau est un problème ; je dois parcourir pas mal de distance pour m'en procurer quotidiennement. Et dans mon état, mes forces me trahissent souvent. Pour la nourriture, un gentil commerçant, qui survit comme il peut, passe parfois devant chez moi. Il ne vend pas grand chose mais ça permet de tenir. Et puis c'est bon marché. S'il devait arriver quelque chose à cet homme, je ne sais pas ce que je deviendrai...


Les murs sont lézardés, et j'ai un peu peur de ce que ça donnera cet hiver... Cet hiver où tu es censé arriver... J'aurai préféré une autre saison, mais on essaiera de se tenir chaud. J'ai tellement hâte que tu sois avec moi !


Tu sais, mon petit chéri, je pense que ce monde est pas aussi moche qu'il en a l'air. Chacun porte son fardeau ; certains ont eu la chance de naître dans un palais, d'autres non.  Mais la vie est pleine de nuances. On peut réussir à trouver un peu de bonheur dans la misère, regarde ta maman ! Il me suffit de penser à toi et je me sens heureuse ! Demain sera sans doute plus beau qu'aujourd'hui. Il faut bien se dire ça, sinon autant en finir, non ? J'espère que tu arriveras à faire ça, toi aussi.


Mais... il m'arrive d'avoir peur de l'avenir... Tu dois prendre ta maman pour une folle. Oui, parfois, la réalité me rattrape et je tremble... Comment on va vivre, tous les deux ? La mendicité, le vol ? Ce seraient des options probables... Tu ne feras jamais le même métier qu'oncle Ken... ni le mien, ça, sûrement pas ! Quels talents vas-tu me montrer ? Quel caractère auras-tu ? Quelle sera la couleur de tes yeux ? De tes cheveux ?


Oh mon dieu ! J'ai tellement peur de t'obliger à naître dans un monde dont tu ne veux peut-être pas ! Si seulement tu pouvais me parler comme je te parle...


Je réussis à avoir quelques clients depuis que j'ai emménagé dans cette maison. Ca paie pas de mine, et je dois quand même louer les services d'un gardien, histoire de filtrer ceux qui se présentent ; question de prudence. Je pensais que ma grossesse en repousserait la grande majorité, mais non, les plus pervers continuent de venir. Je peux pas m'en plaindre. Même un de mes habitués m'a suivie jusqu'ici. Lui, il est plutôt gentil, je l'aime bien. Parfois je me demande s'il serait pas ton père... Si c'était le cas, ça changerait quoi  ? Il dépense presque tout son argent en boisson et en sexe, le pauvre.
Ca m'embête de t'imposer ça, mais il faut bien qu'on mange... Et le gentil commerçant, tout gentil qu'il est, ne va pas me faire crédit... Je pourrais peut-être lui demander. J'espère que tu ne sens rien, là-dedans... N'imagine pas ta maman faire ce genre de chose... Je n'ai pas le choix ; je ne sais... rien faire d'autre...


Si tout se passe bien, tu seras bientôt avec moi. Il faut que je vive pour que tu vives... Après, ma foi... Non, tu vas avoir besoin de moi pendant plusieurs années encore. Je dois économiser. Je vais éclaircir la soupe encore un peu, les légumes coûtent cher...


En attendant, je vais te lire une histoire. Une histoire sans murs, sans titans, sans misère, et où tout finit bien. J'ai emmené quelques livres. Je t'apprendrai à lire, ça c'est sûr. Ce serait tellement triste si tu ne savais pas lire...


Tu écoutes, Livaï ?...

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J'ai réussi à entrer en contact avec Adelaid. Je me sens si seule ici... Revoir un visage familier me fait du bien. Elle a amené avec elle une autre fille, une jeunette, qui vient d'arriver. C'est très loin de leur quartier, mais j'ai pu les loger chez moi pour quelques temps.


J'arrive à terme et je sais que je vais avoir besoin d'aide. Mon ventre est tellement énorme qu'il me faut quatre bras pour me relever. Adelaid dit que c'est bon signe, que tu seras grand et fort ! Elle n'en pense pas moins, mais j'ai décidé de te garder, et elle ne fera rien pour empêcher ça. Elle est gentille, Adelaid, bien que minée par la vie.


L'autre fille, dont je n'ai pas saisi le nom, ne parle pas beaucoup, mais elle me regarde avec pitié. Elle s'imagine sans doute à ma place. C'est elle qui va chercher de l'eau et acheter les commissions.
J'ai commencé à avoir des contractions la semaine dernière. Tu as dû le sentir aussi, mon bébé ? N'est pas peur, ça veut dire que tu seras bientôt avec maman. Adelaid a acheté des herbes médicinales pour m'aider à supporter la douleur, mais ça ne m'empêche pas d'avoir peur de tout ça...


Toute cette crasse... Ce n'est pas que je me laisse aller mais passer le balai est devenu un calvaire. Adelaid s'y est attelée. Il est hors de question que tu viennes au monde dans un taudis pareil ! J'aurai bien disposé quelques fleurs aussi, mais ça coûte si cher... et mes finances sont au plus mal. Heureusement, Adelaid m'a promis de me faire accoucher gratuitement.


Encore un coup... Je crois que ça vient...


Adelaid et sa jeune amie m'emmènent dans ma petite chambre. Les draps sont à peu près propres, mais il faudra sans doute les remplacer après ça. Je m'étale sur le lit comme un sac. Je ne me sens pas belle du tout. Dehors, il fait froid, mais il ne neige jamais dans les bas-fonds ; je n'ai jamais vu la neige mais il paraît que c'est très beau... Adelaid allume une bougie à mon chevet ; la regarder me réchauffe un peu. Sa lueur creuse dans le visage d'Adelaid des rides que je n'avais encore jamais vues... Ai-je les mêmes ? Elle fait brûler quelques-unes des herbes et leur senteur me soulage un peu.


Un liquide coule entre mes jambes. Je frissonne. C'est tout à fait inconfortable et je me tortille un peu. Adelaid dit que je suis prête, mais franchement je n'en sais rien. Je pense pas qu'on puisse se préparer à ça. J'ai à peine connu ma mère et elle n'a pas eu le temps de me parler de ces choses. Adelaid m'apaise avec un peu d'eau sur mon front. Puis elle plonge sa tête sous ma jupe et sors de mon champ de vision.


Son toucher est sûr, je la laisse faire. Je sens mes entrailles se déplier petit à petit. Mes cuisses écartées me lancent et une nouvelle contraction m'électrise. Je pense avoir une crampe quelque part dans la nuque... Je respire vite, trop peut-être. La jeune fille tente de me calmer.


J'ai peur, Livaï. Peur que tu ne naisses pas, que je meure, que tu meures ! Je n'ai jamais eu aussi peur ! Avoir de telles idées noires au moment de donner la vie, est-ce bon signe, Adel ? Dis-le moi, bon sang ?! Est-ce que tu le voies ?


Mon petit chéri, je ne sais pas si tu distingues quoi que ce soit là-dedans, mais si tu vois une lumière, va vers elle. Va toujours vers elle. Là, je vais t'aider. Je me détends, tu vois ? Je sens ton petit coeur battre très vite. Calme-toi, maman est là. Mais s'il te plaît, fais vite... tu me déchires... Ken, où es-tu ?! J'ai besoin de toi !


Je rejette la tête en arrière, toute prête à m'étouffer dans mon oreiller. La jeune fille m'éponge le front tandis qu'Adelaid m'encourage à pousser encore un peu. C'est le dernier assaut... Je te sens glisser hors de moi, hors de mon ventre gonflé, et tout à coup, ton absence me pèse. Adel, où est-il ? Où est mon fils ?


Elle te porte à bout de bras, te regarde, un peu surprise. La peur me reprend. Qu'y a-t-il ? Un problème ? Mon bébé a un problème ?!


Elle demande à haute voix pourquoi tu ne pleures pas. Les bébés pleurent en naissant. C'est comme ça que ça se passe. Bon ou mauvais signe ?


Mes muscles se relâchent brusquement et je me mets à rire. A rire, vraiment ! Tellement longtemps que ça ne m'était pas arrivé... Je suis épuisée, peut-être à moitié morte, mais je tends les bras pour qu'elle te donne à moi.


Quels beaux yeux gris tu as ! Je crois qu'ils ressemblent aux miens mais je n'en suis pas sûre... Tu me fixes avec attention, l'air sérieux et concentré, tes petits poings serrés, et je te souris. Tu es bien là, Livaï, je te serre dans mes bras. Tu es encore tout souillé, mais je m'en fiche : tu es ce que j'ai fait de mieux et de plus beau dans ma vie.


Adelaid me demande pourquoi je ris et m'informe qu'un bébé qui ne pleure pas, c'est mauvais signe. J'en ai assez de ses présages. Je voudrais être seule maintenant, avec toi.


Je ne lui répond pas ; seul un ancien dicton qui circulait dans ma famille me revient en mémoire : "Les Ackerman ne pleurent jamais quand ils naissent, ni quand ils meurent. Mais entre ces deux extrémités, leur vie est un chemin de larmes".


Bah, laisse-les dire. Les dictons, on peut les faire mentir. Tu me rends déjà plus qu'heureuse ! Je ne pense même pas à demain. Tu es là, je suis là, c'est tout ce qui compte. Et je n'ai aucun regret.


Bienvenue au monde, Livaï !

 

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La vie passe plus vite quand on est deux.


Livaï me prend tout mon temps, je fais toujours tout pour lui en priorité. Elever un enfant seule dans les bas-fonds est un travail en soi ! Je m'inquiète constamment de tout ce qui pourrait lui arriver, et je suis rarement tout à fait tranquille.


Bien que le quartier soit assez sûr - en comparaison de ce que j'ai connu - , je ne prends pas le risque de le laisser aller trop loin ; il m'arrive même de l'empêcher de sortir. Il ne semble pas m'en vouloir, il a l'air de comprendre les raisons de tout ce que je fais sans que je les lui dise, c'est un amour ! Mais je ne veux pas pour autant gâcher sa jeunesse...


Depuis peu, des types louches sévissent dans le Mur Sina, au-dessus. Il paraît qu'ils font du trafic d'êtres humains, et ça me fait tellement peur ! Livrée à moi-même, avec Livaï, nous serions des proies faciles. Il est hors de question qu'on se fasse repérer. Je sors le moins possible moi aussi. Pourvu que les brigades se chargent de ces malfrats, que les pauvres gens puissent de nouveau circuler dans les rues...


Livaï mange peu. Je dois bien admettre que c'est arrangeant, mais cela ne me paraît pas une bonne chose ; un enfant a besoin de manger correctement  pour avoir une croissance normale, Adelaid me l'a dit. Quand je vois tous ces gamins rachitiques faire la manche dans la rue, je me détourne en m'assurant que mon fils ne sera pas comme ça. Je lui laisse toujours la meilleure part de nos maigres repas ; mais il semble comprendre que je me prive pour lui... Il ne faut pas culpabiliser, mon chéri, maman n'a pas tellement faim, tu sais...


Il est vrai que j'ai beaucoup maigrit après l'accouchement, je suis plus mince qu'avant la grossesse. Quand je me déshabille, je tâte mes côtes en me désolant un peu. Les hommes d'ici n'aiment pas les maigrichonnes... Si je veux continuer à faire de l'argent, je vais devoir remédier à ça d'une façon ou d'une autre. A part ça, ne me sens pas si mal. Adelaid vient me voir de temps en temps, et elle garde Livaï pendant que je sors chercher de l'eau et des provisions.


En rentrant un soir, je les ai surpris en train de s'amuser. Adel faisait des jeux d'ombre avec ses mains sur le mur de la chambre et Livaï la regardait, absolument fasciné. Les jeux d'ombre, c'est un classique qu'on apprend aux enfants assez tôt, ici. Elle lui racontait des histoires de loups, d'ours et d'aigle - des animaux que peu de gens dans les murs ont déjà vus - en faisant des bruits de bouche hilarants. Je les ai regardés un moment, attendrie. C'est comme ça que devrait toujours être la vie : un petit coin chaleureux, une vieille femme qui raconte des histoires, une mère à l'esprit tranquille, et un enfant qui rit.


Livaï ne rit jamais franchement. Tout au plus ses lèvres se courbent un peu plus que d'habitude... Mais mon coeur de mère sait quand il est heureux. Il aime bien Adelaid. Je lui ai dit que c'était elle qui m'avait aidée à le mettre au monde. Il la considère plus ou moins comme une tatie. Enfin je crois. C'est dommage qu'elle n'ait pas d'enfant, Livaï aurait pu avoir un compagnon de jeu.


L'hiver cette année est rude. Même s'il fait toujours moins froid ici qu'en haut, je n'ai pas beaucoup de clients. Les gens intelligents gardent leur argent pour se payer du combustible. Le gouvernement interdit l'usage des cheminées le reste de l'année - rapport à la qualité de l'air, qui stagne vite sous terre -  mais en hiver c'est toléré. On s'accorde une petite flambée de temps en temps. Cependant le bois est acheminé de très loin, depuis de vastes forêts loin d'ici, et en cette saison, il n'est pas bon marché. C'est de bonne guerre, on ne peut pas reprocher aux gens de faire monter les prix dans cette situation. Aussi ai-je mis Livaï en garde sur la nécessité de l'économie. Se serrer la ceinture sera obligatoire jusqu'au retour des beaux jours.


Livaï s'est mis à marcher très vite. A même pas un an, il me suivait déjà un peu partout dans la maison, la main accrochée à ma jupe. L'apprentissage du langage a été plus difficile. Il préfère demander avec un geste ou un regard plutôt qu'avec des mots. Il n'est pas à l'aise quand il doit me demander des choses qui nécessitent de parler. Nous avons mis au point un langage secret, rien qu'à nous, comme ça Livaï est assuré que je comprends ce qu'il veut même s'il n'arrive pas l'exprimer. Je lui apprendrai à lire très sérieusement dès l'année prochaine.


Il a déjà un caractère bien trempé, et se montre têtu parfois. Mais quand je lui explique calmement pourquoi il doit arrêter de jouer pour m'aider à faire quelque chose d'un peu ennuyeux, il le fait de bonne grâce. J'ai vite compris que lui exposer les choses sans faux semblants permettrait de forger son sens moral et sa capacité de réflexion ; et de m'aider à plier les draps ! C'est un ange, ah ah !
Par contre, il m'est impossible de lui couper les cheveux. Je ne possède pas de ciseaux dignes de ce nom et j'ai beaucoup de mal à le faire tenir tranquille plus de deux minutes. je les lui laisse longs pour l'instant mais il faudra bien le faire un jour ; les enfants attrapent toujours tout un tas de saletés qui se collent dans leur tignasse...


Il vient d'avoir trois ans, et je n'ai rien pu lui offrir pour son dernier anniversaire. Ni pour aucun des autres d'ailleurs. On ne peut pas se le permettre. Mais il ne me demande jamais rien. Il dit qu'il ne comprend pas vraiment pourquoi les gens fêtent le jour de leur naissance chaque année... Mon pauvre chéri ! Un enfant ne devrait pas avoir de telles idées...


Pour me faire pardonner, je lui ai confectionné une chemise dans une de mes robes. Elle est un peu grande pour lui, mais comme ça, il pourra la porter encore pendant un moment. Il m'a embrassée sur la joue, et je me suis dit alors que ce serait formidable si ses baisers pouvaient me faire reprendre un peu de poids... Je ne me nourrirais que de ça si je pouvais !

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Des fois, j'ai envie de tout laisser tomber...


On se démène comme des forçats pour que ces saletés de fonctionnaires viennent nous acheter notre marchandise, mais ils préfèrent se fournir auprès de types pas réglos du tout... Ceux-là se contentent de voler et revendent une misère des denrées qu'ils ont ni produites ni achetées aux producteurs. C'est une concurrence déloyale ! On se demande bien ce que foutent les politiciens ; je te ferais arrêter tout ça et jeter au cachot fissa ! Mieux encore, leur couper le cou ! Mais bon, tout ce trafic doit les servir, je vois pas autrement...


On peut pourtant pas dire que la garnison soit débordée... Je les vois se saouler presque tous les soirs dans la taverne d'en face. C'est navrant. Je gagne déjà presque rien et ceux-là s'imbibent avec mon fric... On a beau taper sur le bataillon d'exploration, eux au moins sortent à l'extérieur des murs pour tenter de changer les choses. Enfin bon, qu'est-ce qu'un bougre, même pas citoyen, comme moi comprends de ces trucs-là... Je voudrais juste pouvoir croûter... Je suis venu dans ce coin en pensant me faire une petite clientèle de proximité, mais les habitants sont tout aussi fauchés que ceux qui vivent près de l'escalier sud.


Il fait un froid de tous les diables sous terre. Ca devrait pourtant déjà commencer à se réchauffer  à cette période de l'année. Faut croire que le monde nous hait... Il paraît que c'est pire là-haut, mais eux ils peuvent faire du feu autant qu'ils veulent. Je parie que le roi Fritz se chauffe les panards devant une cheminée grosse comme ma maison ! Si on est chopés à enflammer la moindre brindille en dehors des heures autorisées, qui sait ce qui peut nous tomber sur le râble... Quand il s'agit d'arrêter des innocents, les têtes de cochon de la garnison s'y entendent, sobres ou pas. Y en a même qui le font exprès, histoire de se chauffer les fesses au poste au moins quelques heures.


Je peux pas, moi ; j'ai mon étal à tenir et personne pour me remplacer. Et personne pour acheter non plus. J'ai beau baisser mes prix, je peux pas lutter avec ces raclures.


Y a bien cette donzelle, la brune au teint pâle, qui se pointe des fois, dès qu'elle a un peu de monnaie. Je la soupçonne de faire le tapin, mais bon, c'est pas mes oignons. Y a pas de sot métier dans les bas-fonds. Et puis, elles sont utiles, ces filles. Elle vient de temps en temps avec son môme, et pendant qu'elle m'achète quelques légumes, il reste là à me regarder fixement. Il me met très mal à l'aise ; y a quelque chose dans ses yeux de pas tout à fait naturel... Enfin, elle est aimable et son gamin se tient tranquille, si tous les clients étaient comme ça, j'aurai pas à me plaindre.


Mais ce quartier devient de plus en plus malfamé. Il était tranquille il y a deux ou trois ans quand j'ai décidé de m'y installer. Maintenant, on voit des types patibulaires raser les murs à toute heure ; quelques magouilleurs qui se cachent des autorités sans doute... Ils craignent pas grand chose, quand ces ivrognes décideront de se bouger le cul, les murs seront déjà tombés et on se sera tous fait boulottés par les titans !


Les types sans histoire qui essaient de gagner leur vie honnêtement comme moi se font de plus en plus rares. Mon frangin me dit que c'est parce que c'est de plus en plus corrompu là-haut. Mais on se demande ce qu'il en sait. Aucun de ces nobliaux se soucie de nous.


Je vais peut-être bien laisser tomber en fin de compte. C'est pas les quelques clients qui me restent qui vont me faire vivre. Y a un truc que j'ai fini par comprendre : l'honnêteté, ça paie pas, dans ce monde pourri...

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Maman m'a grondé hier.


Je voulais pas aller me laver. Il faisait trop froid et je voulais pas me mettre tout nu. Elle m'a fait les yeux noirs et m'a dit que si j'allais pas me laver, elle m'aimerait moins. Peut-être plus du tout. J'aime pas quand maman fait les yeux noirs. Je veux pas qu'elle m'aime plus. Alors, je suis allé me laver. Après elle était contente. Elle a souri. J'aime quand elle sourit.


Elle est venue le soir dans mon lit pour me tenir chaud. Et elle m'a dit qu'elle était "désolée". Je sais pas ce que ça veut dire, mais après elle a fait des ombres sur le mur, et on a rigolé tous les deux. Maman fait moins bien les ombres que tatie Adel, mais je préfère quand c'est maman.


Elle m'a dit que dehors il y a plein de géants horribles qui mangent les gens. J'ai demandé pourquoi ils faisaient ça, mais elle sait pas. Alors je lui ai dit que je les laisserai pas la manger, que je les tuerai tous jusqu'au dernier. Elle m'a caressé la tête. Elle a dit que j'étais son ange et qu'un ange ça tue personne, même les méchants géants. Elle a essayé de faire un méchant géant avec ses mains, mais elle a pas réussi. Elle sait pas à quoi ils ressemblent vraiment. Si ça se trouve, ils existent pas.


J'aimerais emmener maman voir le ciel. Moi aussi je veux voir le ciel. Il paraît qu'il est bleu. Et dedans il y a des nuages, et c'est très beau. Elle a promis de m'emmener au puits de lumière si je suis sage. Je me laverai bien, comme ça elle sera contente, et elle m'emmènera au puits.


Le monsieur qui nous donne à manger a dit à maman qu'il allait partir. Elle a crié qu'il devait pas, parce que s'il s'en va, on va mourir de faim. Maman a pleuré. C'est ce monsieur qui l'a fait pleurer. Il est méchant de faire pleurer ma maman. Aussi méchant que tous ces hommes qui viennent à la maison et qui font mal à maman. Elle me dit d'aller dans ma chambre quand ils sont là, mais je les entends quand même. Maman n'en parle pas, elle m'a juste dit une fois de pas m'en faire, qu'ils lui faisaient pas mal du tout et que c'était pour manger. Mais je la crois pas : ils lui font mal, je le sais.


Ils sont tous méchants. Que les géants les bouffent. Je voudrais qu'ils crèvent tous.

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Le temps se radoucit. Est-ce le parfum des fleurs que je sens flotter dans les rues ? Non, cela ne se peut pas. C'est sans doute mon imagination.


Depuis un mois, les affaires marchent mieux, les clients reviennent et je pense avoir repris un peu de poids. Je me suis cousu une nouvelle robe avec l'argent gagné, et dedans, je me trouve de nouveau belle. Livaï me regarde avec des yeux émerveillés chaque fois que je la porte, donc même si je ne peux m'examiner de la tête aux pieds, c'est que ça doit être vrai !


J'en ai aussi profité pour faire des commissions un peu plus conséquentes que d'habitude. Maintenant que Monsieur Carsten est parti, je dois aller dans un autre quartier, et c'est plus fatiguant. J'avais laissé Livaï seul à la maison - je lui fais confiance pour ne pas ouvrir aux inconnus maintenant - , et dans la grande rue, pas très loin du bar, un homme m'a abordée. J'avais les bras chargés et il ne semblait pas fréquentable à première vue, donc j'ai voulu m'éloigner. Mais il m'a interpellée en me demandant si j'avais un enfant. J'ai commencé à avoir une trouille bleue ! Et si c'était l'un de ces trafiquants d'humains ? J'ai marché plus vite mais il m'a attrapée par l'épaule et m'a retournée vers lui. Je pensais qu'il en voulait à mes paquets - ou pire encore - et je m'apprêtais à crier, quand il a ouvert un des pans de son manteau. Et, là, sous mes yeux, se sont étalées les plus belles sucreries que j'ai jamais vues !


Le bonhomme, tout à coup plus avenant, m'a assuré que cela venait d'en haut, d'un bon établissement, et qu'il les revendait sous le manteau grâce à la complicité d'un employé. J'étais encore un peu méfiante, alors je lui ai demandé si je pouvais goûter un de ces bonbons. C'était tellement doux dans la bouche ! Il m'est arrivé d'en manger quand j'étais jeune mais pas des aussi bons ! Il me restait de la monnaie, et je voulais faire plaisir à Livaï ; un enfant se doit de manger des bonbons de temps en temps !


Quand Livaï m'a vue revenir chargée comme un cheval, il m'a aidée à me débarrasser et je lui ai tendu le sac de confiseries avec un grand sourire. Il en a goûté un et a eu l'air d'aimer ça. J'avais tapé dans le mille ! Je lui ai promis qu'on les mangerai ensemble plus tard. En attendant, nous avons fait un bon repas consistant et sommes allés nous coucher comme des bienheureux.


Livaï commence à lire un peu, mais ses difficultés avec les mots sont un handicap. Quant à lui apprendre à écrire, il n'en est pas question : il est encore trop jeune de toute façon, et les plumes, le papier et l'encre coûtent une fortune. Personne ne vend ses articles hors de prix dans les bas-fonds.


Il m'a demandé il y a peu si les titans existaient réellement. Qu'il commence à remettre en question ce que je lui dis, qu'il ne me croit plus aveuglément, me gêne un peu mais, par ailleurs, cela veut dire que son sens de la réflexion s'aiguise. Je lui ai répondu que je n'en savais rien, que je n'en avais jamais vu, que ce sont les gens de là-haut qui le disent. Il a raison après tout... Ces gens nous ont abandonnés, peut-être qu'ils nous mentent aussi ?...


Je ne laisse pas Livaï dormir dans ma chambre ; même moi je n'y dors que rarement. C'est mon lieu de travail et je ne veux pas qu'il y entre. Mais la dernière fois, j'ai eu un problème. Un client malhonnête m'a donné à peine la moitié de ce qui était convenu et je me suis mise à pleurer une fois qu'il est parti. Ca m'apprendra à faire confiance... La prochaine fois, je demanderai à voir l'argent avant. Cependant, Livaï m'a entendue sangloter, et, adorable comme il est, il est venu me consoler.


Je lui ai ordonné de sortir un peu brutalement - cette chambre sentait tellement mauvais -, et il est parti en traînant les pieds, la tête basse, sa tignasse toute ébouriffée. Je me suis sentie si mal ! Comme l'autre fois où je l'ai grondé parce qu'il ne voulait pas se laver ! J'espère ne pas avoir fait de bêtise en évoquant cette menace... Il a eu l'air de la prendre tellement au sérieux...


Je suis allée le rejoindre sur son petit lit - trop petit pour moi, mais qu'importe - et je l'ai embrassé. Il s'était lavé le matin et il sentait bon le savon. Il le fait sans que je le lui demande maintenant... J'avais apporté le sac de bonbons et nous nous sommes empiffrés comme c'est pas permis ! Livaï et moi avions les doigts et les lèvres tous collants, et il a eu l'air de détester ça, mais je lui ai dit en riant que c'était pas grave, que c'était du sucre, le genre de chose qu'on peut difficilement acheter à bon prix, et qu'il devait en profiter. Profiter de ce goût, ce goût de l'enfance... Et du sommeil aussi. Livaï a toujours eu du mal à s'endormir, il fait des cauchemars qu'il ne veut pas me raconter. Mais quand je suis avec lui, il dort mieux.


Livaï, j'ai tellement peur d'être une mauvaise mère ! Je sais que je ne fais pas toujours les choses comme il faut... que parfois je te rends triste... N'en veux pas à maman, d'accord ? Je t'aime plus que tout ! Je ferais tout pour te protéger ! Et quand tu seras grand, tu seras mon chevalier !
Tu veux bien, dis ?

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Maman m'envoie faire les courses maintenant. Elle me donne de la monnaie, mais elle m'interdit de l'utiliser pour autre chose que les commissions. Elle me défend aussi de parler aux inconnus. J'ai pas envie de leur parler de toute façon. Il sentent mauvais et ont la figure sale.


Parfois, je croise des enfants de mon âge qui me regardent de travers. Ils ne font pas les courses, eux. Ils sont plus riches que nous car ils passent leur temps à s'amuser. Y en a un qui m'a jeté un caillou en me traitant de poltron. Mais maman veut pas que je fasse de la bagarre, alors je réponds pas. Mais j'ai bien envie de leur casser la figure...


Le monsieur qui vit en-dessous de nous est pas toujours gentil, mais des fois il me demande "comment va Olympia ?" Olympia, c'est ma maman. Je lui réponds toujours qu'elle va bien, après tout, ça le regarde pas.


Maman se sent pas très bien en ce moment. Elle dit qu'elle a mal à la tête, presque tout le temps. Les vilains messieurs viennent plus beaucoup, et je préfère ça. Maman dit qu'ils nous donnent de l'argent, mais je m'en fiche, je suis sûr que c'est eux qui la font aller mal. Le vilain monsieur d'en-bas se plaint parce qu'elle a oublié de le payer. J'sais pas trop de quoi il parle, mais je lui ai donné l'argent qui restait, et il a fermé sa grande gueule.


Hier soir, j'ai fait un thé noir à maman. Le thé, c'est une feuille toute sèche qu'on met dans de l'eau chaude. Ca sent très bon et ça a eut l'air de soulager maman. Depuis, je lui en fait tous les jours. C'est le nouveau marchand du quartier plus loin qui vend ça. C'est très cher, alors je devrais l'économiser, mais maman et moi on aime tellement ça !


A cause de ça, maman ne peut plus faire beaucoup le ménage, alors c'est moi qui le fait. Le balai est trop grand pour moi, j'ai du mal à le tenir, mais je fais de mon mieux. Pendant ce temps, elle répare mes vêtements usés. Elle s'inquiète que je ne grandisse pas assez, mais au moins elle n'a pas besoin de me faire de nouveaux habits.


Elle parle de moins en moins, on dirait qu'elle reste dans ses pensées. Mais je peux pas lire ses pensées, moi. Je veux qu'elle me parle. Elle me lit encore des histoires mais on dirait que ça l'ennuie. Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? J'ai lavé le plancher de la maison pour qu'elle soit contente, et elle a souri un peu... juste un peu.


Le soir, je lui laisse un peu de mon assiette en disant que j'ai pas faim - et c'est vrai. J'aime pas la voir comme ça. Mais elle n'y touche pas, elle préfère qu'on aille se coucher tout de suite. Quand elle va trop mal, c'est moi qui lui lis des passages de son livre. Je le fais pas encore très bien, mais j'essaie de m'appliquer.


Quand je dors collé contre elle, j'entends les battements de son coeur, et je me sens mieux. Tant que son coeur bat, c'est que ça va, non ?


J'ai voulu qu'on aille au puits de lumière, je me suis dit que le soleil et le bon air lui feraient du bien. Elle m'a pris la main et on est allés ensemble tout au bout des bas-fonds. On s'est assis sur les rochers et on a regardé le ciel bleu. Y a une grille dans le bas du mur à cet endroit, maman dit que c'est par là que sort l'eau du dessus que les gens utilisent. C'est dégoûtant... mais ça sent pas grand chose, alors on reste pendant un moment. Personne ne vient se pencher au-dessus du trou pour nous regarder, on est tout seuls au monde ici. On entend un peu le bruit de la rue au-dessus, des gens qui crient, des sabots de chevaux - j'en ai déjà vus en bas mais ce sont de vieilles carnes -, et je me dis alors que ce serait tellement bien si on pouvait s'enfuir par là... Mais il faudrait des ailes pour ça.


Maman aussi regarde ce petit bout de ciel avec envie. Je sais qu'elle rêve d'y aller. Je t'y emmènerai, ma petite maman, je te le promets. Quand je serais grand et fort.

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Les affaires ne vont pas si mal depuis un mois. Je me suis installé dans ce quartier qui commence à se repeupler, et je me suis fait un petite réputation déjà. Je vends à bas prix les produits de première nécessité, donc forcément, les plus pauvres y trouvent leur compte. Mais je me refais largement sur les quelques produits de luxe que je fourgue : les pâtisseries, le thé, le sel, la farine, le sucre... Le pain d'ici est vraiment pas fameux, les fours rares, et quand j'en fais une fournée, les clients affluent. Avec le temps, ce quartier pourrait devenir accueillant ; les membres de la garnison se fournissent déjà chez moi, ils vont peut-être rouvrir un poste ici.


Non, vraiment, ça pourrait aller plus mal.


Il suffit de voir que les catins pullulent de nouveau. Elles se pavanent à l'air libre, leurs jupes troussées sous la ceinture, en hélant les hommes qui passent. Y'en a une belle, là... Une blonde aux yeux bleus qui doit pas avoir plus de dix-sept ans... Elle se plante souvent juste en face de mon étal. Celle-là, je lui offrirais n'importe quoi pour un peu d'amour ! J'irais peut-être la voir, un de ces soirs. Si la garnison se pointe dans les parages, elles auront intérêt à faire profil bas. Enfin, je me doute bien que certains font partie des clients...


J'en vois de toutes sortes, de clients. Il y a une semaine, j'ai eu droit à un couple de richards ; la femme avait une voilette sur la tête et l'homme une canne qui a elle seule aurait valu qu'on lui coupe la gorge. Qu'est-ce qu'ils font ici, ces touristes ? Ils viennent chercher le grand frisson au contact de la plèbe ? Ils m'ont demandé de leur indiquer un bon "salon" où se rincer le gosier en bonne compagnie, du coup je leur ai parlé du troquet sur la grande place. Je sais pas trop ce qu'ils voulaient dire par "salon", mais bon...


Et puis, il y a les plus indigents. Comme cette femme et son môme qui viennent une fois toutes les deux semaines. Avec ce qu'ils achètent, m'étonnerait qu'ils puissent tenir deux semaines... à moins de picorer. Quand on voit la mine du gamin, on se doute bien que ça mange pas tous les jours, chez eux. Mais elle aussi fait peine à voir ; ses yeux cernés et son teint jaunâtre ne laissent pas moins deviner qu'elle a dû être très belle. Mais la beauté est pas épargnée dans les bas-fonds, elle passe vite, comme la jeunesse.


Ils se contentent de peu, les produits les moins chers, mais le petit vient parfois tout seul. Il aurait bien besoin d'un bon coup de peigne, mais il m'a l'air assez propre sur lui. J'essaie d'être gentil, mais c'est dur de lui arracher un sourire. Ou un merci. Une fois je lui ai demandé comment allait sa mère, mais il a pas répondu, juste baissé la tête. Pas sûr s'il s'est mis à chouiner, mais à l'avenir, j'éviterai de poser des questions embarrassantes. Ce môme et sa mère adorent le thé noir visiblement, et quand il peut, il m'en achète une boîte.


Je sais pas, il me fait de la peine... Je lui en offrirai une un de ces jours. Juste pour voir un sourire sous cette tignasse de cheveux noirs.

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Ras-le-bol de cette taule. Je suis cloué ici alors que d'autres se font des bourses en or ailleurs... Cette traînée pas foutue de soulever le moindre client me fait perdre mon temps.


Je pourrais la tabasser pour le compte mais ça me servirait à quoi ? Elle a plus de fric, c'est clair. Je pense bien qu'elle s'est chopée une saloperie, ça crevait les yeux la dernière fois que je l'ai vue. Mais elle ose plus sortir, de peur que ses dettes la rattrapent. Elle envoie son marmot s'occuper de tout à sa place. Je l'ai vu étendre le linge de maison, à croire que c'est lui qui fait tout maintenant dans cette bicoque délabrée. Elle pense peut-être que je m'attaquerai pas à un môme sans défense, mais cette gueuse se trompe : je veux mon fric. Si elle peut pas me payer, et bien bon vent ! Et qu'elle s'estime heureuse que je me sois pas résolu à la battre à mort !


Personne a jamais cherché après elle, j'en ai donc déduis qu'elle avait pas de famille. Tout le monde s'en ficherait si je me défoulait sur elle, mais qu'on se le dise, je suis pas un violent avec les femmes, moi ! Mais elle mériterait une bonne volée, ça oui...


Y a une grande maison de passe qui a ouvert pas loin d'ici. Elles doivent bien avoir besoin d'un... réceptionniste pour gérer les clients, ces bonnes dames ! Moi aussi, il est temps que je me fasse du blé. Fallait s'y attendre, avec cet afflux de nouvelles marchandises fraiches, normal que les clients viennent plus chez cette miséreuse crève-la-faim. Y en a encore qui rentrent, mais ils ressortent tout de suite. Des fois, Olympia ouvre la porte, des fois non, mais le résultat est le même. Elle est foutue. Plus personne en veut. Même si elle se présentait pour travailler gratis dans le nouveau bordel, on lui botterait le cul, et son sale môme avec.


Celui-là, dès qu'il est dans les parages, je me sens mal. Elle a dû l'avoir avec un rat d'égout, c'est pas possible. C'est pas qu'il soit crasseux, ça non, mais y a quelque chose de pas humain chez lui... Comme s'il savait que je voulais me tirer. Des fois j'ai l'impression qu'il me surveille, et qu'il serait même prêt à venir me planter dans mon sommeil. Voilà que j'ai peur d'un gosse étique maintenant, faut vraiment que je change d'air, moi ! Mais ses petits yeux gris perçants sont pas ceux d'un enfant... Y a une intelligence diabolique là-dedans... Une fois, il a désigné ses mirettes de ses deux doigts et les a ensuite pointés sur moi !... Pour qui il se prend ?!


Je vais bien fermer ma porte le soir, et préparer mes affaires. Olympia en a plus pour longtemps, et j'ai pas envie de me retrouver avec un cadavre sur les bras. Qu'ils se démerdent.

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Je fais peur à voir. Le morceau de miroir brisé que Livaï m'a ramené me le dit chaque jour... C'est comme s'il comptait mes heures, lui aussi...


Les crampes d'estomac sont devenues insupportables. Je me vide comme une barrique à l'arrière de la maison alors que je n'ai presque rien mangé de la journée... Bientôt, ce seront mes viscères... Je maigris à vue d'oeil. Il ne me restera plus que la peau sur les os...


Livaï comprend que ça ne va pas. J'ai beau essayer de le rassurer, en lui affirmant que ça ira mieux demain, il ne s'y laisse plus prendre. Je n'ai plus la force de faire le ménage, la lessive ou les courses. Quand je le vois revenir avec à la main la maigre pitance qu'il a pu acheter, ou une grande barrique d'eau qu'il est allée chercher à l'autre bout de la rue, je me lamente ; ce n'est pas à lui de faire tout ça. Qu'est-ce que les gens vont dire ? Que je le maltraite ? Que je l'exploite ?


Mais personne ne fait attention à nous. Le coin de rue où nous vivons se dépeuple petit à petit. Même mon souteneur a filé. Je suppose que c'est mieux ainsi, je n'ai plus de quoi le payer.


Mon teint bilieux me dégoûte. Aucun homme ne voudra plus de moi, à moins que je guérisse. Je pourrais envoyer Livaï chercher un docteur, mais comment le payer ? Encore et toujours ce satané argent qui nous fait tant défaut mais régit tout ici et là-haut ! Il me regardera d'un oeil plein de mépris en pensant "bien fait pour toi, la catin" ! Je n'ai rien à attendre de ces gens...


Livaï prend soin de moi autant qu'il le peut. Il m'apporte régulièrement du thé, et cela me fait un peu de bien ; cela ne dure jamais cependant. Je ne peux plus aussi bien le surveiller, et je ne peux m'empêcher de me demander où il trouve le peu d'argent qu'il utilise... Le thé coûte cher, il ne devrait pas pouvoir en acheter... A moins que ce soit le marchand qui le lui offre. Mais pourquoi ferait-il ça ?


Quand je me laisse tomber de tout mon faible poids sur son petit lit, je ne peux m'empêcher de penser au passé ; à mon enfance, pas si malheureuse, même si mes parents sont partis tôt ; au moment où nous avons dû fuir ; à Ken qui a joué le rôle de frère et de père pendant notre adolescence... Il a toujours tant fait pour moi, et moi je l'ai fui. Quelle idiote je fais ! Il aurait pu venir nous sauver, Livaï et moi, si j'avais laissé un message ! Ken, tu me manques ! Si seulement tu pouvais nous trouver ! Si les prières marchent vraiment, alors c'est vers toi que j'envoie les miennes maintenant ! Pardonne à ta petite soeur écervelée !


Mon souffle est court, pourtant je suis restée assise. Je me mets à tousser. Je ne veux pas voir mes mains, ni ce qu'il y a dedans... Je réalise alors pleinement ma situation, sans plus me mentir ni me voiler la face : je suis très malade et je vais mourir. Un client m'aura refilé une saloperie qui me tue à petit feu... Cette prise de conscience me laisse muette, elle me prive de mots et de pensées... Je vais mourir... Comme Adelhaid, qui a trépassé le mois dernier...


Non ! Vingt-huit ans, c'est trop jeune pour mourir ! On ne meurt pas à ces âges-là ! Adelhaid était vieille, elle ! J'ai encore tant de choses à faire ! Je n'ai pas encore vu d'arbres, ni touché un nuage ! Je veux savoir ce qu'il y a au-delà de ces maudits murs, ce qu'il y a au bout de cet horizon dont parlent mes livres... Je veux sentir le vent et goûter la pluie ! Monter à la surface en femme libre et respectable, avec mon ange pour me porter...


Mon ange...


Mon Livaï ! Qui prendra soin de lui si je ne suis plus là ?! Il est trop petit pour s'en sortir tout seul ! On lui fera du mal ! On le vendra comme une bête ou pire ! Ou alors il se laissera mourir ici en croyant que je dors ! S'il existe une puissance supérieure qui veille sur nous, je l'implore ; prends ma vie si tu veux mais sauve celle de mon bébé ! il n'a commis aucune faute, lui, il est innocent ; moi, je peux payer, je suis une pauvresse qui a vendu son corps pour vivre ; mais lui, il n'a rien fait !


Je me tords les mains, et je suffoque. Mes larmes m'aveuglent. Pour la première fois de ma vie, j'envisage une terrible possibilité... J'ai tout raté, tout gâché... Mon existence est un échec. Il était évident que je ne pourrais jamais offrir à Livaï une vie meilleure que la mienne. Je l'ai précipité dans mon abîme, par égoïsme... Parce que je ne voulais pas être seule, je cherchais un sens à ma vie... Ken, tu avais raison, je ne vaux pas mieux que toi...


Il serait si facile d'en finir vite... Une petite incision et il s'éteindra facilement, paisiblement... Je ne lui ferait pas mal... Je ne lui en ferai plus... Le mettre au monde était une erreur... Et ensuite, j'en finirai avec moi-même... On s'endormira l'un à côté de l'autre, dans son petit lit, et les rats et les vers viendront nous faire disparaître. Nous n'aurons jamais existé...


Au moment où mes pensées folles s'arrêtent, je me rends compte que je suis dans la cuisine, la main posée sur un couteau. Je le lâche en criant. Comment ai-je pu avoir de tels projets ?! Tuer mon fils ?! Non, je ne tuerai personne. Je continuerai à vivre tant que mon corps tiendra le coup, et d'ici là, peut-être, un espoir surviendra. Pour lui du moins. Car je n'en ai plus pour moi...


Pardon, Livaï, maman aurait voulu rester plus longtemps avec toi... Te voir grandir, devenir quelqu'un d'important, quelqu'un dont on se souviendra, dont on scandera le nom dans l'allégresse... Pourquoi ces visions m'assaillent-elles tout d'un coup ?... Elles me rendent heureuse... pour la dernière fois...


Les vieux dictons ont la vie dure, pas vrai, grand-père ?...

 

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Maman reste presque tout le temps allongée maintenant. Elle est trop faible pour bouger. Elle ne peut même pas aller aux toilettes. Je voudrais laver ses draps, mais je sais pas comment faire... Elle veut pas se lever... la chambre sent mauvais...


Je ne dors plus du tout. J'essaie de la faire manger mais même ça elle veut plus. Je lui dis pas comment je trouve l'argent pour acheter un peu à manger. Je vais tendre la main dehors dans la grande rue, et des fois des gens me donnent des pièces ; je l'ai vu faire par des types qui couchent dehors. La dernière fois, un grand monsieur avec une belle dame se sont penchés sur moi, et m'ont demandé ce que je faisais là. Ils m'ont donné un gros billet et ont voulu m'emmener. Je voulais pas laisser maman, je voulais qu'ils aillent la voir, l'aider peut-être, mais ils ont reniflé et ont fait demi-tour. J'ai gardé le billet.


Quand ça donne rien, je fais les poches des ivrognes qui ont eu plus de chance, et qui dépensent tout en gnôle. J'ai des petites mains et je les réveille pas. Tant pis pour eux, ils ont qu'à pas se saouler et dormir dehors.


Un jour, j'ai réussi à voler le portefeuille d'un type dans un bar. Je me suis glissé derrière lui et il s'est trouvé juste à portée de main. J'allais pas me gêner. Maman a besoin de thé. Elle n'avale plus que ça. Peut-être que le thé sauvera maman. Il me faut de l'argent, plus d'argent...


Maman serait triste si je lui disais que je vole. Je sais que c'est pas bien. Mais je vais aller acheter des provisions, et faire à manger. Peut-être qu'elle aura faim cette fois.


J'ai du mal à faire cuire les aliments, tout est trop haut pour moi. Mais je me débrouille en montant sur une chaise. Je me suis brûlé deux fois, mais ça fait pas si mal... J'apporte le repas à maman, mais elle gémit et n'ouvre même pas les yeux. Est-ce qu'elle sait que je suis là ? Alors, je mange à sa place.


Maman a la peau toute jaune, et toute sèche. On voit ses os... Quand elle ouvre les yeux, ils sont tout rouges. Je me dis qu'elle doit faire peur, mais moi j'ai pas peur. Je veux qu'elle aille mieux. Qu'elle me lise des histoires, qu'elle me fasse des ombres... Et puis elle devait me couper les cheveux aussi...


Maman, tu vas pas bien parce que j'ai pas été sage ? Je vais me laver tous les jours et passer le balai, maman, comme ça tu seras contente et tu iras mieux. Dis, maman, tu iras mieux si je fais tout ça ? On ira au puits de lumière ? J'ai plein d'argent, on ira acheter des bonbons...


Maman me réponds pas, alors je reste là sans bouger, la tête sur son ventre. J'entends son coeur battre, même si je sais pas trop où il est. Mais j'entends aussi un autre bruit ; des bruits de bottes sur le plancher de la maison.


Je secoue maman, je lui dis qu'il y a des étrangers dans la maison, mais elle réponds toujours pas. Alors je me cache sous le lit et je fais plus aucun bruit. Je vois des grosses chaussures se diriger vers nous. J'entends une voix d'homme dire "elle est foutue, celle-là" et un autre répondre "regarde si y a du fric, les catins planquent toujours du fric". Ils farfouillent un peu dans les placards ; ils vont trouver mon argent...


Avant de partir, avec ce qu'ils ont trouvé, un autre lance "elle avait pas un gamin ?" Et là, je me fais tout petit, je m'écrase contre le plancher de la chambre, je me fourre le poing dans la bouche parce que je sens que je vais pleurer, et il faut pas qu'ils me trouvent, non, faut pas qu'ils me trouvent, faut pas...


Ils finissent par sortir en claquant la porte.


Maman est foutue... Ils veulent dire que... Je lui caresse la joue, je la sens trembler un peu, mais elle bouge pas. Elle ouvre pas les yeux. Maman, où es-tu ? Tu es toujours là ou tu es au ciel ? Tu m'emmènes avec toi ?


Je m'assois dans un coin de la chambre. Si d'autres hommes viennent, je m'en fiche. Ils feront ce qu'ils veulent. J'ai décidé de faire comme maman et de plus bouger. J'ai plus d'argent, plus rien à manger... Je veux plus manger... Plus dormir... Juste être avec maman...

 

 

Je crois que maman est morte...

 

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Depuis peu, je repense à ma frangine.


Le quartier où elle habitait est toujours aussi naze, et grouille de gangs. L'escalier sud est pris d'assaut par des hordes de miséreux avides de tenter leur chance là-haut, mais la garnison veille. Seuls ceux qui ont les papiers de citoyens peuvent faire l'aller-retour, et pour les avoir il faut être soit riche, soit méritant. Je me demande bien ce qui peut bien être considéré comme "méritant" par ces gardiens de la pauvreté...


J'ai pas la chance d'avoir ce fameux papier tant désiré, malgré que mes poches soient presque pleines. C'est dire le prix que ça coûte... J'ai mes méthodes pour me rendre la-haut : la plupart du temps, ce sont mes clients qui m'en donnent la possibilité, si le boulot y oblige. Mais y vivre en permanence reste impossible ; et puis j'ai mes habitudes ici, mes bonnes adresses.


La semaine dernière, un faussaire s'est fait chopé et a dû donner en plus sa liste de clients. Je donne pas cher de la peau de ces ruffians ; si y a bien un truc que les rupins du Mur Sina détestent, c'est que le petit peuple vienne abîmer ses jolis pavés avec ses grolles crasseuses...


J'ai pas mal bossé pendant les quatre dernières années ; des cous tranchés, des nuques brisées, des coeurs percés, je me suis pas ennuyé. J'essaie de pas tremper dans des affaires trop louches, et pour ça, je fais confiance à mon flair. Je sens les mauvais plans. Comme cette fois où on m'a demandé de faire la peau à l'amant de la bonne femme d'un richissime seigneur très proche du roi ; sauf que l'amant en question fait partie d'une famille très influente qui aurait eu tous les moyens de me retrouver pour me faire la peau. J'ai envie de profiter de ce fric, pas de clamser au milieu des billets !


Je me fais des plaisirs de temps en temps, et il y a peu, je me suis offert un magnifique couteau flambant neuf, qui demande qu'à servir. Avec le fric que je dépense dans les troquets, on a vite fait de se faire repérer par les coupeurs de bourse, pas vrai ?


Je déambule dans le quartier, et soudain, tout ça m'ennuie. Je vois passer un gosse crotté avec sa mère pas plus reluisante et ça me remets Kuchel en tête ; si son gamin a vécu, il doit avoir à peu près cet âge-là, je crois... Machinalement, je me dirige vers l'ancien bordel... Ah non, autant pour moi, c'est toujours un bordel.


On pète toujours plus haut que son cul dans ce genre d'endroit. Ca veut faire clinquant, propre, réservé à une élite, même quand ça en a pas les moyens... Tout le monde sait bien que c'est du business et que les filles qu'on se paie ici sont loin d'être toutes des oies blanches malgré le maquillage et la mise générale. Elles en ont vu, ces dames. L'établissement a pas fermé parce qu'il paie son droit d'exister à l'Etat, mais ça le rend pas plus respectable ; les notables qui s'y rendent s'en vantent pas... Je crois bien avoir aperçu une licorne dans le coin là-bas... Y en a qui s'amuse pendant le service, on dirait.


Je sais pas trop ce que je fais ici mais j'aperçois une pute d'un certain âge, pas trop maquillée, qu'il me semble avoir déjà vue avec Kuchel. Elle commence par racoler, mais je lui demande si elle a pas vue ma soeur récemment. Elle me répond que ça fait des années que Kuchel est partie et n'a pas remis un pied ici depuis. A tout hasard, je lui demande encore si elle saurait pas où elle crèche ; elle me rétorque qu'elle en sait rien, mais qu'elle connaît quelqu'un qui pourrait me le dire. Et que ce sera pas gratuit.


Comme je suis en veine, je lui laisse un gros billet dans son corset trop serré, et elle me donne un nom : Ferdi Gebbert, un type qui faisait la surveillance autrefois mais qui s'est fait virer parce qu'il troussait gratis ce qui était réservé à la clientèle. Il aurait apparemment suivi Kuchel faute de mieux. Tous les deux seraient partis pour le quartier nord, qui avait été abandonné mais s'est repeuplé depuis ; exactement comme je l'avais pensé... A partir de là, la dame n'en sait pas plus. Je la remercie d'un autre billet et elle me lance un baiser.


J'ai plus qu'à me rendre là-bas, pour voir si quelqu'un en sait plus.


Y a pas moins de clochards dans ce fameux quartier nord que dans le sud ; tout au plus sont-ils moins entreprenants. Je me fie pas à la tranquillité apparente : des groupes et des gangs se cachent derrière ces masures, et ils ont bien raison. La garnison ne va pas encore jusqu'ici, elle est trop occupée avec les resquilleurs qui veulent se barrer d'ici. On peut y faire ses affaires tranquilles, loin des regards et oreilles indiscrètes.


Hé, je suis pas venu pour tuer quelqu'un, mais pour trouver soeurette, alors faisons profil bas !


Pourquoi maintenant ? Je sais pas trop. Peut-être que c'était le bon moment. Et puis je me disait machinalement que si le môme était malade ou destiné à mourir d'une façon ou d'une autre, au moins, ce serait déjà fait. Je déteste les gosses. Je leur ferais pas de mal, ni rien, mais leur jeux m'horripilent. Je sais pas comment leur parler, comment me comporter avec eux sans me sentir con...


Sans m'en rendre compte, v'là que je me retrouve devant un autre bordel. Pas très différent de l'autre, juste repeint de frais, mais avec la même faune à l'intérieur sans doute. C'est à croire qu'il en faut au moins deux... Les mecs d'ici passent leur journée à tirer leur coup ou quoi ?! On en boufferait tellement y'en a ! Qu'on ne compte plus les tavernes, ça se comprend, c'est utile à toute heure, mais ces bastringues... Cela dit, c'est sans doute une chance, le type que je cherche est dans le milieu.


On y fait pas les choses à moitié : comptoir avec réceptionniste, chandeliers en argent, tentures un peu crasseuses mais ça passe quand on est bourré... et surtout quand on fait abstraction de la dentition anarchique du dit réceptionniste qui m'accueille d'un sourire tout sauf naturel.


Je lui demande s'il connaît un certain Ferdi Gebbert. Il me répond que je l'ai en face de lui. A la bonne heure, je suis en veine ! J'évoque le nom de Kuchel, et il se met à regarder dans son registre... Le temps passe, faut dire qu'il doit y avoir un paquet de malheureuses là-dedans... Une de plus ou de moins, n'est-ce pas...


Après au moins cinq minutes d'attente, il semble enfin se servir de sa cervelle et me lance que je dois sans doute parler d'Olympia; je connais pas cette Olympia mais je le laisse continuer. Il m'annonce que cette Olympia est malade depuis un moment et que plus aucun client voulait d'elle ; elle le payait plus donc il est parti. Et oui, elle avait un môme ; effrayant, le môme. Il me la décrit un peu et ça a l'air de correspondre. Je me dis que ça peut bien être ma Kuchel, après tout. Apparemment, elle a bien eu son gamin et ça s'est pas très bien passé, la vie à deux. Comme si je l'avais pas prévenue...


Qu'il compte pas sur un billet, ce connard ; s'il a laissé tomber ma soeur, qu'il s'estime heureux que je m'improvise pas dentiste, rien que pour lui...


Je me dirige en traînant les pieds là où il m'a dit qu'elle habitait. Je sais pas pourquoi mais je suis pas totalement jouasse à l'idée de la revoir. Et puis, le type a insinué un truc qui me fait froid dans le dos. "Sa maladie" ? De quel genre de maladie il parle, ce drôle ? Je le sens mal, je sais pas pourquoi mais je me prépare déjà au pire...


La masure est isolée, les volets du rez-de-chaussée pendent aux fenêtres. Je frappe à tout hasard ; pas de réponse. Du coup, je m'invite. C'est moi que v'là !


Personne dans ce gourbis. Et puis j'avise l'escalier moisi qui monte à l'étage. Gebbert m'a dit qu'elle vivait au-dessus. Ni une ni deux, je le gravis en deux enjambées.


Sans m'en rendre compte, je frappe plus furtivement cette fois, en appelant Kuchel par son nom, histoire de pas lui faire peur. Vu la faune qui traîne dehors, elle doit pas ouvrir si souvent que ça... Je dois être le seul à connaître son vrai nom, ici... Toujours pas de réponse. Je me décide à ouvrir, mais la poignée cède pas. Je file un coup d'épaule dans la porte.


Je suis tout de suite saisi par l'odeur de maladie et de pourriture... Sur une table, je vois les restes d'un repas, vieux de plusieurs jours sans doute. Les mouches s'en régalent en tout cas. Une couche de poussière recouvre le sol, et ça ressemble pas à la frangine de laisser son logis dans cet état. Je commence sérieusement à m'inquiéter... Je me dirige vers la pièce du fond.


Je pousse la porte pour tomber nez à nez avec ce que je craignais. La chambre est minuscule, à peine assez pour que je puisse y caser ma carcasse. Et sur un petit lit, recouverte d'un drap immaculé, repose ma petite soeur... ma belle Kuchel... Enfin ce qu'il en reste. Et ce qu'il en reste a commencé à se décomposer il y a peu...


Je me sens tellement bête à ce moment... Tout ce que je peux bredouiller, c'est un "ouh là là" débile, à mille lieues de ce que je ressens et aurait envie de dire... Mais bon, je suis comme ça, moi ; j'ai jamais été foutu d'exprimer correctement les choses qui viennent du coeur... Et devant le cadavre de ma soeur, j'en suis toujours incapable.


Désolé, Kuchel, tu referas pas ton frangin. Mais tu sais... j'en pense pas moins.


C'est là que je distingue une petite forme prostrée dans un coin. Un mioche, dans une grande chemise sale, et la peau sur les os. Il me regarde avec de grand yeux gris inquisiteurs, qui ne cillent pas ; exactement les mêmes yeux que sa mère. l a pas l'air d'avoir peur. Alors, le voilà ton bâtard, Kuchel ? Pas de quoi s'extasier. Quand je lui ai dit que ça valait pas le coup...


Le gamin ouvre la bouche et m'annonce qu'elle est morte. Comme ça, simplement, sans plus d'état d'âme. Je sais pas s'il s'en fout réellement ou s'il est trop choqué pour montrer de l'émotion. En tout cas, pour lui, c'est déjà un fait acquis. Depuis combien de temps il veille sa mère morte, ce petit ? Vu l'état du corps, ça doit faire plusieurs jours. Malgré moi, je me sens compatissant.


Je lui demande son nom et il me répond "Livaï, tout court", ce qui me fait un peu rire dans ma barbe. Qu'elle lui ai jamais révélé son nom de famille ne me surprend pas plus que ça, elle a toujours pensé que c'était la cause de notre persécution, et elle avait pas tort, la petite.


Je m'affale contre le mur face à lui. Maintenant que je suis à sa hauteur, je peux le regarder droit dans les yeux et il me rend mon regard, sans aucune peur. Je comprends ce que le type trouvait effrayant chez lui ; ce sont ses petits yeux aux iris perçantes, et cette pupille qui remue pas... Elle devrait être dilatée par la peur, de la mort, de l'inconnu, de moi... Mais non, elle bouge pas, comme si elle était glacée. Ces mirettes m'étudient avec attention et semblent tirer de moi tout ce qu'il y a à savoir. On peut pas cacher grand chose à ce mouflet ; il fera un très bon juge de la nature humaine... s'il survit.


Je lui affirme que je connaissais sa mère et que je suis désolé pour lui. Il répond pas, mais baisse enfin les yeux. Pas du genre à chialer, celui-là. Mais on peut aussi pleurer en dedans, nous, les Ackerman. C'est un cadeau que la nature nous a fait.


Mais maintenant une seule question se pose pour moi : qu'est-ce que je fais ?


Je peux toujours brûler les restes de ma frangine à l'arrière de la maison ; je serais déjà loin si les brigades ou la garnison se pointent pour crémation illégale. Je vais quand même pas te balancer dans un de ces putains de charniers où les gens d'ici entassent leurs morts, hein, Kuchel ? Je peux pas te faire ça. Mais de toute façon, ton sort est déjà réglé. Il reste les vivants. Ce sont toujours les plus malheureux.


Je peux aussi partir sans me retourner et faire comme si j'avais jamais rencontré ce sale môme. Oublier jusqu'à son existence. Mais ce serait pas honorer ta mémoire, soeurette. Tu m'en voudrais à mort si je faisais ça, pas vrai ? Et moi, est-ce que je pourrais me regarder en face après ça ?


Qu'on se le dise, je déteste les gosses ; je l'ai déjà dit, je crois. Mais je suis pas un enfoiré. Alors pour la première fois de ma vie, petite soeur, je vais faire une bonne action qui t'aurait fait plaisir. Pour que tu vois que ton grand frère est pas une ordure si irrécupérable en fin de compte.


Putain, mais qu'est-ce que je fais, moi ? Dans quel merdier je me fourre encore !? Faut vraiment que je sois con, ma parole... Je suis pas fait pour pouponner... ni pour assumer les conneries des autres ! Mais c'est le gamin de ma soeur, alors...

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La première chose que j'ai faite après l'avoir pris avec moi, c'est de l'emmener manger un bout. Le petit tenait à peine debout, il devait être à jeun depuis quelques temps. Il s'est jeté sur la nourriture comme la misère sur le pauvre monde, mais il s'est trouvé vite rassasié. Les autres clients nous jetaient des regards surpris ; faut dire qu'on formait un drôle de tableau, tous les deux. Mais je pouvais attendre longtemps un merci ; Kuchel, t'as pas appris les bonnes manières à ton bâtard ?


Pendant le trajet, jusqu'à ma planque, il a pas décroché un mot. Il me suivait docilement sans rechigner, je trouvais ça bizarre qu'il me fasse confiance comme ça. Enfin, c'est pas comme s'il avait le choix. Il m'a entendu dire que je connaissais sa mère et m'a vu l'envoyer dans sa dernière demeure - un petit pot en terre -, je suppose que c'était tout ce qui lui fallait. Il lorgnait tout le temps vers ma poche, où j'ai mis la boîte avec les cendres de Kuchel, il a même essayé de me la piquer, le salopiaud, haha !


J'ai vite remarqué qu'il était pied nus, du coup je l'ai attrapé pour le mettre sur mes épaules. Il a lutté un peu, visiblement il voulait pas que je l'approche de trop, mais quand il a commencé à avoir les arpions en sang, il s'est laissé faire. Ca va pas être facile de communiquer avec lui, je pense bien, enfin, niveau conversation, ça risque de tourner en rond... Il agrippé mon cou avec ses doigts tout maigres aux ongles rongés, et on est partis comme ça.


Une fois rentrés, je l'ai envoyé se laver et il se l'ai pas fait dire deux fois. J'ai préféré le laisser tranquille pour faire ça, ce sont ses affaires, pas les miennes. Je me suis vite rendu compte qu'il savait très bien y faire et je me suis dis qu'au moins, j'allais pas devoir batailler sur ce sujet, ni le savonner moi-même. Quand il a eu fini, nu comme un ver qu'il était, je me suis mis en quête de fringues à lui donner. Evidemment, j'avais rien à sa taille, je lui ai donc fourgué une vieille chemise à moi. J'ai jeté les siennes, elles étaient plus bonnes à rien.


Quand j'ai commencé à me demander où il allait dormir, j'ai dû me forcer à ralentir le rythme. Je fais quoi, là ? Je me conduis comme si j'avais comme projet de le garder ici ! Mais c'était pas du tout le plan ! Le plan, c'était de le rendre présentable et de le balancer dans le premier orphelinat venu - y'en a sûrement quelques-uns ici, vu le nombre d'orphelins qui courent les rues ; ou dans un bordel, tiens, c'est plein de femmes en mal d'enfants ; y'en aura bien une qui en voudra.


T'emballe pas, Ken. Ce môme va pas moisir ici. Et de toute façon, j'ai pas le temps pour ça. Dès que j'ai un client, je retourne bosser. Je vais pas laisser ce morpion seul ici, non ? C'est pas parce que c'est le fils de ma frangine que je dois me sentir obligé à quelque chose ! Je lui doit rien du tout !


En attendant, je peux le faire dormir dans mon grand fauteuil. C'est pas ce qu'il y a de plus confortable, mais c'est mieux que rien. Ah bah, v'là autre chose ! Il est où, ce môme ? On le lâche des yeux une minute et il disparaît ! Non, il est là ; dans mon lit, évidemment. Bon, ça va pour cette fois, je prendrai le fauteuil, mais faut pas que ça devienne une habitude !


Je le regarde un peu pendant qu'il dort. Il ressemble tellement à Kuchel - telle que je me la rappelle au même âge - que ça en devient flippant. Je vais pas me laisser faire par de vieux souvenirs, soeurette ; désolé, mais ton gamin restera pas ici. Avec la vie que je mène, franchement... Tu voudrais quand même pas qu'il ait la même ? En plus, il est odieux. Enfin, il parle pas beaucoup, voire pas du tout, mais je suis sûr qu'il est insupportable, comme tous les gosses !


Je remonte quand même la couverture sur lui, histoire qu'il attrape pas froid. Personne voudra d'un enfant malade, alors je m'assure pour l'avenir... Le temps se rafraîchit, on aura sans doute un hiver bien froid... Peut-être que je vais hiberner dans les bas-fonds après tout, j'ai de quoi tenir la saison... enfin, moi tout seul. Celui-là, dès que je trouve une bonne adresse, je le largue.


Il se tortille un peu, se réveille et me trouve penché sur lui. Il aurait pu hurler ou un truc du genre, mais non, toujours pas. C'est un dur-à-cuire qui a peur de rien celui-là ! Il me défie même du regard ! Mais il a dû faire un cauchemar je pense... Faut dire qu'avec ce qu'il a vu... On en ferait pour moins que ça. Je suis resté à côté et il s'est rendormi. Demain, il me décrochera peut-être plus que quelques mots.

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Je sais pas encore trop quoi penser de ce type-là.


Quand il a brûlé maman, je suis pas sûr, mais je crois qu'il a pleuré. Je l'ai vu s'essuyer les yeux. Est-ce qu'il aimait ma maman ? Et d'abord, qu'est-ce qu'il faisait là ? Maman m'a jamais parlé d'un type qui s'appelle Kenny. Il a mis maman dans une petite boîte qu'il a rangée dans sa poche. Je voulais qu'il me la donne. Je lui ai demandé, mais il m'a répondu "pas question".


J'ai failli me mettre en colère. C'est ma maman, je veux la boîte ! Pourquoi il me la donne pas ?!


Il a paru réfléchir un moment, et il m'a dit qu'il fallait que je vienne avec lui. J'avais pas vraiment envie, mais il avait la boîte, alors je l'ai suivi. J'ai essayé de mettre la main dans sa poche, mais il a l'oeil, pas comme les clochards que je vole d'habitude. Il m'a attrapé et a voulu me mettre sur ses épaules. J'ai essayé de le griffer, mais mes ongles sont tous rongés... et puis j'avais mal aux pieds. Je l'ai laissé faire. Je volerai la boîte plus tard.


Il m'a donné à manger, et comme j'avais faim, je me suis pas fait prier. Je devais reprendre des forces pour me tirer à la première occasion. Mais pas avant d'avoir la boîte ; je pars pas sans maman.
Sa maison était pas mal du tout, bien plus grande que celle de maman ; mais c'était pas très propre et j'ai eu du mal à me décider à entrer. Une couche de poussière pas possible... Je me suis mis à tousser...


Après, je suis allé me laver, Kenny avait apporté un gros seau d'eau, elle était tiède, c'était agréable. Et y avait du savon. Ca coûte cher, le savon. Kenny doit avoir de l'argent. Si je peux, j'essaierai d'en prendre un peu avant de partir ; faut juste que je trouve où il le planque.


Kenny allait un peu partout dans la maison, et il est revenu avec un truc qui ressemblait à rien mais qui était être une chemise à lui, il paraît. Il me l'a donnée et est allé jeter la mienne. C'était maman qui me l'avait faite... Je voulais pas qu'il la jette ! Pour qui il se prend ?! Bon, sa chemise était pas trouée, elle tenait chaud et semblait propre... C'était pas si mal, mais c'était pas une raison pour jeter celle de maman...


Je me suis vite rendu compte qu'il gardait la boîte dans sa poche. Je me demande s'il sait que je suis là seulement pour la récupérer... Il doit le savoir, il a pas l'air bête. Je me suis juré de tenter le coup demain, et même demain-demain s'il le fallait. Dés qu'il a eu le dos tourné, je me suis faufilé dans la petite pièce avec le grand lit ; j'ai essayé de fermer la porte, mais la poignée était trop haute. Pas question que ce type vienne me faire des cochonneries pendant mon sommeil, j'ai pas confiance en lui. Je le connais pas, et si ça se trouve il ment, pour maman ; c'est peut-être un de ces méchants hommes qui venaient lui faire mal. J'ai juste claqué la porte, et il a dû entendre car il est entré juste après.


J'ai fait semblant de dormir. Je suis très doué pour ça. Je jouais souvent à ça avec maman. Je voulais voir ce qu'il ferait, s'il en profiterait ou quoi. Je me suis dit que je pourrais lui arracher les yeux, ou le mordre, et quand il serait par terre, lui prendre la boîte et filer. Mais il a juste soupiré et il s'est assis à côté du lit. Je sentais ses yeux fixés sur moi... J'étais pas sûr de pouvoir le battre...


Quand j'ai rouvert les yeux, il me regardait encore, mais il avait toujours rien essayé. J'ai commencé à souffler un peu. C'est peut-être pas un méchant homme finalement. Mais il fallait qu'il comprenne à qui il avait affaire. J'ai continué de le regarder jusqu'à ce qu'il décide de partir. Bien fait pour lui.


Là, j'ai les yeux ouverts, je regarde le plafond. Je pense à maman. Je ne la verrais plus jamais... Elle sourira plus jamais... Elle me fera plus jamais de câlins... Je sais pas ce qui est en train d'arriver, qui est ce type, ni ce qu'il va faire de moi... J'ai pas vraiment peur, non... enfin, juste un tout petit peu...


Y a une grosse araignée pendue au coin... Je déteste ces bestioles. Je vais lui faire sa fête. Je sais pas comment, mais je vais le faire. Et tant mieux si ça empêche Kenny de dormir ! De toute façon, j'ai pas sommeil.

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Ca faisait longtemps que j'avais pas vu Kenny ! Quand on a un bon pote de beuverie, il faut le garder, pour sûr ! J'ai jamais connu un gars avec une telle descente.


Je sais bien qu'il est très occupé, avec ses activités de coupeur de gorge. C'est un type qui compte, dans le milieu. Moi, je saurais pas faire ce genre de truc, je supporte pas la vue du sang. Mon rayon, c'est l'arnaque. Moins salissant. Y a un genre de hiérarchie de la truanderie, ici dans les bas-fonds. Y a les bouseux qui font les poches, ceux qui magouillent  et blousent le système comme moi, les grands pontes qui ont des yeux et des oreilles partout, ceux qui tiennent les grandes organisations criminelles, et les assassins solitaires comme Kenny qui travaillent pour leurs comptes. Les uns peuvent avoir besoin des autres parfois, mais de manière générale, c'est assez cloisonné. Moi, je le mets tout en haut du panier, Kenny. Faut pas lui souffler dans les narines sous peine de se retrouver la tête explosée contre un mur...


Ce type est d'une force peu commune. On croirai pas en le voyant comme ça... Mais il a le sens du style. Quand il se pointe quelque part, on peut pas s'empêcher de le regarder, il bouffe l'espace. Déjà parce que c'est souvent le plus grand, et aussi parce qu'il parle fort, surtout avec un verre dans le nez. Mais même bourré, ce type est increvable. Un jour, il a fait la peau à tout un groupe de canailles qui trouvaient ses prix trop élevés. Je suis pas sûr qu'il en soit resté un de vivant... Enfin, c'est lui qui me l'a dit, peut-être qu'il exagère un peu... Les rumeurs de ce genre, ça sert toujours une réputation.


Depuis qu'il est revenu dans les bas-fonds, je le vois souvent en compagnie de ce môme bizarre. Je me demande bien où il l'a trouvé. Il s'évertue à lui donner de la gnôle à boire, mais le gamin a pas l'air d'apprécier ça. Il reste à regarder son verre sans bouger, le nez pincé... Quel gâchis ! Donne-moi cette bière, mon gars ! Quelle idée de filer un tel nectar à un mioche qui devrait encore téter les seins de sa mère !


Je me suis pas risqué à demander à Kenny si c'était un de ses rejetons... Je le sais pas tellement porté sur la chose, mais une ou deux donzelles du coin pourraient sans doute se vanter de l'avoir eu dans leur pieu... C'est pas mes oignons, après tout. Mais... y a bien comme un air de famille, je saurais pas dire exactement... J'imagine mal Kenny prendre ce genre de responsabilité, mais enfin, il est pas si mauvais que ça, quand on le connaît. C'est pas parce qu'on charcute à tour de bras qu'on peut pas être un bon bougre au coeur d'artichaut, pas vrai !


Cela dit, si c'est son gamin, il ferait bien de le planquer ; j'en connais certains qui seraient pas mécontents de lui causer du tort, à ce petit, rien que pour faire chier Kenny.


En attendant, je vais le rejoindre pour qu'on s'en jette un. Il a peut-être de quoi payer une tournée avant de retourner bosser !

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J'y crois pas, le môme s'est fait la malle ! En fouillant dans les poches de mon manteau ce matin, je me rends compte que la boîte n'y est plus ; ainsi que les biffetons qui traînaient. Ce salopiaud a dû les prendre pendant que je pissais dehors !


Je m'habille en vitesse et je sors en trombe, sans même mettre mon chapeau ! Ce morveux va le payer ! Voilà comment la bonté est récompensée, Kuchel ! Je sauve ton bâtard et il me bouffe le bras ! Je vais le retrouver et tellement lui tanner la peau du cul qu'elle sera comme du cuir !


Pose-toi une minute, Kenny. Où ce sale petit voleur a bien pu passer ? Je vois que deux options : soit il est retourné chez lui et dans ce cas j'aurai aucun mal à le débusquer ; soit il va essayer de se tirer pour de bon des bas-fonds et il se fera choper par la garnison. Mais ce cloporte a de la ressource et de la cervelle ; il ira pas là où je peux facilement le trouver. Il va tenter sa chance à l'extérieur, c'est sûr. Ni une, ni deux, je lance mes guiboles en direction de l'escalier sud. Peu de chance qu'il réussisse. Quoique... il est tout petit, c'est vrai, il pourrait y arriver... Si je le trouve pas là-bas, j'irais vérifier chez Kuchel. Et s'il y est pas non plus... Bah ! Bon débarras !


La cohue habituelle se presse devant les marches. Les gars de la garnison filtrent tout ça du mieux qu'ils peuvent ; ils ont pas leur équipement tridimensionnel, ça les rend moins bravaches... Que peuvent-ils devant cette foule de miséreux qui les supplient de les laisser tenter leur chance ? Ils font que leur boulot. Certains ont la mine de plus en plus sombre au fil des jours, ce sont pas des monstres.


Une vieille femme avec une petite fille donne quelques billets à un des gardes, mais il la stoppe de la main et la repousse dans l'escalier. La vieille vacille un peu, mais reste sur ses pieds. Elle se met à hurler contre le type qui répond que par gestes, mais le signal est donné : tout le monde derrière se met à gueuler aussi et provoque un sacré bordel . Mais les gardes s'y laissent plus prendre ; c'est une technique éculée, distraire la surveillance et passer le barrage en douce.


Pendant que tout ce beau monde se démène pour tenter de s'en sortir, je parcours la foule des yeux. Autant essayer de pister le pet d'un porc dans un troquet bondé ! Il sait se cacher et on peut pas dire que je passe inaperçu... Je vais me poster près de l'escalier, dans l'ombre, pas trop près pour pas avoir d'ennui. Ce petit rat finira bien par se montrer.

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Je l'ai bien eu ! Ca lui apprendra !


Je cours avec la boîte bien serrée dans ma main, et les poches pleines de billets. Je regarde pas derrière moi. Cette grande perche pissait à l'arrière en sifflotant ; j'ai encore un peu de temps avant qu'il se rende compte qu'il s'est fait blouser. Je suis sûr que c'est un sale type, en fait. Il connait pas maman, c'est des bobards. On farfouillant dans ses grandes poches, j'ai trouvé aussi un couteau. J'avais les mains pleines, je pouvais pas le prendre ; mais je suis sûr qu'il m'aurait égorgé avec un de ces jours. Si ça se trouve, c'est un de ces horribles géants dont maman m'a parlé, et qui bouffent les gens.


Je cavale jusqu'à une ruelle sombre où je me cache. Je jette un oeil : il me suit pas. Génial. Je continue dans la rue, en faisant attention à pas me faire remarquer. Des types louches me reluquent, mais je file trop vite pour eux. Je me glisse sous une charrette de foin, et j'attends que le monde passe. Puis je traverse une grande rue et j'arrive à un croisement. Je me colle contre une porte et je souffle un peu. Et je réfléchis aussi. Je sais même pas où je vais.


Et puis je vois plein de gens qui avancent tous dans la même direction. Je me dis que c'est une bonne cachette. Je me fonds dans la masse et je me laisse porter. Je fais bien attention à mes poches, pas question qu'on me pique mes biffetons ! Mais je suis trop petit pour qu'on puisse me voler. Les grands me marchent presque dessus, mais ça veut dire au moins qu'on fait pas attention à moi.


Je m'écarte un peu quand les gens s'arrêtent. Je me cache dans l'angle d'une maison et j'observe ce qui se passe. Il y a un grand escalier qui semble mener au-dessus. Au-dessus... à l'air libre... Les gens se poussent pour essayer de l'atteindre. De grands messieurs, bien peignés et bien propres, repoussent la foule en arrière ; ils ont tous la même veste... Visiblement, leur boulot, c'est d'empêcher les gens de monter.


Je veux monter là-haut. Comme ça, je pourrais emmener maman voir le ciel. Je tente ma chance.


Quand vient presque mon tour, je regarde ce que font ceux qui sont devant moi ; ils tendent des paquets de billets. Des fois, les messieurs les prennent et les laissent passer, et des fois non. Ceux qui sont repoussés repartent en arrière, certains en pleurant. Je comprends pas trop tout ça, mais j'ai de l'argent aussi. Mais... j'en ai besoin, de ce fric. Si je vais vivre là-haut, il m'en faudra bien...


Quand arrive mon tour, je tends un billet au monsieur qui me regarde d'en haut. Il pince le nez comme si j'étais une crotte de chien. C'est vrai que je me suis pas lavé ce matin - pas eu le temps - et que mes fringues sont un peu sales et déchirées. Il me demande si je suis tout seul, et où sont mes parents. Je lui réponds pas mais je lui tends un autre billet. Je veux pas tout lui donner... Il me fait signe de reculer, alors j'en montre un troisième ; et là, il me flanque une rouste. Je glisse sur une marche, et je m'étale par terre. Mes billets volent dans tous les sens. Je les fourre vite dans mes poches avant que quelqu'un les voit.


Je me relève, la boîte de maman toujours bien dans ma main, et je m'éloigne un peu. Faut que je trouve une solution. Faut que je monte.


Pendant que je réfléchis, je remarque pas tout de suite les quatre types qui se mettent à me suivre. Je fais semblant de regarder ailleurs, mais du coin de l'oeil, je vois bien qu'ils m'encerclent. Je me mets à marcher plus vite, et je cherche l'entrée d'une maison, ou d'un bistrot, pour m'abriter. Je sens bien qu'ils me veulent pas du bien... Toutes les portes sont fermées sur le chemin et je me retrouve dans une impasse... Merde !


Ils sont là tous les quatre à ricaner ! Je vais vendre chèrement ma peau ! Je vais pas me laisser faire, ça non ! J'appelle pas à l'aide, je sais bien que personne viendra...

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Je repère le petit rat dans la file d'attente pour la surface. Il serre la boîte de Kuchel dans sa pogne, comme c'est touchant ! Je vais attendre qu'il se fasse refouler et le cueillir à la sortie. S'il fait des histoires, je pourrais bien avoir des ennuis avec ces aimables forces de l'ordre.


Comme prévu, il se barre la queue entre les jambes, le rat. Mais dans l'autre direction ! Faut pas que je le perde de vue ! Je fends la foule en deux et je me lance dans son sillage. Il marche lentement, je vais patienter jusqu'à ce qu'on soit isolés...


Hmm, y a quatre types pas clairs qui viennent de le prendre en filature, ça sent pas bon, ça... Ils lui veulent sans doute pas du bien ; moi non plus, mais il vaut mieux qu'il ait affaire à moi qu'à eux. Je prends la tangente et je me mets à suivre tout ce beau monde en marchant en parallèle, dans l'ombre, en rasant les murs. Ils semblent armés de simples couteau ; l'un d'eux a une matraque. Facile de se débarrasser de celui-là. Les autres seront plus délicats, mais ça devrait le faire ; le gamin a eu la bonne idée de me laisser mon vieux pote au fond de la poche. Et le pote a soif...


Le morveux prend une mauvaise direction ; je sais déjà qu'il va se faire piéger mais j'interviens pas tout de suite. L'impasse dans laquelle il s'enferme va me servir aussi. Je suis pas certain qu'il s'est rendu compte de la présence de ses fileurs... Je l'ai vu tenter de forcer quelques portes sur la route, mais ça a rien donné ; il a dû s'en rendre compte, mais il reste calme. Il faudra que je lui apprenne au moins à plus se faire avoir comme ça... en admettant qu'il s'en sorte, je promets rien.


Je surgis derrière le groupe de truands et je mate la scène pendant une minute. Le gamin est tout au fond de la ruelle, adossé à une palissade impossible à franchir pour lui. Il affiche une expression déterminée, pas du tout résignée. Il a du cran, ce rat, de vouloir livrer bataille jusqu'au bout. Mais il a aucune chance et il se sait. Il va bien falloir que je le tire de ce merdier. Je suis con de risquer ma vie comme ça pour ce moustique... enfin, risquer ma vie, c'est vite dit. Je m'inquièterai plus pour ces quatre lascars.


Je fais un pas hors de l'ombre et le gamin a une réaction incontrôlée. Mauvais pour mon effet de surprise, j'aurai pu en buter au moins un en silence. Mais bon, adapte-toi, Ken, c'est la routine. En allant vite, je réussis à me faufiler dans le dos du premier avant qu'ils notent dans quelle direction regarde le morveux. Le vieux pote à la main, je fais pivoter mon poignet, comme au boulot, tandis que j'agrippe les cheveux du gars, comme au boulot. Il a à peine émis son dernier gargouillis que les trois autres sont déjà face à moi, armes au poing. Restent deux couteaux et une matraque. Ca se présente pas trop mal. Les types essaient pas de s'enfuir, et de toute façon aucun prendrait le risque de se glisser près de moi. Je barre plus ou moins la sortie de l'impasse à moi tout seul.


La matraque se jette sur moi pour tenter de m'assommer. Bien essayé, mais totalement raté, connard. Je fais juste un pas de côté et il manque de s'étaler dans la boue. Je tends la main vers ses cheveux, mais il se dégage d'un mouvement du bras. D'accord, t'es pas totalement naze. Je garde un oeil sur les deux couteaux, qui semblent pas pressés de venir aider leur collègue. Ils affichent un sourire niais et édenté qui me donne juste envie de leur faire sauter celles qui restent...


La matraque tente de me faucher les guiboles, mais il sait pas qu'il a affaire à un roc. Il se fait mal tout seul et vacille encore une fois. Cette fois, je le chope par le cou, avec une poigne plus assurée, je retourne la lame du vieux pote et la passe sur sa gorge rapidement, tellement vite que le jet de sang est à peine visible. Mais à la vue de leur copain effondré, les sourires des deux autres disparaissent comme par magie. On fait moins les malins, hein ? C'est Kenny l'Egorgeur, là, bande de trous du cul. Vous pigez ?


Le deuxième couteau se précipite sur moi. S'ils décident d'y aller ensemble, ça peut mal tourner ; mais on dirait qu'ils ont rien compris et s'évertuent à m'attaquer un par un. Etonnant qu'ils aient vécu aussi longtemps, ces crétins. Il est de mon devoir de débarrasser le monde des truands incompétents, qu'on se le dise.


Pense pas au couteau, Ken, si tu y penses, il te trouera la peau, mon vieux. Je regarde le type droit dans les yeux et pendant un instant il a une hésitation ; une hésitation qui le fait plus ou moins trébucher sur son copain mort, et qui me suffit pour le prendre de vitesse. Je saisis sa main qui tient le couteau et la tord violemment. Il gémit un peu mais se démonte pas. Lâche le couteau, connard. Tandis que je l'immobilise, je fais un balayage horizontal avec le vieux pote vers son visage ; je lui fend la bouche et il se met à pisser le bon vin rouge. Pas très orthodoxe, comme méthode, mais il faut bien innover. Pendant qu'il essaie de lutter contre la terreur, je lui balance un autre balayage, au niveau du col cette fois, et il s'écroule raide mort. Tu pourras sourire pour l'éternité, maintenant, dis merci à Kenny.


Le dernier couteau en mène pas large. Il semble pas sûr de ce qu'il doit faire mais il se doute qu'il a pas grande pitié à attendre de moi. C'est alors que le morpion entre en action. Je l'avais oublié, celui-là. Il se jette sur les jambes du type et essaie de les mordre, comme la petite vermine qu'il est. Je trouve ça plutôt marrant, je le laisse sauter à cloche-pied pendant une minute, histoire qu'il comprenne bien ce que je vis ; c'est un sale petit sac à merde, hein, pas vrai ?


Bon, là, ça tourne mal. Il réussit à saisir le môme et le soulève en l'air, le cou du gosse serré dans le creux de son coude. Ressaisis-toi, Ken, tu vas pas laisser ce morveux, certes insupportable, se faire tuer comme ça. Il menace de le buter si je le laisse pas partir. Ouais, c'est ça, bute-le et tu feras plus rien d'autre après, connard. Il sue comme un porc et tremble comme un feuille. Sérieux, de tels bras cassés, qui en viennent à prendre des gamins en otage pour sauver leur peau, devraient pas pouvoir se faire appeler truands. Ca fout le métier par terre, merde.


Pendant que je réfléchis à comment me le faire, le gamin chôme pas, lui. Il mord tellement fort la main qui tient le couteau près de son visage qu'on a dû entendre le hurlement de ce goret jusque dans le palais royal ! Il lâche le môme et j'en profite pour lancer le vieux pote dans sa direction. Dans le mille. Le porc s'affale par terre, ma lame en plein front. Joli coup, je dois dire.
Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai un autre cancrelat à qui apprendre la vie.


Le môme se traîne jusqu'à la lice au fond de la rue, et me regarde avec un air si sauvage que je me demande un instant comment je vais m'y prendre pour le corriger sans lui faire trop mal. Je ramasse le vieux pote, et je me dirige vers lui, lentement, histoire de l'effrayer un peu. Le pire, c'est que ça semble pas marcher. Je lis pas de peur dans ses yeux gris. Juste du défi. Mes biffetons se sont envolés un peu partout dans la bagarre et je les récupère un à un, tout en le gardant en vue. Il est allé récupérer la boîte de Kuchel qu'il avait dû lâcher ; il la tient comme si c'était son bien le plus précieux...


Bah, il me fait de la peine, ce chiard. Et il s'est bien défendu, quand même. Il en a eu assez, non ?


Je range le pote dans ma poche et je m'accroupis devant lui. Son expression change alors. Il fronce plus les sourcils et sa bouche crispée se détends. Je mets la main sur la boîte de Kuchel et tente de la lui reprendre. Il résiste. Je lui dis que c'est à moi, et ce morveux me réponds que non, qu'elle est à lui. Insolent, avec ça. Ken, essaie la diplomatie. Je pourrais utiliser la force et ce serait réglé, mais je sais pas pourquoi... je me dis que c'est pas la bonne méthode pour dompter ce rat. Discutons alors.


Je sais ce qu'il veut. Je vais le lui donner en mettant un compromis sur la table.


Je lui explique qu'il m'arrive parfois d'aller là-haut pour le boulot ; non, je peux pas l'y emmener, qu'il écoute au lieu de jacasser. S'il se conduit bien avec moi, s'il obéit sans faire d'histoires, je lui promets d'emmener Kuchel là-haut ; et si j'ai l'occasion de monter sur le Mur Sina, je la laisserai s'envoler dans la plaine. Elle s'élèvera avec les oiseaux et les nuages. Qu'est-ce qu'il en dit ?


Il semble réfléchir un peu, ses yeux vont alternativement de la boîte à mon visage. Il pèse le pour et le contre, il doit se demander si je lui mens ou pas. Il finit par arriver à une conclusion - la bonne - et me rends la boîte. Et en bonus, il se relève et reste sagement à côté de moi sans bouger. Qui l'eut cru ? Quand je lui ordonne de marcher à côté de moi jusqu'à la maison, il obéit sans rechigner. Il a évité sa volée bien méritée ; on dirait que tu te ramollis, Ken...


Je crois avoir chopé la bonne manière de faire avec lui. Promets-lui des trucs, soit sympa, poli et persuasif, et il se transformera en toutou docile. Faudra que je le dise à la malchanceuse qui le récupérera, elle me remerciera.

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D'une manière ou d'une autre, une routine s'est bel et bien installée.


Entre deux assassinats pas si cher payés, je prospecte dans le coin pour trouver un endroit pas trop moche où le larguer. Il en sait rien, enfin je crois. Je fais bien attention à ne pas faire d'allusions ; faudrait pas qu'il redevienne sauvage.


Parce qu'il s'est dégelé un peu. Il me parle plus facilement, et quand il veut quelque chose, il a plus besoin de le voler maintenant, ha ha ! On fait un peu nos petites affaires chacun de notre côté. Je l'empêche pas de faire la manche dehors même si je lui répète que c'est pas la peine, de l'argent y en a. Mais bon, je suppose qu'il a besoin de prendre son bain de foule quotidien. Le spectacle de ces anonymes qui passent sans le voir semble le fasciner. Je l'habille correctement, si bien qu'il passe pas pour un miséreux ; les gens sont moins généreux. J'aime pas trop le savoir à l'extérieur, j'insiste pour qu'il m'informe toujours d'où il va. Il renifle, situe une rue pas loin, et le voilà parti.


Il a l'esprit vif mais il est trop téméraire, ce lardon ; il sait pas encore choisir ses combats. C'est pas qu'il les provoque, mais un gosse seul ça attise les convoitises de certains. Y a une recrudescence d'enlèvements ces derniers temps, et pas qu'en bas, en haut aussi. Il a beau être rapide et capable de se faufiler partout, il en reste pas moins une proie de choix. J'ai beau lui dire, il a pas l'air de se rendre compte... Je croyais que sa mésaventure lui aurait servi de leçon.


C'est dingue ce qu'on peut finir par s'en faire pour ces morveux. Ils nous pompent notre temps, notre énergie, ils foutent tous sens dessus dessous, nous énervent constamment, et finalement on est toujours inquiet pour eux. J'ai jamais pensé à avoir un gosse ; j'ai pas la fibre paternelle pour deux ronds. Ce môme me fera pas changer.


Il y a deux jours, j'ai pris la décision de lui couper sa tignasse, car elle commençait à devenir inquiétante. Et puis, les cheveux d'enfant, ça ramassent toujours un tas de saloperies, et j'en veux pas chez moi. Il m'a demandé de pas couper trop court, donc j'ai fait un compromis : rasé derrière sur la nuque, mi-long sur les côtés et la raie au milieu. L'allure qu'il se trimballe maintenant ! Il a pas que les yeux de sa mère, il a aussi ses cheveux, noirs et très brillants. On pouvait pas trop s'en rendre compte avant parce que même propres ils partaient dans tous les sens.


Ca a eu l'air de lui plaire et depuis il se peigne parfaitement tous les matins. Il devrait se comporter comme un rat d'égout, et au lieu de ça il a les manières d'un prince. Tu lui as finalement inculqué des trucs utiles, soeurette ! Il sera plus facile à fourguer s'il présente bien.


Notre garde-manger est jamais à sec, y a de quoi croûter. Le môme est pas un gros mangeur, mais il aime bien cuisiner. Je le laisse faire quand il veut. Il monte sur un tabouret et ses petites mains volent au-dessus des fourneaux. Je suis pas très cordon bleu, moi. Je me contente de ce qu'il y a, tant que je peux picoler. Mais c'est pas mauvais ce qu'il fait.


Bon d'accord, on peut pas franchement dire que notre relation soit au beau fixe tous les jours, mais on cohabite sans trop de mal. Il rechigne encore un peu parfois, quand il veut pas faire quelque chose, mais il finit quand même par obéir. Faut insister, c'est tout. Quand il voit que je laisse pas de terrain, il rend les armes. Je suppose que tous les gamins font ça, il teste mes nerfs. Et puis quoi, c'est un Ackerman, quand même, ça, pour sûr ! On est des fortes têtes !


Je lui ai aménagé une petite chambre à lui dans l'angle ouest de la planque ; j'y rangeai un fourbis dont je me servais plus - des reliques du passé... C'est pas que je veux qu'il s'installe trop, mais comme ça, il a son espace et j'ai pu récupérer mon lit ! Il a même son coin pour sa toilette - c'est dingue ce que ce môme est à cheval là-dessus, c'est tout juste s'il me laisse sortir sans avoir vérifié si je suis pimpant ! La baraque a jamais été aussi propre, il a la poussière en horreur. Il me dit que ça le fait tousser, je veux bien le croire mais à mon avis il est juste maniaque. A son âge, ça promet...


Je déambule dans le quartier est depuis un moment, à la recherche d'un visage familier. Ce bon vieux Hanke ! J'ai l'impression que ça fait une éternité qu'on s'est vus ! Ah bah non, en fait, c'était la semaine dernière... On va aller s'en jeter un et rire comme des bossus ! J'en ai bien besoin, avec mon rythme de vie qui a changé, je suis pas tout à fait dans mon assiette. Comme d'hab, il va me demander si le gosse va bien, je vais lui dire que oui, et il va encore me cuisiner pour me faire dire que c'est mon fils. Bah, qu'il continue d'y croire, de toute façon, avant la fin du mois, le petit aura dégagé. Et je pourrais reprendre ma vie d'avant.

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Ce bon vieux Kenny est toujours dans le coin, apparemment. Il a pas repris le boulot, comme je le pensais, mais a décidé de crécher ici cet hiver. A moins que ce soit parce qu'il a des ennuis aux fesses et veut faire profil bas ; la garnison, un client mécontent, que sais-je. Tant mieux, ça me fait un pote avec qui boire !


Il est pas très causant en ce moment. D'habitude, il parle pus fort que les autres, et là c'est à peine si on l'entend. Il a sans doute des soucis. Moi aussi, pour sûr ! Les gars de la garnison souterraine ont fait une descente chez un type avec lequel je travaillais, un gros bonnet de Mitras. Ils se sont visiblement pas encore soucié de trouver ses complices, mais autant ne pas faire parler de moi. Du coup, ma petite boîte a coulé, faute de mécène friqué pour me maintenir ; c'est toujours mieux que de finir en taule. Mais bon, je garde le moral : chaque jour il naît un pigeon, à moi de le plumer, c'est ma devise !


Fallait bien s'attendre à ce que la loi vienne mettre son grain de sel dans ce sous-sol plein de magouilles un jour. Ces temps-ci, on les voit davantage patrouiller, en uniforme, matos tridimensionnel et tout, la totale ! Ils ont une de ces allures quand ils traversent la grande rue, tout le monde est au balcon pour les voir passer ! Ils ont beau bien présenter, ils n'en restent pas moins des hommes comme les autres, avec des familles à nourrir ou des rêves de fortune, alors quand un pot-de-vin se présente, ils crachent pas toujours dessus...


Et puis, c'est bête à dire, mais tout ce beau monde là-haut sait très bien qu'on peut pas éradiquer la criminalité et la délinquance ; alors autant avoir tout ça sous leurs pieds que là-haut, sous leurs fenêtres, pas vrai ? Si le commerce illégal cessait tout à fait, qui sait ce que ce bon peuple des bas-fonds serait capable de faire pour tenter de s'en sortir... Forcer l'escalier pour déferler dans les rues proprettes des braves et honnêtes gens ? Personne ne veut de ça, pas vrai, ha ha !


Alors, les forces de l'ordre font ce qu'il faut, ni trop peu pour pas donner l'impression qu'elles se tournent les pouces, ni trop non plus car on veut pas que l'équilibre soit bouleversé, cet équilibre qui maintient les miséreux au bord du gouffre et les chanceux au sommet. C'est comme ça, que le monde doit tourner, j'imagine.


Pendant qu'on était au comptoir à se rincer le gosier, Kenny m'a demandé un truc bizarre ; il voulait savoir si je connaissais un endroit où on recueille les orphelins, dans les bas-fonds. Je lui ai dit que j'en savais rien mais que je pouvais me renseigner. Je me demande... ce serait pas en rapport avec ce gosse qu'il a chez lui, Livaï ? Ce serait donc pas le sien finalement ? Ou alors il s'est lassé de jouer au papa ? Ca aura pas duré longtemps en tout cas... Kenny est pas fait pour ce genre de vie, c'est un esprit libre qui a besoin d'espace !


Mais j'ai remarqué qu'il faisait particulièrement attention à sa coiffure en ce moment... Pas une mèche qui dépasse ! Et ce serait pas du parfum que je sens à chaque fois qu'il me donne l'accolade ? Bigre, Kenny, t'as bien changé ! Tu t'es trouvé une poule de luxe ou quoi ?!

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Une dame laisse tomber une pièce dans ma main. J'ai exprès déchiré un peu mes habits, comme ça on m'en donne plus. Kenny va pas être content, mais c'est pas grave, je vais ramener des sous. Je pourrais toujours dire que je me suis fais attaquer par des chiens.


Il me gronde des fois, je sais que c'est pour mon bien ; il a l'air de connaître les bas-fonds comme ses poches, et il m'a défendu d'aller à certains endroits. Il dit que c'est pas "honorable" de voler ou de mendier. N'empêche, il fait pas grand chose de ses journées, lui, il traîne, il picole, et quand il revient, il met les pieds sous la table et dévore tout ce qu'il trouve. Je me demande c'est quoi, son métier. Il a une tête de voyou en tout cas. Je lui ai pas posé trop de questions là-dessus. Mais il doit bien gagner sa vie pour avoir une planque comme ça.


Il essaie de me traîner dans des bars puants, et il commande toujours des bières. J'aime pas ça, c'est amer, et ça donne mal à la tête. Je préfèrerais du thé mais Kenny se fout de moi et me dit que c'est pas une "boisson d'homme". Bah, il dit ce qu'il veut. Je boirais pas sa gnôle.


Il n'y a presque pas d'enfants de mon âge ici, ceux que je connais sont des crétins sans intérêt qui me traitent de demi-portion. Je me rends bien compte que je suis petit pour mon âge... mais s'ils me cherchent ils finiront par me trouver. Je leur éclaterai la gueule volontiers, et c'est pas Kenny qui m'en empêcherai. Il aime bien la bagarre, lui, et je l'ai vu gagner plusieurs bras-de-fer contre des types vachement plus costauds que lui. Moi aussi je peux y arriver. Maman voudrait pas, mais... ce serait bien si Kenny m'apprenait à me battre.


Il est pas si désagréable en fin de compte. Je me suis habitué à ses manières, et lui aux miennes on dirait. Il est pas méchant, Kenny, et puis, il m'a sauvé la vie, non ? Bah, j'aurai peut-être pu m'en débarrasser tout seul, mais son coup de main était pas de trop. D'accord, il m'a sauvé. C'est normal de rembourser ; maman m'a dit qu'il faut toujours rembourser quelqu'un qui vous aide.


Je m'ennuie un peu, il y a pas de distractions dans la planque, pas de livres non plus, à part celui de maman que je suis allé chercher. Je le connais par coeur et c'est un bouquin de bébé. Alors je ramasse les feuilles qui traînent dehors ou bien je vais au marchand qui vend des journaux ; je comprends pas toujours ce que ça dit, mais comme ça je peux continuer à m'entraîner. Maman a dit que c'était important de savoir lire. J'aimerais bien que Kenny me dise si je lis bien, mais ça l'embête quand je récite à haute voix.


Une nuit, comme je dormais pas, j'ai fait le ménage dans toute la maison, et ça a fait un boucan pas possible. Il est venu me tirer l'oreille et m'a renvoyé au lit. Il m'a dit qu'il était content que je fasse le ménage, que la planque était propre dans tous les coins, mais que la nuit c'est fait pour dormir. Il a qu'à m'acheter un livre, comme ça, je ferais pas de bruit. Mais il dit que les livres, c'est pour les richards du dessus, que ça sert à rien ici. Je suis pas d'accord du tout avec ça, je lui ai dit. C'est pas grave, j'essaierai d'en voler un.


Je lui ai pas dit pourquoi je dors pas. Je fais des cauchemars tout le temps. Souvent, je vois maman morte dans son lit, et des vers lui bouffent le visage ; d'autres fois, ce sont de gigantesques silhouettes qui me poursuivent dans le noir. Mais le pire ce sont les cadavres ; des corps par centaines, par milliers, qui s'entassent les uns sur les autres... C'est bizarre parce que je connais pas ces visages... Mais ces morts me rendent toujours si triste... J'ai l'impression qu'ils me regardent, qu'ils me jugent... Qu'est-ce que j'ai fait pour qu'ils m'en veuillent comme ça ? Je me réveille toujours avec ce cauchemar-là. Kenny, lui, ronfle comme un bienheureux, il s'en fout.


Des fois je me demande pourquoi il me garde ici. Pourquoi il est venu me chercher ? Il aurait pu me laisser partir, ou me faire tuer par ces connards. Quand je l'ai vu se pointer derrière eux, je sais pas pourquoi, mais j'ai deviné qu'il venait me tirer de là. Je le détestais pourtant. Mais je savais. Parce que c'est pas un méchant homme en vrai. Pas si méchant que ça. Enfin, pas avec moi. Et si c'était mon père ? Maman m'a jamais parlé de mon père, ni de Kenny, donc c'est peut-être lui... Il dirait quoi si je lui disais que je veux rester avec lui pour toujours ? Il me croirait ou il se marrerait ? Je lui dis ou pas ? Non, vaut mieux pas.


J'aime bien Kenny. Pas autant que ma maman, ça non. Mais il a un truc qui me la rappelle. Je sais pas quoi. Si je suis gentil, tu me garderas, Kenny ?


J'aimerais que tu me gardes. Vraiment.

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