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Hou Son Mei Tong

Péripéties Martiennes

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Bonjour à tous !

 

Après une (très) longue absence, me voici de retour avec la réécriture d'une nouvelle que j'avais commencé il y a fort longtemps: Péripéties Martiennes. J'ai déjà pas mal de chapitres en avance que je publierai ici petit à petit pour vous laisser le temps de les lire si cela vous intéresse ! Bonne lecture ! :)

 

Genre: Policier, Thriller, Psychologique et Science Fiction

 

Synopsis:

 

La mort d'un têtard peut avoir de tragiques conséquences. Prenez la Grenouille, par exemple. Elle risque fort de s'énerver ! La Souris fera certainement la sourde oreille face à sa colère et pourrait bien le regretter… Le corbeau, quant à lui, reste à l’affût. Laissant planer son ombre, il guette la moindre opportunité de s'emparer d'un peu de pouvoir.

 

Vous voyez, tout n'est pas rose sur la planète rouge. Enfin, du moins, dans les souterrains des cité-dômes martiennes. C'est ce que va apprendre à ses dépends la jeune Titania Andromède, qui vient juste d'être diplômée de l'école de police. Ses enquêtes avec son collègue terrien deux fois plus vieux qu'elle vont bouleverser les rapports de force dans la ville de Boréalis. L'ensemble du système solaire s'en retrouvera chamboulé et le spectre d'une crise sans précédent risquera même de s'étendre jusque sur Terre. Mais deux individus peuvent-ils à eux seuls inverser le cours des choses lorsque l'humanité entière semble s'être fourvoyée ?...

 

 

Chapitre I : Premiers pas dans les souterrains

 

 

En cette première moitié du vingt quatrième siècle, Mars, planète sœur de la Terre, a été colonisée depuis près de deux cents ans. Suite à la formation de la Confédération Terrienne et à l'élaboration de lois planétaires dans l'optique de préserver la biosphère, toute industrie dont l'activité dépasse un certain seuil de pollution a été bannie dans l'espace. Le développement de la génétique, de la médecine et de tout ce qui touche au corps humain lui-même est devenu aussi très réglementé. Les accidents, les dérives et les hackages de cybercerveaux ainsi que de puces électroniques directement implantées dans le cortex cérébral ont forcé les comités de bioéthique à sévèrement encadrer ce secteur du transhumanisme.

 

Ces contraintes réglementaires ont grandement bénéficié à la planète rouge. Les entreprises terriennes ont investi massivement dans le développement de la colonie où les règles qui s'y appliquent sont bien moins contraignantes. La ceinture d'astéroïdes, située entre Mars et Jupiter, permet d'accéder à une source intarissable de matières premières.

 

Par millions, des travailleurs pauvres de la Terre ont émigré vers les cité-dômes. Les grands groupes industriels leur ont promis monts et merveilles. Mais à présent, la plupart ne peuvent même plus se payer leur billet de retour. Ces masses d'individus vivent désormais dans les bas-fonds et les souterrains des villes martiennes. Pour les compagnies, ils représentent une main d’œuvre bon marché et remplaçable utilisée dans la construction des complexes, des centres de recherche, des laboratoires, des champs de culture robotiques souterrains et des réseaux de transport. Seuls les plus riches demeurent à la surface, profitant d'un Soleil authentique dont les rayons passent à travers les dômes, et accèdent à de nombreux parcs et centres de loisir.

 

Du haut de ses deux mètres trente, une taille moyenne pour une martienne, Titania Andromède contemple la façade en permabéton du commissariat du secteur souterrain numéros 24 de la cité de Borealis. Tout juste sortie d'une école de police à la surface, la jeune femme de vingt trois ans est issue d'une riche famille. Malgré l'insistance de ses parents, elle n'a jamais voulu rejoindre les forces de sécurité privées engagées par les différentes compagnies de la planète. Bercée durant toute son enfance et son adolescence par les holos d'enquêtes terriens et les romans, Andromède a très vite développé un fort attrait pour l'uniforme. Sur Mars, seules la police et une petite partie de l'administration sont gérées par la Confédération Terrienne. Le Conseil des Six, l'organe exécutif du régime de la Terre, nomme le gouverneur de la planète rouge. En dehors de cela, la plupart des services sont assurés par les entreprises. D'ailleurs, on dit souvent que sur Mars, il n'y a pas de lois, seulement une police.

 

Titania s'engage dans le hall avant de prendre l'ascenseur. Elle semble un peu nerveuse pour sa première affectation. D'après son ordinateur portable quantique (O.P.Q.), elle doit se présenter au bureau de Yamamoto, sa supérieure hiérarchique, au quatrième étage. La jeune femme profite de ce petit répit pour remettre ses magnifiques cheveux blonds en place. En dépit de sa structure osseuse allongée et de sa silhouette très affinée, Andromède ferait même se retourner un terrien à son passage. Ses yeux d'un bleu azur profond, son nez fin s'accordant parfaitement avec son visage, ses pommettes légèrement rosées et son sourire séduisent la plupart de ses interlocuteurs masculins. Contrairement à la Terre, l'eugénisme génétique est chose courante sur Mars. Du moins, pour ceux qui en ont les moyens…

 

Au bout d'une minute, la martienne se retrouve face à l'imposante porte de la directrice. Son rythme cardiaque s'accélère. Elle fait une pause et souffle un bon coup avant de passer la paume de sa main droite sur le senseur d'identification de l'entrée pour signaler sa présence. Rapidement, la large porte s'ouvre dans un léger grincement mécanique. Titania prend son courage à deux mains et entre. Elle a l'impression de pénétrer dans un coffre fort. La pièce est spartiate. On y trouve un bureau interactif avec, de part et d'autre, deux plantes d'intérieur. Sur le mur, un unique écran affiche en temps réel les affaires en cours dont s'occupe le commissariat et les agents qui y sont assignés. Assise dans son siège rembourré, Yamamoto accueille sa nouvelle employée avec un large sourire. La jeune femme se détend un peu.

 

- Bienvenue au commissariat du vingt quatrième, mademoiselle Andromède, commence la directrice. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas eu quelqu'un de la surface sous mes ordres.

 

La quadragénaire s'interrompt. Avec son regard scrutateur, elle passe en revue la jeune martienne. Contrairement à cette dernière, elle n'a pas bénéficié de manipulations génétiques poussées. Le poids des années passées à maintenir l'ordre commence à devenir visible. Sans dire un mot, Yamamoto active son propre O.P.Q.. Les deux anneaux de nanites au niveau de ses avant bras s'illuminent. Un petit onglet représentant un micro apparaît sur son bureau interactif.

 

- Du Hautoy, fait-elle. Pouvez-vous venir dans mon bureau ?

 

- Tout de suite, madame, lui répond une voix grave.

 

Quelques minutes plus tard, un homme s'introduit à son tour dans la pièce. Les yeux de Titania s'écarquillent. L'homme est petit, très petit. Sa structure osseuse est tassée et sa musculature est beaucoup plus développée que la moyenne. La présence de cheveux grisonnants indique qu'il a dépassé la cinquantaine et qu'il n'a jamais pris de traitement anti-vieillissement.

 

Un terrien ?, s'interroge la martienne.

 

- Charles Du Hautoy, je vous présente votre nouvelle coéquipière : Titania Andromède.

 

Le terrien se retourne vers la jeune femme. Il l'examine quelques secondes de ses yeux verts émeraude avant de croiser son regard. En un instant, les deux équipiers se détestent déjà.

 

Une petite bourge descendue de la surface, pense-t-il.

 

Un vieux con de terrien, pense-t-elle.

 

- Vous me demandez de jouer les babysitters, maintenant ?, commence le quinquagénaire sur un ton cassant.

 

- Je ne vous comprends pas, Du Hautoy. Vous souhaitiez avoir un nouveau collègue pour vous aider, vous l'avez.

 

- Mais je…

 

- Il n'y a pas de mais. Andromède est sortie major de sa promotion. Je considère que c'est une chance de l'avoir ici avec nous. Et je compte sur vous et sur votre expérience pour lui apprendre les ficelles du métier. De toute façon, c'est un ordre, inspecteur.

 

L'échange s'est effectué dans une ambiance électrique. Le terrien et Yamamoto s'affrontent du regard. Rapidement, Charles finit par lâcher l'affaire. Répondant à sa supérieur par un laconique ''bien, madame'', il fait signe à Andromède de le suivre. En silence, la jeune femme s'engouffre dans le couloir à sa suite après avoir salué la directrice.

 

Redescendant au deuxième étage, Titania découvre son nouveau bureau interactif. Concomitant à celui de Du Hautoy, ce dernier est également entouré de dizaines d'autres espaces de travail. Tout autour, plusieurs membres des forces de police s'activent. Décidément, faire régner l'ordre dans les sous-terrains de Borealis, c'est comme faire régner l'ordre à New York.

La jeune martienne s'est à peine installée que Charles l’interpelle un peu brutalement :

 

- Mademoiselle Andromède, c'est l'heure de la pratique. Nous avons une première affaire.

 

Titania est sur le point de répondre mais elle se ravise. Elle s'est aperçue que son collègue terrien a activé son module de communication. Charles parle à voix basse dans le vide. Son visage est soucieux. Sans attendre sa collègue, il se précipite vers l'ascenseur si bien qu'Andromède est obligée de courir pour ne pas le rater. Une fois en dehors du commissariat, la jeune femme demande à son nouveau partenaire :

 

- Où allons-nous ?

 

Le terrien met un temps à répondre :

- En enfer, j'en ai bien peur…

 

Sans ajouter un mot de plus, Charles traverse le parking des engins policiers avant de se diriger vers la station de transport automatique la plus proche.

- Nous ne prenons pas de voiture ?, demande la martienne, interloquée.

 

L'inspecteur éclate de rire. Il met plusieurs dizaines de secondes à se ressaisir avant de répliquer :

- On voit bien que vous venez de la surface, vous ! Dans les souterrains, il est en général plus rapide de se rendre sur les lieux par les transports publiques qu'en voiture. Les voies sont constamment encombrées et ne sont pas toujours suffisamment larges pour laisser passer des véhicules.

 

Sans relever son ton légèrement condescendant, Titania enchaîne sur une autre question :

- Dans ce cas, à quoi servent ces engins ?

 

- Ce sont des supports blindés bien pratiques dans certaines situations...

 

La martienne ralentit. Des « supports blindés » ? Maintenant qu'elle observe plus attentivement ces engins de la police, elle s'aperçoit qu'ils ressemblent davantage à de petits tanks magnétiques qu'à de simples voitures. Chaque véhicule semble léviter au-dessus de quatre sphères pneumatiques de quatre-vingt centimètres de diamètre. Avec ce système, il n'y a plus besoin d'amortisseur, les blindés peuvent se déplacer sur tout type de terrain et deviennent extrêmement manœuvrables. Les sphères qui servent de roues étant contrôlées par la force électromagnétique, les frottements et l'usure sont fortement réduits.

 

- Allez, ne traînons pas !, s'exclame Charles.

 

Le quinquagénaire est déjà à la sortie du parking et s'apprête à traverser une large rue. Cette dernière est presque déserte. Mis à part quelques adolescents désœuvrés provenant des quartiers pauvres du vingt quatrième, tout le monde est au travail. De temps à autre, un vieux transporteur électrique du siècle dernier emprunte la route mal entretenue de la rue. En vitesse, Titania rattrape son coéquipier.

 

Côte à côte, ils marchent pendant cinq minutes. D'anciennes publicités interactives s'activent à leur passage. Agacé, le terrien retire ses lunettes de Réalité Augmentée. Sans tous les artifices de son environnement R.A., le corridor se révèle tel qu'il est à ses yeux. Les déchets qui étaient à demi cachés par les hologrammes publicitaires sont désormais pleinement visibles. Quelques lampes plasmiques, devant simuler le Soleil tel qu'on le perçoit sur Terre, sont hors service. Charles sourit. Il comprend pourquoi la majorité des martiens ne retire jamais leurs lunettes R.A. Le spectacle des souterrains qui s'offrirait à leur yeux est vraiment désolant. Seuls les réseaux de transports automatiques, la ventilation et les centres de recyclages sont bien entretenus car indispensables à la survie et à la prospérité des grosses compagnies. Le reste laisse grandement à désirer. Les parois en permabéton sont recouvertes par endroit de mousse verdâtre.

 

Soudain, Andromède fait la moue. Une odeur de pisse, de vomi et de misère monte à ses narines. Remarquant l'expression de son visage, Du Hautoy finit par lâcher :

- Bienvenue dans les souterrains, mademoiselle Andromède ! Ne vous en faites pas. D'ici quelques jours, vous vous serez habituée à la puanteur ambiante.

 

La jeune martienne ne répond pas. Elle continue silencieusement de suivre son équipier. Lorsqu'ils arrivent enfin à la station, un souffle d'air les accueille. Le transporteur monorail automatique décélère sans un bruit. Charles et Titania se mettent à courir. Tout essoufflés, ils finissent par entrer dans la rame. Quelques secondes plus tard, les portes se ferment et les wagons sans pilote commencent à se mouvoir.

 

La plupart des sièges sont vides. Seuls trois hommes en costard cravate sont assis au fond de la rame. Aucun d'entre eux ne portent de lunettes de Réalité Augmentée. Les gaillards doivent certainement disposer de lentilles R.A..

 

- Des recruteurs, répond Charles à la question silencieuse de Titania. Ils viennent chercher de la main d’œuvre dans les souterrains. D'après ce que je sais, il ne faut pas plaisanter avec ces gens là. D'ailleurs, on peut voir que deux d'entre eux sont armés.

 

Andromède les observe plus attentivement. En effet, en plissant des yeux, elle s'aperçoit qu'ils portent discrètement un pistolet lourd en mode transport à leur ceinture. Vu de loin, on a l'impression qu'ils possèdent un petit ballon de rugby pas plus gros qu'un poing.

 

Dix minutes plus tard, le quinquagénaire se prépare à sortir de la rame en se rapprochant des portes coulissantes. Titania fait de même. Lorsque les wagons s'arrêtent à la prochaine station, Charles fait un léger signe de tête aux recruteurs avant de passer les portes. Ces derniers répondent à son salut par un autre mouvement de la tête. Effrayée, la jeune martienne sort rapidement à la suite de son coéquipier.

 

Lorsque les deux policiers déboulent hors de la station, Du Hautoy remet ses lunettes de Réalité Augmentée.

- Tiens, fait-il. Une équipe de collègues est déjà sur place. Décidément, pour votre première affaire, vous allez avoir droit à un gros morceau.

 

La déclaration du terrien ne rassure absolument pas la jeune femme. Mais alors qu'elle est sur le point de poser des questions, une voix puissante se répercute contre les parois du corridor.

 

- J'vous ai dit d'circuler. Alors, circulez !

 

En face d'eux, un important attroupement attire l'attention. Un homme de deux mètres quatre-vingt dix en armure de combat repousse une foule de curieux. Il tient entre ses mains un fusil d'assaut déployé à accélération magnétique. Même de loin, le gaillard semble très intimidant. Tandis que les deux équipiers se rapprochent, Charles lance au gusse vêtu de plaques de céramiques renforcées :

- Ça alors ! Juan ? Vous avez sorti l'artillerie lourde, ma parole !

 

Le martien en armure tourne sa tête vers celui qui l'a apostrophé.

 

- Inspecteur Du Hautoy ? Merci d'être arrivé aussi vite. Je n'aime pas la tournure des événements. Mes trois collègues surveillent la scène de crime et…

 

Il s'interrompt un temps avant de reprendre :

- Qui est la jeune femme qui vous accompagne ?

 

- Ah, Juan, laissez-moi vous présenter ma nouvelle coéquipière : Titania Andromède. C'est une bleue de la surface, alors ménagez-la un petit peu.

 

Puis, se tournant vers Titania :

- Mademoiselle Andromède, voici Juan Larmonius. Ne vous en faites pas, même s'il fait peur comme ça, c'est un type extrêmement sympa.

 

- Enchantée, fait la martienne.

 

Juan répond par un léger mouvement de la tête. Son casque en néo-polymères empêche de voir son visage. Même sur Mars, les hommes atteignent rarement sa taille. En se tournant légèrement, le policier laisse apercevoir son exosquelette. Avec un tel matériel, il pourrait soulever une charge de plusieurs tonnes facilement. Rapidement, un second homme en armure les rejoint.

 

- Tu peux y aller, Juan. Je vais surveiller ici.

 

- Bien, je compte sur toi, lui répond l'intéressé.

 

Larmonius fait alors signe à Charles et à sa coéquipière de le suivre. Sans dire un mot, le petit groupe s'éloigne en vitesse de l'attroupement et pénètre dans le hall d'un bâtiment troglodytique. Le terrien s'arrête.

 

- Bon, qu'est-ce qu'on a ? finit-il par demander.

 

- Un meurtre. Et pas des moindres. C'est un têtard, lui répond l'homme en armure.

 

- Merde. La Grenouille a commencé à bouger ?

 

- Non, mais c'est pour ça qu'on est un peu tous sur les nerfs ici, inspecteur. Je n'ai vraiment pas envie que les choses dégénèrent.

 

Les deux hommes retombent dans le silence, pensifs. Titania n'ose pas interrompre leurs réflexions, même si elle n'a pas compris grand-chose de ces histoires de têtard et de grenouille. Le terrien finit par lâcher :

- Y a-t-il des témoins ?

 

- Oui, une putain de seize ans. C'est d'ailleurs pour ça qu'on vous a appelé en priorité. La petite ne souhaite parler à personne d'autre qu'à vous-même. Faut croire que vous lui avez tapé dans l’œil…

 

- Ha ha, ne me faites pas rire ! Je suis trop vieux pour ça, vous savez.

 

Les deux policiers éclatent de rire. Leur humour un peu lourd dédramatise une situation de crise. La jeune Andromède continue de suivre la conversation sans dire un mot.

 

- Nous allons d'abord examiner la scène de crime avant d'aller discuter avec la témoin, déclare le quinquagénaire.

 

- Très bien. Prenez votre temps. L'équipe scientifique et les nettoyeurs ne seront là que dans une heure. Sur ce, je vais rejoindre mon collègue. J'espère que l'on n'aura pas à affronter une horde de têtards enragés.

 

- Ne vous inquiétez pas, la Grenouille n'est pas aussi stupide.

 

- Je prie pour que l'avenir vous donne raison, inspecteur. Au fait, le corps se trouve dans la pièce du fond, là bas. Titus et Emilia doivent encore être à l'intérieur. Amusez-vous bien !

 

- Merci, Juan.

 

À ces mots, le policier en armure s'élance à la sortie du hall troglodytique. En un clignement d’œil, il a disparu du champ visuel des deux coéquipiers. Alors que ces derniers se dirigent vers la scène de crime, Titania demande :

- Dites-moi, inspecteur. Qui est cette Grenouille ?

 

- Ah oui, c'est vrai que vous n'êtes pas très au courant des forces militaires et des gangs du secteur vingt quatre… Je vais vous faire un rapide topo.

 

***

 

Suite demain pour le prochain épisode ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez afin que je puisse améliorer le chapitre lors d'une éventuelle réécriture !  ;)

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Chapitre II : Au commencement était le meurtre

 

 

Titania regarde son petit coéquipier terrien du haut de ses deux mètres trente. Elle patiente en silence qu'il commence son explication. Charles prend une grosse inspiration.

 

- Par où commencer ?, finit-il par lâcher. Ah oui, connaissez-vous les prix de certaines marchandises venant de la Terre comme le vin, le thé, les épices, le cacao, le café… Bref, de la vraie nourriture cultivée dans un sol riche en biomasse sous des conditions météorologiques particulières ?

 

- Ce n'est pas tous les jours qu'on en trouve, ça c'est sûr, lui répond-elle. Avec toutes les taxes imposées par la Confédération plus le coût du transport, ces produits sont très onéreux. Et même avec ça, ils sont très fréquemment en rupture de stock.

 

- Exactement. Et si je vous disais que certains ici ont des liens privilégiés avec des producteurs locaux sur Terre et qu'ils s'en servent pour acheter directement leur production là-bas avant de la faire parvenir ici, sur Mars, sans payer les taxes ni les droits de passage de la Confédération et de la Mars Global Company ?

 

- On peut facilement diviser les prix par deux, même en ayant une marge très confortable…

 

- Vous avez saisi. Comme la demande surpasse de beaucoup l'offre, le marché noir des produits issus de la biosphère terrestre se porte comme un charme… Et dans les souterrains des cités-dômes, il est très facile d'y cacher des marchandises de toute sorte. Le secteur vingt quatre n'y fait pas exception.

 

Les deux policiers commencent à marcher en direction de la pièce où se trouve le corps. À mesure qu'ils s'en approchent, une forte odeur de sang séché parvient à leurs narines. Avant même de pénétrer dans la salle, ils savent déjà qu'un carnage sans nom s'y est déroulé. Imperturbable, Du Hautoy poursuit ses explications.

 

- La Grenouille est à la tête d'un des plus puissants gangs de Borealis. Il est très respecté dans la pègre locale. Il traîne dans pas mal de trafics… Armes de dernière génération, prothèses cybernétiques illégales, cybercerveaux… Mais curieusement, ce n'est pas sa principale source de revenus.

 

Andromède pose un regard interrogatif sur son collègue. Les deux coéquipiers sont presque rendus à la porte mécanique maintenue ouverte de la salle où est le cadavre.

 

- Eh oui, la Grenouille fait partie de ceux qui ont des relations privilégiés avec plusieurs producteurs terriens. Il a bâti sa fortune et son prestige en amenant du café Arabica d’Éthiopie, plusieurs thés impériaux comme le pu-her, le Oolong, le maccha et j'en passe, ainsi que du cacao et certains légumes dits ''bio''. Il a monté un joli trafic et défendu bec-et-ongle ses parts de marché…

 

Avant de rentrer dans la pièce, Charles marque un temps d'arrêt. Durant quelques secondes, il se met à pianoter dans les airs. Il doit activer des commandes holographique qu'il est le seul à voir dans son environnement de Réalité Augmentée. Soudain, il sort de sa poche une fiole renfermant une sorte de liquide noirâtre. Délicatement, il la débouche avant de renverser un peu de son contenu sur l'une de ses mains. Sous les yeux hallucinés de Titania, la matière se met à se mouvoir toute seule et finit par recouvrir d'une fine couche protectrice le membre de son collègue jusqu'à l'avant-bras.

 

- Des nanites ?, demande-t-elle.

 

- Tout à fait, lui répond Charles. Je vais vous en passer aussi pour que vous puissiez vous en mettre sur vos mains et vos chaussures. On va éviter au maximum de laisser des traces sur la scène de crime. Les nanomachines vont absorber tous les déchets que notre organisme pourrait rejeter en temps normal et isoler les parties de nos corps qui pourraient être en contact direct avec des preuves.

 

Une fois leurs quatre membres recouverts d'une couche isolante de nanites noirâtres, les deux coéquipiers pénètrent dans la salle. Il y règne une atmosphère pesante. L'une des deux lampes plasmiques éclairant la pièce est hors service. C'est un petit espace de stockage. Des dizaines de paquets sont empilés les uns sur les autres. Pour se déplacer dans la salle, il faut zigzaguer entre toutes ces marchandises. De là où ils sont, Charles et Titania ne voient pas encore de corps. Attiré par les bruits de pas, une jeune femme brune de deux mètres cinquante sort tout d'un coup de derrière une pile cartons. Comme Andromède et Du Hautoy, elle porte des gants de nanomachines et ses chaussures sont recouvertes de matière noirâtre.

 

- Salut Emilia !, commence le terrien

 

- Tiens, tiens, tiens… Inspecteur Du Hautoy, ça fait plaisir que tu nous ais rejoint aussi rapidement !

 

- Tu as déjà bien examiné le corps, je suppose ?…

 

- Oui, et je pense que c'est un coup de The Mouse. C'est un crime signé.

 

- The Mouse ?, demande Titania.

 

Sans répondre, Emilia se tourne vers la jeune martienne et la regarde intensément. Dans les yeux de la colosse de deux mètres cinquante, Andromède perçoit une légère pointe de mépris. Le silence s'éternise et les deux femmes continuent de se défier du regard. Alors que l'ambiance s'électrise davantage, Charles finit par dire :

 

- Emilia, je te présente Titania Andromède. Elle vient d'être affectée à notre commissariat et c'est ma nouvelle coéquipière. Je...

 

- Je vois, lui répond la martienne brune en lui coupant la parole. Je me demande bien ce que cette Gong Zhu de la surface vient faire ici. Tu n'as pas de chance, Charles.

 

- Je fais avec, Emi.

 

Andromède sert les poings. Elle sent la colère montée en elle. Mais elle fait preuve d'une grande maîtrise de soi. Pour l'instant, elle vient tout juste de débarquer dans le milieu. Ce n'est pas le moment de se mettre à dos la plupart de ses collègues de travail. Si Titania veut se faire accepter au sein du secteur vingt quatre malgré le fait qu'elle soit issue d'une famille de privilégiés vivant en surface, elle doit redoubler d'efforts. Et ce n'est pas quelques petites provocations qui vont la détourner de ses objectifs et de ses idéaux.

 

- Madame, commence-t-elle. Si je ne connais pas les différents groupes armés et les rapports de force qu'ils entretiennent entre eux, je ne pourrai pas exercer mon travail d'enquêtrice correctement. Je vous repose donc la question : qui est The Mouse ?

 

Emilia éclate de rire. Visiblement, toute la tension qui s'est accumulée dans son corps s'évacue en un instant.

 

- Eh bien, c'est peut-être une Gong Zhu. Mais c'est une Gong Zhu motivée et qui en a dans le pantalon ! Je peux au moins lui accorder ça.

 

Sans dire un mot, Charles acquiesce de la tête. Il pourra peut-être tirer quelque chose d'intéressant de sa nouvelle coéquipière, tout compte fait.

 

- The Mouse, commence le terrien, est le chef d'un autre groupe du secteur vingt quatre. Tout comme la Grenouille s'occupe de l'importation de certains produits venant de la Terre, The Mouse s'est spécialisé dans le trafic de vins européens, fromages de toute sorte, de viandes et de poissons ainsi que de produits de luxe comme les parfums et les meubles en bois. Comme vous pouvez l'imaginer, il y a souvent des frictions entre les têtards de la Grenouille et les souriceaux de The Mouse. Ils ont parfois les mêmes contacts sur Terre pour acheter des marchandises à bas prix.

 

Il se tourne vers la colosse martienne brune avant de poursuivre :

 

- Comment tu sais que c'est un souriceau qui a fait ça ?

 

- Le mieux, c'est que tu ailles voir par toi-même pour t'en faire ta propre idée, l'ami.

 

À ces mots, Emilia retourne à ses occupations, disparaissant derrière la même pile de cartons aussi rapidement qu'elle en était apparue. De leur côté, Charles et Titania continuent leur progression dans la salle de stockage. Au bout d'un petit moment, ils finissent par apercevoir des tâches de sang séché sur le sol. À mesure qu'ils remontent les traces, ils finissent par débarquer sur la scène de crime proprement dite. L'odeur y est insupportable. Il y a du sang partout : au plafond, sur les caisses alentours et sur une large surface du sol. Le corps de deux mètres quarante ne s'est pas encore décomposé.

 

Le terrien s'attend à voir sa jeune collègue sous le choc. Même pour quelqu'un qui serait né dans les souterrains, une telle boucherie serait très dur à supporter. Mais à sa grande surprise, la martienne n'en laisse rien paraître. Avec assurance, Titania s'approche de la victime tout en évitant au maximum le sang séché sur le sol. Rapidement, elle est rejoint par Du Hautoy.

 

- Ah, je vois pourquoi Emilia nous a dit que c'était signé The Mouse, finit-il par lâcher.

 

En effet, le corps a été véritablement charcuté. Outre sa large entaille au niveau de la gorge, les avant-bras du pauvre diable n'ont plus aucune parcelle de peau, laissant les muscles à découvert. La victime a également été éviscérée. Une partie de ses boyaux coupés est laissée à l'air libre. Enfin, ultime humiliation, une grosse masse de fromage coupée en morceaux irréguliers à été introduite dans la bouche du supplicié.

 

En silence, l'inspecteur terrien s'approche du corps. Tendant la main vers la bouche de la victime, il en retire un morceau de fromage avant de le renifler allègrement.

 

- Mhm... intéressant, fait le policier.

 

- Qu'est ce que vous fai… commence Titania avant de s'interrompre brutalement.

 

Sous ses yeux hallucinés, Du Hautoy mange sans ménagement le petit morceau de fromage qu'il a entre les doigts. Alors qu'il avale le tout, il lâche :

 

- Je vois, je vois… Du Comté trente six mois d’affinage d'origine française… Même avec un an de salaire, je ne pourrai pas m'en payer une telle quantité ici, sur Mars.

 

- Mais bon sang ! Qu'est ce qui vous a pris ?, s'exclame Andromède qui semble être visiblement choquée cette fois-ci.

 

- Avant de me lancer une tomate, mademoiselle, dites-moi ce que vous pensez de cette scène de crime. Je vous ferai part de mes réflexions ensuite.

 

Déstabilisée par la nonchalance du terrien, Titania se met à examiner le corps en prenant soin d'éviter tout contact direct. Dix minutes durant, elle l'observe sous toutes les coutures, tournant autour comme un loup le ferait avec une proie de choix. Après avoir examiné les différentes blessures du supplicié, la martienne se redresse et déclare :

 

- Alors ça, c'est très étrange.

 

Charles éclate de rire. Il doit se reprendre à plusieurs fois avant de pouvoir reprendre la parole.

 

- « Étrange » ? C'est le seul mot qui vous vient à l'esprit ?

 

- Oui, lui répond-elle sans être décontenancée. Apparemment, la victime a été tuée avant qu'on lui ait fait subir toutes les autres exactions. Elle est morte égorgée, par un coup nette qui lui a aussi coupé les cordes vocales. C'est un professionnel qui a fait ça. La quantité de sang qui s'en est écoulée témoigne de cette première attaque. Le reste, on aurait dit une mise en scène de torture. L'éviscération et le dépouillement de la peau au niveau des avant-bras ont été réalisés post-mortem. Le cœur ne battait plus lorsqu'on lui a fait subir tout ça, ce qui explique une quantité de sang bien plus limitée à ces endroits là.

 

- Pas mal, pas mal. Je commence à comprendre pourquoi vous avez fini major de votre promotion. Votre sens de l'observation est impressionnant. Et qu'est ce que vous en déduisez, de tout ça ?

 

- Malgré cette mise en scène, les tueurs ont souhaité exécuter la victime le plus silencieusement possible. D'ailleurs, on ne remarque pratiquement aucune emprunte de pas. Comment un truc pareil est-il possible avec ce carnage ?

 

- C'est une très bonne question. Regardez par ici, maintenant.

 

Charles pointe une étagère de métal sur laquelle repose plusieurs paquets emballés de néo-polymères. Les barres soutenant le rayonnage ainsi que l'étagère elle-même sont déformées. Titania est atterrée.

 

- Ils avaient des exosquelettes, dit-elle.

 

- Ça m'en a tout l'air, lui répond le terrien. Bien sûr, il faudra attendre les conclusions de l'équipe des scientifiques et des nettoyeurs mais je suis au final persuadé que ce n'est pas un coup de The Mouse. La boucherie fait immédiatement penser aux souriceaux, comme lors de la guerre des Six Mois. Le fromage est ici pour renforcer cette hypothèse et faire propager plus rapidement la rumeur. Mais ce n'est pas le gang des souris qui a fait ça.

 

- Qu'est-ce qui vous permet de le dire ?, demande Andromède.

 

- D'abord, le fait que ce têtard ait été tué beaucoup trop vite. Ce n'est pas le genre de The Mouse. C'est horrible à dire, mais les souriceaux auraient pris leur temps. Toutes ces exactions auraient été réalisées alors que la victime aurait encore été vivante. Ensuite, le fromage introduit dans sa bouche, c'est un produit d'exception ! Pour marquer leur mépris, les souriceaux n'auraient jamais fait ça. Ils auraient plutôt foutu du faux-fromage fabriqué avec des levures cultivées en batterie de masse, histoire de faire passer le message ''en tant que merde, tu ne mérites de manger que de la merde''. Et enfin, quel serait leur intérêt de déclencher une nouvelle guerre avec la Grenouille ? Depuis le conflit sanglant cinq années auparavant, leurs deux groupes ont bien défini leurs parts de marché et s'échangent même leurs contacts terriens pour augmenter leurs revenus. Et pour ce que j'en sais, ce n'est pas près de changer. Cette affaire sent de plus en plus mauvais.

 

- Lorsque vous faites référence au conflit d'il y a cinq ans, vous voulez parler de la guerre des Six Mois ? Il paraît que ça a été plutôt rude dans les souterrains. Même à la surface, je me souviens que les conversations tournaient régulièrement autour de ce sujet lorsque j'étais encore étudiante.

 

- Je ne vous le fais pas dire. Au plus fort de cette guerre des gangs, on sortait plus de quatre cents cadavres des rues par jour rien qu'au secteur vingt quatre… La population a vraiment été traumatisée par ces événements.

 

- Je me souviens que presque toute la planète a failli sombrer dans la violence.

 

- Les deux tiers des cité-dômes ont eu affaire à ce conflit. Borealis a été l'une des villes les plus touchées avec près d'un tiers de ses souterrains complètement détruits…

 

Titania a d'autres questions mais elle se ravise. Elle sent que cette conversation a fait ressurgir des souvenirs douloureux chez son collègue terrien. Tentant de changer de sujet, la jeune martienne blonde demande :

 

- Il me semble qu'il y a eu une témoin de cette exécution. Elle est où, cette jeune fille qui ne veut parler qu'à vous ?

 

- Tiens, vous faites bien de me le rappeler.

 

Sans dire un mot de plus, Charles active son module de communication avant de parler à voix basse dans le vide. Pendant ce temps, Andromède observe le visage du mort. On peut y lire un mélange de surprise et d'incompréhension.

 

Qu'est ce qui a bien pu t'arriver, mon vieux ?, se demande la policière.

 

Au bout d'un petit moment, un autre membre des forces de l'ordre fait son apparition. Cette fois-ci, l'homme qui s'approche mesure entre deux mètres vingt et deux mètres trente. Il porte lui aussi une armure de combat mais a gardé son fusil d'assaut polyvalent en mode transport, accroché dans son dos. Sur lui aussi, des nanites noirâtres recouvrent ses quatre membres. Son casque empêche de voir son visage. Comme ses deux collègues qui refoulent quelques dizaines de curieux à l'extérieur du bâtiment troglodytique, il possède un exosquelette.

 

- Ah, Titus ! Merci d'être venu directement à notre rencontre, fait le terrien.

 

- C'est normal, inspecteur. Après tout, c'est moi qui vous ai demandé de venir en personne… Emilia m'a tout expliqué vis à vis de votre nouvelle collègue.

 

Puis, se tournant vers la jeune martienne :

 

- Enchanté, Titania Andromède. Mon nom est Titus Cmatic. Je fais parti des forces spéciales du commissariat du secteur vingt quatre.

 

- Ravie de vous connaître, lui répond l'intéressée.

 

Sous ses airs polis, le martien reste très pragmatique. Une fois les formalités faites, il plonge directement au cœur du sujet :

 

- Bien, inspecteur. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire jusqu'au témoin.

 

- Avant toute chose, Titus. Est ce que vous avez fait mention de cette fille qui a vu la scène au P.C. ?

 

- Je n'ai pas encore fait mon rapport à Yamamoto, donc…

 

- C'est très bien !, le coupe le quinquagénaire. En fait, je pense qu'il va falloir supprimer toute trace d'elle dans nos logs de communication. Tant que nous ne serons pas branchés au réseau et au serveur interne du commissariat, il ne faut surtout pas transmettre quoique ce soit à propos d'elle. Je sens que si la moindre information fuite, je ne lui donnerai pas plus de vingt quatre heures à vivre.

 

- Qu'est ce qui vous fait dire ça, inspecteur ?

 

- Mon intuition. Et jusqu'ici, elle ne m'a jamais fait défaut. Croyez-moi Titus. Je sens que ce crime va bien au-delà qu'un simple conflit entre têtards et souriceaux.

 

- Je comprends. Je vais voir ce que je peux faire.

 

- Je vous en remercie… et la témoin aussi.

 

En silence, les deux coéquipiers suivent le martien en armure. Ce dernier les conduit tout au fond de la salle de stockage. Avec surprise, Charles et Titania découvrent une seconde pièce qui semble plus petite. Debout, à côté de la porte qui y mène, Emilia a le regard vide. Elle pianote machinalement dans les airs. La martienne brune doit sûrement effectuer des recherches. Alors que ses trois collègues passent tout près d'elle, elle ne les remarque même pas, plongée qu'elle est dans son environnement de Réalité Augmentée.

 

- La fille n'a pas quitté cette petite salle depuis que le crime a eu lieu, commente Titus. C'est une prostituée de seize ans et elle s'appelle…

 

- Kira, fait le terrien alors qu'il entre dans la pièce.

 

***

 

Petite note pour les lecteurs: ''Gong Zhu'' (公主) signifie ''princesse'' en chinois.

 

J'espère que ce chapitre vous aura plu ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez ! A demain pour la suite !

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Chapitre III : Puis vinrent les rêves brisés

 

 

Les trois policiers entrent dans la petite salle. La lumière y est tamisée. Sur la gauche, on peut apercevoir deux grands placards. La pièce est exiguë. Apparemment, on s'en sert comme débarras de vêtements. Des piles de pantalons, de T-shirts, de sweats parfois à demi déchirés et de chaussures s'y entassent à même le sol. Tous sont en matière synthétique. Au centre de la salle, on trouve une table rectangulaire avec cinq chaises en néo-polymères. Sur l'une d'entre elles, une jeune fille de deux mètres vingt y est assise. Très légèrement vêtue, elle a la tête recroquevillée entre ses bras. Parcourue de soubresauts, elle sanglote encore fortement.

 

Mais ce n'est vraiment qu'une gamine !, se dit Andromède.

 

- Kira ?, dit doucement le terrien.

 

La petite prostituée lève la tête, les yeux rougis par les larmes. Elle est toujours sous le choc. La scène qu'elle a vue va, à coup sûr, la marquer tout au long de sa vie. Dés qu'elle aperçoit le quinquagénaire, la jeune fille se lève brusquement, faisant tomber sa chaise à la renverse. Puis, elle se précipite dans les bras de l'inspecteur avant de pleurer de plus belle.

 

- Là, là… Tout va bien…, rassure Charles.

 

Aux côtés de la ''petite'' martienne, Du Hautoy fait figure de véritable nain. Mais malgré tout, Titania a l'impression de voir un père calmer sa fille avec douceur. Dix minutes durant, le quinquagénaire reste ainsi avec Kira jusqu'à ce qu'elle finisse par s'apaiser.

 

- Je…, commence la jeune fille avant d'être parcourue par de nouveaux soubresauts.

 

- Ne te force pas, la conseille le terrien. Va d'abord t’asseoir et respire un bon coup. On verra la suite après.

 

Sans dire un mot de plus, Kira obtempère. Elle semble beaucoup respecter Charles. Andromède compte d'ailleurs poser plusieurs questions à l'inspecteur plus tard, à ce propos.

 

- Bien. Comment va ton frère ?, commence le quinquagénaire.

 

- Il va un peu mieux, lui répond la jeune fille. Il n'a pas fait de rechute depuis la prise de son dernier traitement.

 

- Ah, ça c'est une bonne nouvelle. Avec un peu de chance, il y aura quelques améliorations.

 

Kira sourit. Pour la première fois depuis longtemps, la jeune martienne sourit. Elle semble se détendre quelque peu. La tension accumulée dans ses muscles se relâche. Elle prend une grande inspiration avant de prendre la parole :

 

- Tu as toujours été là pour moi et mon frérot, Charles. Et pour cela, même une vie entière ne suffira pas à te rembourser la dette que je te dois.

 

- Encore à radoter ça, réplique le terrien. Fais attention, tu vas finir par attraper quelques rides !

 

La plaisanterie fait mouche. Kira se met à rire. Dire qu'un instant plus tôt, elle était inconsolable. Maintenant, durant quelques secondes, elle ressemble à toutes les adolescentes de son âge : pleine de vie et énergétique. Mais bien vite, le silence retombe dans la pièce. Titania jette un coup d’œil à son collègue terrien. Ce dernier se demande comment aborder le sujet du meurtre sans être brusque. Il n'aura pas l'occasion d'y réfléchir davantage. La jeune fille amène d'elle-même le sujet.

 

- J'ai tout vu, déclare-t-elle.

 

Sans qu'elle en soit consciente, Kira est parcourue de petits tremblements. Lorsqu'elle tente de se souvenir de la scène, la panique se lit dans ses yeux. Mais courageuse qu'elle est, elle tient bon.

 

- Ne te force pas, fait le terrien. Si tu n'as pas envie d'en parler maintenant, rien ne presse.

 

- Non, Charles. Je dois le faire.

 

L'adolescente prend une longue inspiration avant de reprendre son récit.

 

- Le type qui s'est fait… qui s'est fait tuer… Il s'appelle Frank Corellien. J'avais rendez-vous avec lui pour… enfin, tu vois quoi.

 

- Oui, répond simplement le quinquagénaire.

 

Kira regarde le plafond. Quelques fissures ont fait leur apparition dans le permabéton. Se forçant à les observer pour ne pas pleurer, la jeune fille continue :

 

- J'étais ici en train de me préparer lorsque c'est arrivé… Franky… Franky était en train de m'attendre dans la salle de stockage. Oh merde, c'était un jeune con mais il méritait pas ça ! Personne ne mérite ça. Personne.

 

Charles reste silencieux. Il ne peut pas lui donner tord. De telles images traumatiseraient n'importe qui. Le quinquagénaire se rappelle d'autres scènes, toutes aussi violentes : des souvenirs liés à ses premiers mois d'affectation sur Mars. Des souvenirs de la guerre des Six Mois. Après une courte pause, l'adolescente reprend :

 

- Au début, je n'ai rien remarqué. Puis, j'ai comme entendu un gargouillement. On aurait dit quelqu'un en train de se noyer. Discrètement, j'ai jeté un coup d’œil par la porte et… et je…

 

Kira a un haut le cœur. Rapidement, elle met sa main devant sa bouche pour éviter de vomir. Son visage devient blême.

 

- Titus, voulez-vous lui apporter un peu d'eau s'il vous plaît ? Demande le quinquagénaire à son collègue en armure.

 

- Bien sûr inspecteur.

 

Le temps que Cmatic revienne avec un verre d'eau, l'adolescente s'est reprise. Elle accepte avec gratitude le récipient que lui tend l'agent des forces spéciales. Puis, elle essuie la sueur sur son front d'un revers de la main avant de continuer :

 

- Il y avait trois types. Tous en cyber-armure et très lourdement armés. C'étaient des colosses, je m'en souviens parfaitement. Ils devaient bien faire plus de deux mètres quatre vingt… Deux d'entre eux avaient sorti une lame à ultra-son et étaient en train de… de jouer au boucher avec Franky… Il y avait du sang partout… Le troisième surveillait les alentours.

 

La jeune fille fait une pause. Elle se force à calmer ses tremblements. Au bout d'un certain temps, elle finit par dire :

 

- À un moment, l'un de ces mecs a dû s'apercevoir que la porte d'ici était entre-ouverte. Le type qui surveillait s'est ensuite dirigé vers moi. J'ai paniqué. J'ai vraiment cru que j'allais y rester. Mais j'ai eu le réflexe de me cacher dans l'armoire que vous voyez, là… Je … Je m'y étais à peine enfermée que le mec a débarqué dans la pièce en poussant lentement la porte. Il avait déployé son arme… J'ai prié tous les Dieux existants… Lorsqu'il a regardé dans ma direction, je me suis faite dessus… Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie... Au bout de quelques secondes qui m'ont parues être une éternité, il a fini par quitter la pièce. Je n'ai plus bougé de mon armoire jusqu'à ce que la police arrive.

 

Elle s'est mise à parler rapidement, sans forcément prendre le temps de respirer. Kira reprend son souffle. Le silence retombe dans la pièce et personne n'ose le rompre durant un moment. Finalement, l'inspecteur demande:

 

- Kira, est ce que tu peux me décrire le type d'armure que portaient ces hommes ?

 

La jeune fille se tourne vers le quinquagénaire. Cherchant à mettre de l'ordre dans ses pensées, l'adolescente passe inconsciemment sa main droite dans ses longs cheveux bruns. Les policiers voient qu'elle fournit un gros effort pour ne pas s’apitoyer de nouveau.

 

- Je… Leur armures étaient gris-noires, finit-elle par répondre. Je me souviens que parfois, elles semblaient refléter la lumière par endroit, comme de petits miroirs.

 

Le visage de Charles se décompose. Titania s'en aperçoit mais ne fait aucun commentaire.

 

- Des petits miroirs…, reprend le quinquagénaire, pensif. Des armures à camouflage optique.

 

- Mais c'est horriblement cher, ces cyberprotections !, s'exclame Titus Cmatic.

 

- En effet. Je n'aime pas du tout la tournure que prend cette affaire, commente l'inspecteur.

 

La déclaration de Du Hautoy ne rassure absolument pas l'adolescente. Inconsciemment, elle se recroqueville à nouveau. Titania Andromède jette un regard noir à son collègue terrien. Ce dernier prend un air navré. Mais bien vite, l'inspecteur se met à manipuler son ordinateur portable quantique.

 

- Agent Cmatic, finit-il par lâcher. Il va falloir exfiltrer la témoin le plus discrètement possible. Personne ne doit savoir qu'elle était ici. Je ne veux aucune trace dans la cybersphère non plus. Pas un mot sur elle en dehors des serveurs internes du commissariat, me suis-je bien fait comprendre ?

 

- Tout à fait, inspecteur. Nous ferons en sortes de faire sortir Kira sans faire de vagues.

 

- Très bien, je m'en remets à vous, Titus.

 

Le terrien se lève. Ses recherches rapides sur le réseau martien ont de quoi inquiéter. De plus en plus d'incidents impliquant des têtards sont signalés dans tout le secteur. La rumeur s'est propagée beaucoup plus vite que ce qu'il avait envisagé. La cybersphère est en effervescence.

 

- Titus, est-ce que vous pouvez nous prêter deux M-X6, à moi et à ma collègue ?, demande soudainement Du Hautoy.

 

- Oui, bien sûr inspecteur, lui répond l'intéressé. Mais qu'est ce que vous comptez faire ?

 

- Je vais rendre visite à la Grenouille.

 

- Vous n'y pensez pas !

 

- Au contraire. La grogne monte et la rumeur se propage. Si on n'y va pas maintenant, on le regrettera amèrement ensuite… Et je ne veux surtout pas revivre une guerre des Six Mois.

 

À ces mots, le policier en armure sort précipitamment de la pièce. Parti chercher les deux pistolets lourds demandés par le terrien, il en aura pour quelques minutes. Pendant ce temps, Kira porte un regard horrifié sur son protecteur terrien. Malgré son jeune âge, l'adolescente est loin d'être une idiote. De sombres souvenirs remontant aux événements d'il y a cinq ans reviennent à son esprit. Les larmes aux yeux, elle supplie :

 

- Charles, tu ne vas pas me laisser toute seule, dis ?

 

Le terrien se tourne vers la jeune martienne. Lorsqu'il croise son regard, son cœur se déchire. Mais s'il veut éviter que la situation s'envenime, il doit absolument tuer le problème dans l’œuf.

 

- Écoute, Kira, commence-t-il. L'agent Cmatic va tout faire pour garantir ton anonymat. Même pour un technocybride qui consultera la cybersphère, tu ne seras jamais reliée à cette affaire. Et crois-moi : de nos jours, l'anonymat est la protection la plus efficace que je puisse te donner. En attendant, prends bien soin de ton frère. Hier, je t'ai fait un transfert de cinq cents crédits pour son traitement, comme je le fais chaque mois.

 

- À t'entendre, j'ai l'impression que tu ne vas pas revenir, lui répond l'adolescente d'une voix tremblante sous le coup de l'émotion.

 

- J'ai connu bien pire, Kira. Et je m'en suis toujours sorti. Aujourd'hui ne fera pas exception…

 

Alors que la jeune martienne est sur le point de répliquer, l'agent des forces spéciales Titus Cmatic débarque dans la pièce. Il porte dans chacune de ses mains deux armes en mode transport. Vu de loin, on a l'impression que ce sont deux petits ballons de rugby. Une partie de ces armes émet une lumière bleutée, preuve que la batterie supraconductrice est pleine d'énergie électrique. Cela signifie que les balles tirées par ces pistolets pourront être accélérées à des vitesses dépassant les trois kilomètres par seconde. De quoi mettre à rude épreuve les armures cybernétiques les plus modernes. À la vue des M-X6, Charles finit par dire :

 

- Tout bien réfléchi, mademoiselle Andromède, il vaudrait peut-être mieux que vous restez ici avec Cmatic et que vous accompagnez Kira au commissariat lorsque le transporteur de mise sous scellé arrivera.

 

La martienne blonde regarde son collègue terrien droit dans les yeux.

 

- Inspecteur Du Hautoy, dit-elle. Je suis votre coéquipière. Je vous accompagne.

 

- Ça risque d'être dangereux, prévient Charles.

 

- Quand bien même. Je serais une bien piètre policière si, dés qu'il y a un danger, je ne dois pas l'affronter. Faites-moi confiance. J'ai suivi plusieurs stages commandos et je sais me servir d'une arme, croyez moi.

 

Alors qu'elle parlait, Titania n'a pas cillé une seule fois. L'inspecteur a bien senti sa volonté à toute épreuve qui émane de sa personne. Cela dit, Charles n'a pas pour habitude de mettre en danger quelqu'un d'autre, à fortiori s'il s'agit d'une bleue sans expérience. Son visage plongé dans une profonde réflexion, le terrien garde le silence.

 

- Faites-moi confiance, Charles, lui répète Andromède. Vous ne le regretterez pas. Ce n'est pas avec mes beaux yeux que je suis sortie major de promo.

 

L'argument semble porter. L'inspecteur finit par dire :

 

- Très bien, vous pouvez m'accompagner. De toute façon, j'ai comme l'impression que vous m'aurez suivi de toute manière…

 

- Suis-je si prévisible que ça ?, lui répond en souriant sa jeune coéquipière.

 

Puis, se tournant vers l'adolescente, le quinquagénaire déclare :

 

- Kira, je te promets de vous rendre visite à toi et à ton frère ce soir. Ne te décourage pas. Jamais.

 

- Oui, Charles. Nous t'attendrons. Alors tu as intérêt à venir !

 

- Je t'en fais la promesse, Kira.

 

Entre temps, Titus a déposé les M-X6 sur la table. Depuis un petit moment déjà, il manipule son O.P.Q. afin de programmer les deux armes de poing. Ces derniers ne seront utilisables que par leur utilisateur attitré. Une fois l'opération terminé, l'agent des forces spéciales se contente de faire un signe de tête à l'inspecteur.

 

Sans dire un mot, Charles prend l'un des pistolet lourd. La voix artificielle de l'intelligence artificielle (I.A.) de l'arme se fait entendre dans les oreillettes de ses lunettes de Réalité Augmentée :

 

- Charles Du Hautoy. Statut : inspecteur. Autorisation d'utilisation accordée. Mise à jour du système d'aide à la visée terminée. Puissions-nous protéger, ensemble, l'humanité par delà le système solaire.

 

Le quinquagénaire sourit. Depuis qu'il est entré dans la police, sur Terre, la formule de politesse des I.A. de soutien n'a toujours pas changé. ''Protéger l'humanité''… Quelle noble cause ! Surtout qu'il s'agit toujours de protéger les humains d'eux-mêmes… L'Homme est un loup pour l'Homme, comme disait Hobbes près de huit siècles auparavant. Et depuis tout ce temps, ce proverbe a toujours été d'actualité.

 

- Bien, il faut y aller maintenant, conclue Charles.

 

- Je vous suis, inspecteur, lui répond sa coéquipière martienne.

 

Rapidement, les deux policiers du vingt-quatrième sortent de la pièce, leur arme en mode transport à leur ceinture. Lorsqu'ils finissent dans le hall du bâtiment troglodytique, Charles récupère les nanites d'isolation dans sa fiole avant de sortir dans le corridor principal de circulation. Alors qu'ils passent le barrage policier établi par Juan et son collègue, les deux inspecteurs leur adressent un salut d'un signe de la tête avant de poursuivre leur chemin.

 

Sur la route menant à la station mono-rail, Titania demande à son coéquipier :

 

- Dites-moi, Du Hautoy, comment avez-vous connu Kira ?

 

- C'est une longue histoire, Titania Andromède. Et pas des plus joyeuses. Enfin, je suppose que j'ai le temps de vous la raconter jusqu'à ce que nous arrivons à destination.

 

Le terrien réfléchit avant de dire quoi que ce soit. Son regard se perd dans le plafond en permaton du corridor. Portant ses lunettes R.A., une myriade de publicités holographiques tridims camouflent les fissures et la mousse verdâtre que l'on pourrait y voir. De temps à autres, Charles repère des boules relais grises, à demi-cachés par les hologrammes mal configurés. Ces dernières permettent au réseau et à la cybersphère de s'étendre d'un bout à l'autre des sous-terrains de Borealis. Tout comme les systèmes de ventilation et de recyclage, la cybersphère est indispensable à l'épanouissement économique de Mars. Toutes les installations qui y sont associées sont donc entretenues avec soin par les compagnies de la planète rouge.

 

Alors qu'ils sont en vue de la station mono-rail, Charles est sur le point de commencer son histoire. Mais tout d'un coup, Titania s'agenouille et se prend sa tête entre ses mains. Son corps tremble. La jolie blonde sue à grosse goûte. Elle semble souffrir d'une très forte migraine.

 

- Titania, qu'est ce qui ne va pas ?, demande le quinquagénaire, inquiet.

 

- Je…, commence par répondre la martienne avant d'être interrompue par une voix artificielle.

 

Du Hautoy peut l'entendre dans ses oreillettes. Andromède, elle, la perçoit directement dans son esprit.

 

In times of war, I will have no doubt.

 

- Merde, fait l'inspecteur terrien. C'est une cyber-attaque. Titania, vous pouvez vous déconnecter ?

 

- Non… lui répond difficilement cette dernière. Mon cybercerveau ne peut pas… s'isoler si facilement… du réseau ambiant.

 

Facing the death, I will have no remorse.

 

À travers ses lunettes R.A., Charles s'aperçoit que la station mono-rail devant lui commence à se disloquer. Une forme globuleuse noire est en train d'avaler littéralement tout le bâtiment. L'environnement virtuel se fissure. Les hologrammes se brouillent et les murs changent progressivement de couleur.

 

Le terrien retire un temps ses lunettes. Dans la réalité, rien ne semble être altéré. Seules quelques lampes plasmiques commencent à clignoter, signe inquiétant d'une attaque informatique massive de l'environnement R.A. locale. Rapidement, Du Hautoy remet ses lunettes.

 

And against my enemies, I will show no mercy.

 

À ses mots, l'enfer se déchaîne sur les deux policiers.

 

***

 

Traduction :

 

In times of war, I will have no doubt

Facing the death, I will have no remorse.

And against my enemies, I will show no mercy.

 

En ces temps de guerre, je ne douterai pas.

Face à la mort, je n'aurai aucun regret.

Et contre mes ennemis, je serai sans pitié.

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Chapitre IV : Au cœur de la cybersphère

 

 

Stress. Choc émotionnel. Sous les yeux hallucinés du terrien, à travers ses lunettes R.A., le monde change d'humeur et de couleur. Il s'assombrit. L'espace se déforme. Le spectre lumineux des lampes plasmiques dévie vers le bleu. Les hologrammes disparaissent. Les textures des murs se couvrent de suites de un et de zéro. Ces successions de chiffres deviennent de plus en plus petits jusqu'à se transformer en de minces filaments cyans. Puis, sortant de nulle part, des cubes bleutés de différentes tailles apparaissent soudainement. La cybersphère se mêle à la réalité. Cet espace le plus profond du Réseau se dessine sous le regard de l'inspecteur. Seuls les technocybrides peuvent normalement y accéder, manipulant directement les paquets et les trames d'information via l'interface neuronale de leur cybercerveau.

 

Mais naviguer dans le monde des intelligences artificielles n'est pas sans risque. Cela requiert un entraînement particulier et les technocybrides peuvent y perdre la raison s'ils n'y prennent pas garde. Tout comme certains autistes férus de mathématiques voient les opérations et les chiffres comme autant de formes et de couleurs mentales, l'interface neurale des technocybrides construit une représentation psychique des données informatiques dans l'esprit de leur propriétaire. Ces plongeurs de la cybersphère ont alors la possibilité d'évoluer dans ce monde virtuel tout comme les humains lambda le font dans la réalité. Cela dit, Charles n'a jamais entendu parlé que des individus ne possédant pas de cybercerveau puissent avoir un aperçu de la cybersphère et ce, juste à travers de simples lunettes de Réalité Augmentée.

 

Petit à petit, des milliers de liens se créent et disparaissent entre les formes cubiques bleutées. Le terrien suppose qu'il est en train d'observer les systèmes et les serveurs cybernétiques du nœud local du Réseau. Il jette un coup d’œil à sa coéquipière. Agenouillée, cette dernière tient toujours sa tête entre ses deux mains. Elle semble souffrir terriblement. Alors que Du Hautoy s'apprête à lui porter secours, un hologramme aux allures fantomatiques apparaît dans son champs de vision, à vingt mètres juste devant lui. L'inspecteur plisse les yeux. Il distingue deux bras, deux jambes mais pas de visage. La forme humaine est de couleur blanche et semble immatérielle. Elle est immobile. Instinctivement, le terrien se tient prêt à dégainer son pistolet lourd, bien qu'il sache pertinemment que ses tirs n'auront aucun effet. Quelques secondes s'écoulent avant que l'hologramme translucide n'effectue un premier geste.

 

Dans les mains de la forme fantomatique, un longue épée légèrement courbée se matérialise. La lame de l'arme semble étinceler de mille feux.

 

Un katana ?, se questionne le terrien.

 

Tout d'un coup, en un battement de cil, l'hologramme humaine de deux mètres cinquante se téléporte à moins d'un mètre du terrien, brandissant son arme de mêlée. D'un geste instinctif, Charles se protège le visage alors que la longue lame s'abat sur lui. Mais à sa grande surprise, le katana le traverse de part en part sans difficulté, et sans qu'il ne souffre d'aucune manière. Les attaques immatérielles n'ont pas de prise sur son corps ancré dans la réalité. Ce n'est qu'en entendant le cri terrible lancé par sa coéquipière que Du Hautoy comprit qu'il n'était pas la cible de l'attaque. Derrière lui, fauchée de plein fouet, Titania perd connaissance.

 

L'agresseur se téléporte à nouveau à vingt mètres devant les deux policiers. Son attitude suggère qu'il va lancer une seconde attaque. Soudain, une demi sphère dorée parcourue de zébrures jaunes extrêmement lumineuse se matérialise, entourant les deux policiers du secteur vingt quatre.

 

- Mais qu'est ce que… commence l'inspecteur alors qu'il lève les yeux.

 

Juste à ses côtés, se tient debout sa collègue, Titania Andromède. Ou plus précisément, c'est l'hologramme de la martienne qui le surplombe du haut de ses deux mètres trente. La policière fixe sans sourciller leur adversaire. Ce dernier assène des coups sans relâche sur le dôme doré. Chacune de ses attaques est repoussée violemment dans une déflagration numérique étincelante.

Charles regarde à ses pieds. Le corps physique d'Andromède est toujours là, immobile, comme si sa collègue était plongée dans un profond coma. Le terrien pousse un soupir avant de déclarer :

 

- Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez une technocybride, Titania.

 

- Nous avons tous nos petits secrets, Charles, lui répond-t-elle à travers son avatar holographique.

 

Alors que les attaques contre le dôme protecteur doré augmentent en intensité, la martienne finit par dire :

 

- Ça ne va pas tenir très longtemps…

 

- Il n'y a aucun moyen de contacter le commissariat ou d'autres équipes en renfort ?

 

- Non, lui répond la jeune femme. L'espace autour de ce nœud local du Réseau a été mis en quarantaine. Il est impossible de communiquer avec qui que ce soit…

 

Charles retire un instant ses lunettes R.A.. On n'y voit plus rien. Les rues et les corridors du secteur sont complètement plongés dans le noir. Les lampes plasmiques sont toutes éteintes. À plus de cent mètres de sa position, l'éclairage est en revanche fonctionnel, signe qu'un autre nœud du Réseau semble être en charge de cette partie du secteur. L'inspecteur remet ses lunettes.

 

- On dirait que l'attaque informatique ne touche pas les zones d'influence des autres nœuds du Réseau, commente le terrien.

 

- Cela ne m'étonne guère, lui répond sa collègue. C'est déjà un exploit technique que d’avoir pu pirater un seul nœud. Le type qui nous fait face n'est pas n'importe qui… à supposer que ce soit bien un humain…

 

- Ce n'est pas très encourageant…

 

- En effet, déclare la martienne sur un ton sarcastique

 

Le dôme s'illumine encore un peu plus. La fréquence des attaques à son encontre augmente considérablement si bien qu'il devient impossible pour l’œil humain de toutes les suivre. En plus des coups donnés avec son arme de mêlée, l'avatar translucide semble aussi contrôler des plate-formes volante de tir.

 

- Qu'est ce qui peut bien le pousser à nous attaquer ? Se demande à haute voix l'inspecteur.

 

- Il doit sûrement en vouloir aux données stockées dans mon cybercerveau, lui répond Titania. Ses premières attaques ont violemment ébranlé mes pare-feux et anti-virus. C'est comme si on vous donnait des coups de marteau dans votre propre crâne.

 

- Et il y a un moyen de s'échapper de ce bourbier ?

 

- Comme vous ne possédez aucun port d'entrée à la cybersphère, l'attaquant ne peut rien contre vous. Je ne peux pas en dire autant en ce qui me concerne… Si seulement mon corps physique pouvait être transporté hors de la zone d'influence de ce nœud du Réseau, il ne serait plus en mesure de m'attaquer comme il le fait actuellement.

 

- Je vois.

 

Le terrien réfléchit à toute vitesse. La zone d'influence de l'autre nœud du Réseau ne se trouve qu'à cent mètres de leur position. Depuis qu'il se trouve sur Mars, Charles n'a cessé de faire du sport tous les jours et d'utiliser des appareils qui entretiennent sa masse musculaire ainsi que sa structure osseuse. Ainsi, s'il devait retourner sur Terre, il n'aurait besoin que de quelques jours pour se réhabituer à la gravité terrestre. Il pourra donc transporter sa collègue sans difficulté afin de la mettre à l'abri, cent mètres plus loin. Cela dit, il lui faudra un peu de temps.

 

- Titania, fait-il. Si vous deviez retenir ce type pour éviter qu'il ne s'attaque à votre corps physique, vous tiendriez combien de temps ?

 

L'avatar d'Andromède se tourne vers le quinquagénaire, interloquée.

 

- Où voulez-vous en venir, Charles ?, lui dit-elle.

 

- Eh bien, je suis terrien et je me maintiens en forme. Il me faudra moins d'une vingtaine de secondes pour vous transporter vers la zone d'influence du nœud suivant. Est ce que vous pensez pouvoir lui faire face durant ce laps de temps ?

 

- Au train où vont les choses, nous n'avons pas vraiment le choix, conclue-t-elle. Dites-moi lorsque vous serez prêt à sprinter.

 

- OK, répond du Hautoy.

 

Toute la difficulté de l'affaire réside dans le transport du corps physique de Titania. Ce dernier a une masse d'environ quarante cinq kilogrammes. Mais sur Mars, compte tenu de la gravité trois fois plus petite que celle de la Terre, le poids d'Andromède est également trois fois inférieur à celui qu'il pèserait sur la planète bleue pour cette même masse. En ce qui concerne Charles, le problème vient donc surtout de la grande taille de la jeune demoiselle. Il finit tant bien que mal par la hisser sur son dos en tentant de ne pas laisser traîner les jambes de la martienne. Hors contexte, on aurait dit un mauvais numéro d'équilibriste qui prêterait à rire. Malheureusement pour lui, Charles ne devra surtout pas perdre l'équilibre au risque de blesser gravement sa collègue et de la laisser sans défense aux mains de leur adversaire.

 

- Je suis prêt, finit par dire l'inspecteur. C'est quand vous voulez.

 

- À trois, lance l'avatar de la martienne. Un… Deux… Trois.

 

Brusquement, le dôme de lumière dorée disparaît. Titania commence sa contre-attaque. Des dizaines de filaments violacés partent de son avatar pour se lancer à l'assaut de l'hologramme translucide de leur attaquant. Ils vont si vite que Charles ne peut pas les suivre du regard. Parallèlement, trois sphères de couleur bleue s'élèvent à trois mètres au-dessus du terrien. Ils ouvrent le feu sans discontinuer sur les plate-formes volantes adverses qui répliquent instantanément. C'est un véritable spectacle pyrotechnique qui se déploie sous les yeux du quinquagénaire. Des projectiles lumineux partent dans tous les sens, détruisant certains cubes bleutés qui disparaissent dans des déflagrations numériques.

 

Mais le terrien n'a pas le temps d'admirer ce duel de technocybrides. Il s'élance vers la zone d'influence du second nœud. Faisant des bons de plus de quatre mètres, Charles du Hautoy augmente sa vitesse. À chaque pas, à chaque nouveau saut, il a l'impression qu'il va perdre l'équilibre. Mais il parvient toujours à bien se réceptionner. La limite floue de l'aire d'influence du second nœud du Réseau se rapproche. Plus que vingt mètres. Plus que cinq sauts.

 

Tout d'un coup, un filament rougeâtre se dirige vers lui à toute vitesse. Sans appuie au sol, voltigeant dans les airs, il n'a aucun moyen de l'éviter.

 

Merde !, se dit-il.

 

Alors que le filament est sur le point de toucher la martienne, un mur bleuté apparaît soudainement. Le filament le percute de plein fouet, provoquant une explosion de mille couleurs.

 

- Fonce, Charles ! Fonce !, hurle l'avatar de la martienne.

 

Le quinquagénaire reprend ses esprits. En quelques secondes, il finit d'effectuer les cinq sauts qui le sépare de la seconde zone d'influence. Lorsqu'il pénètre dans le périmètre du second nœud du Réseau, il est aveuglé. Déséquilibré, le terrien trébuche. Du Hautoy et sa collègue martienne s'étalent de tout leur long sur le sol jaunâtre, sous la lumière des lampes plasmiques.

 

Rapidement, Charles se relève avant de se diriger vers la jeune femme blonde.

 

- Titania !, lance-t-il. Vous allez bien ?

 

La martienne ne lui répond pas tout de suite. Elle peine à ouvrir ses yeux avant de se tenir la tête dans sa main droite. Tout en tentant de se redresser, la jeune femme émet un grognement. Le visage soucieux de son vieux collègue la force de répondre :

 

- Je vais bien, Charles. Je vais bien.

 

- Votre voix tremblante m'indique tout le contraire.

 

- Tiens donc, je ne pensais pas que vous…

 

Elle s'interrompt. L'inspecteur lui a fait un geste de la main sans équivoque. Quelque chose ne va pas. Délicatement, il sort de sa ceinture une petite boule de deux centimètres de diamètre.

 

- Surtout, ne faites pas de geste brusque, lui chuchote-t-il.

 

À soixante mètres de leur position au niveau d'un coin de rue, des mouvements imperceptibles provoquent des déplacements d'air. Titania ne les a pas remarqué.

 

- Essayez d'éteindre vos lunettes R.A. Et si vous n'y parvenez pas, fermez les yeux, lui conseille le terrien.

 

- Très bien.

 

D'un même mouvement, Charles jette au loin sa petite grenade aveuglante avant de prendre sa collègue toute surprise dans les bras et de s'élancer à couvert derrière un véhicule à quelques mètres d'eux. L'instant d'après, un flash lumineux interrompt pour quelques secondes les systèmes d'aide à la visée des hommes en camouflage optique. Malgré tout, ils ouvrent le feu. Les projectiles filent à plus de deux kilomètres par seconde. Les murs en permabéton sont déchiquetés. Le véhicule derrière lequel les deux policiers se sont abrités prend feu. Au bout d'une vingtaine de secondes d'un feu nourri, un nuage de poussière englobe toute une partie de l'avenue. On n'y voit plus rien.

 

Le terrien n'ose pas bouger d'un pouce. Il ne possède pas d'armure énergétique. S'il est touché par un projectile à haute vélocité, il est certain de perdre un membre dans le meilleur des cas. Malgré tout, il finit par revêtir ses lunettes R.A. D'une voix désespérée, il lance sur toutes les fréquence de police :

 

- A toutes les unités, nous sommes sous le feu ! Envoyez des renforts au sous-secteur B-51. Je répète : nous sommes sous le feu et nous ne tiendrons pas longtemps ! Sous-secteur B-51.

 

- On arrive, inspecteur !, lui répond Juan Larmonius, le membre des forces spéciales qu'Andromède et du Hautoy ont rencontré quelques temps auparavant.

 

Durant l'échange, les tirs n'ont pas cessé. Petit à petit, le véhicule qui protège les policiers se désagrège. D'ici peu, les balles ferromagnétiques risqueront de toucher Charles et sa collègue. Le terrien réfléchit à toute vitesse. Sa grenade aveuglante a dû endommager certains systèmes cybernétiques de leurs agresseurs. Ces derniers semblent se contenter d'arroser leur position sans aucune précision. Leur aide à la visée est-il hors service ?

 

L'inspecteur Du Hautoy jette un coup d’œil à la jeune martienne. Malgré le feu de l'action, celle-ci garde un calme professionnel. Elle a déjà dégainé son propre pistolet lourd M-X6. Entièrement déployée, l'arme mesure une trentaine de centimètres de long. Sa batterie supraconductrice est prête à accélérer les projectiles de quatre chargeurs, c'est à dire cent balles au total. Charles dégaine à son tour son propre M-X6 avant de s'emparer d'une nouvelle grenade aveuglante. Il ne lui en reste plus que deux.

 

Le terrien se tourne vers sa coéquipière. Tentant de surpasser le brouhaha ambiant, il lui crie :

 

- Il y a un coin de rue, cinq mètres plus loin. On ne peut pas le voir à cause de la poussière. Voici le topo, une fois que j'aurai lancé ma grenade IEM, on s'y précipite tout en leur tirant dessus. Vous passerez d'abord, je serai juste derrière vous. Si nous restons cachés derrière cette voiture, nous sommes morts. Courage, ce n'est que cinq mètres.*

 

La jeune femme acquiesce d'un mouvement de la tête. Sans attendre, le quinquagénaire retire ses lunettes R.A. avant de lancer sa grenade aveuglante. Même à travers la poussière, l'impulsion bleutée l'oblige à se protéger les yeux. Les tirs cessent.

 

- Maintenant !, lance le terrien.

 

Alors que Titania fonce vers le coin de rue, Charles se met à découvert et vise au jugé le point d'origine des tirs, par delà les flammes du véhicule et la poussière. Il fait feu à trois reprises. Le M-X6 décharge une quantité incroyable d'énergie dans les bobines accélératrices. L'arme toute entière semble s'illuminer avant que le système de refroidissement n'expulse la chaleur dans quatre directions différentes au bout du canon. Ce dernier se comprime sur une dizaine de centimètres pour contre-carrer l'effet de recul. Les projectiles ferromagnétiques rouge-orangés fendent les airs à plus de trois kilomètres par seconde. Avec une telle quantité d'énergie cinétique, ils peuvent provoquer des trous d'une cinquantaine de centimètres de diamètre dans les parois en permabéton.

 

Juste après ses trois tirs, le quinquagénaire se précipite à la suite de sa collègue. Il effectue un bond gigantesque. Ses adversaires ne répliquent toujours pas. Peut-être qu'ils se sont mis à couvert ou qu'ils sont toujours affectés par les effets de la grenade IEM. Quoiqu'il en soit, l'inspecteur Du Hautoy distingue à présent le coin de rue, à moins d'un mètre de sa position. Dans moins d'une seconde, il sera hors de portée.

 

Charles passe la paroi en permabéton sous les yeux soulagés de sa coéquipière. Tout d'un coup, une salve de projectiles accélérés fusent à ses oreilles. Des éjectas du mur à une vingtaine de centimètres de sa tête sont projetées contre son visage. Le terrien tombe à terre. Il a le souffle coupé. Ses oreilles sifflent. Il tente de faire un mouvement. Ni ses jambes, ni ses bras ne lui répondent. Sa vision se trouble. Du Hautoy sent qu'un large filet de sang recouvre ses sourcils.

 

Mince, se dit-il. C'est ainsi que mon aventure s'achève ?

 

De temps à autre, des flashs bleutés l'empêchent de sombrer totalement dans l'inconscience.

 

Tiens, Andromède réplique. Elle ferait mieux de se mettre à l'abri…

 

Malgré tous ses efforts, le quinquagénaire ne parvient pas à maintenir ses paupières ouvertes. Ses sens deviennent de plus en plus engourdis. Son environnement se déforme. Finalement, Charles sent son esprit s'enfoncer dans le néant.

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Chapitre V : Réminiscences

 

 

Charles flotte dans les airs. Tout est blanc autour de lui. Il ne ressent rien, pas la moindre douleur, pas la moindre démangeaison. Puis, petit à petit, des images commencent à se matérialiser autour de lui. Une porte, gigantesque, se dessine. Composée de deux piliers surmontés de sculptures représentant quatre flambeaux et un sablier, l'entrée impose le respect. Le ciel grisâtre se reflète sur les pierres blanches composant le mur d'enceinte. Une longue file de personnes habillées en noir entrent en silence dans le cimetière du Père-Lachaise. Il fait froid. Les températures semblent basses pour un mois d'Octobre à Paris. Les oiseaux sont étrangement silencieux.

 

Mais qu'est ce que je fais ici, en plein territoire de la Fédération Européenne ?, se demande l'inspecteur.

 

D'ailleurs, il regarde la procession d'un œil extérieur. Il ne possède même pas de corps. De grosses goûtes tombent du ciel. Il pleut sur la ville comme un saule pleure sur une tombe. Les innombrables sculptures du cimetière se revêtent d'une fine couche d'eau semblable à du cristal, reflétant la lumière du jour. La procession s'arrête devant un caveau familiale. Malgré le bruit de la pluie, on entend les pleurs d'une famille en deuil.

 

Bizarrement, Charles ne distingue aucun visage. L'endroit lui est pourtant familier. Les noms gravés dans le marbre du caveau ne lui apparaissent pas. Soudain, un homme à forte stature se positionne juste devant l'entrée de la sépulture. Une aura intimidante se dégage de sa personne. C'est un membre des forces spatiales européennes et à en croire ses habits, il commande son propre vaisseau de guerre, classe Marguerite. Mais c'est étrange. L'inspecteur Du Hautoy connaît ce capitaine.

 

Mon… frère ?, s'interroge le quinquagénaire

 

Suite à cette illumination, les visages de toutes les personnes présentes lui apparaissent. Du Hautoy reconnaît nombre des membres de sa famille : son frère cadet militaire, sa sœur artiste, ses cousins et…

 

Mais je rêve !, se dit Charles

 

Son ex-femme et ses trois enfants rendent un dernier hommage devant la tombe. Cela doit bien faire cinq ans qu'il ne les a pas vu. Sophie, sa fille cadette, a désormais dix huit ans. Elle est devenue une belle jeune femme pleine de vie et d'énergie. Ses yeux verts émeraude sont rougis par les larmes. Juste à côté d'elle, François, son frère de vingt et un ans, fournit un effort conséquent pour ne pas éclater en sanglots. Lui aussi est devenu quelqu'un d'admirable. Il est beaucoup plus mature mais son regard reflète une profonde tristesse. Et enfin, Louise, la fille aînée de Charles qui doit avoir fêté ses vingt cinq ans, pleure en silence. La dernière fois que le quinquagénaire l'a vue, elle entamait sa troisième année d'étude de médecine. Depuis toute petite, la jolie blonde voulait devenir chirurgienne et sauver des vies.

 

L'inspecteur tourne son regard sur son ex-femme. Il se remémore leur rencontre, dans une soirée entre amis alors qu'ils étaient tous les deux étudiants et à quel point il l'avait trouvé belle alors qu'il l'avait invité à danser. Lucie Du Hautoy éclate à son tour en sanglots. Il n'y a personne à ses côtés.

 

Tiens, c'est étrange, pense Charles. Je croyais qu'elle s'était remariée.

 

Le quinquagénaire se rendit compte alors de quelque chose. Il peut désormais lire les lettres gravées dans le marbre du caveau des Du Hautoy. Une nouvelle ligne y a été ajoutée : « Ci-gît Charles Du Hautoy 15 Août 2295 – 5 Octobre 2345 ». Tout d'un coup, la vision de l'inspecteur se trouble.

 

***

 

Titania Andromède fait face à la porte blanche de la chambre G-385. Elle tient un bouquet de fleurs synthétiques entre les mains. La jeune martienne hésite. Elle matérialise un écran virtuel dans son environnement de Réalité Augmentée. L’hôpital du secteur vingt quatre est vraiment gigantesque. On peut s'y perdre facilement si l'on n'est pas un habitué des lieux. D'après les informations glanées par son I.A. de soutien, Charles Du Hautoy ne s'est toujours pas réveillé. Cela fait trois jours qu'il est plongé dans le coma, trois jours que Titania se rend quotidiennement dans la chambre G-385.

 

La policière souffle un bon coup avant de passer sa main sur le senseur d'identification. La porte s'ouvre presque immédiatement. La jeune femme jette un œil dans la pièce. Celle-ci est spartiate. On y trouve une fenêtre donnant sur l'un des rares parcs de verdure des souterrains de Borealis. Sur la droite, une petite table avec une multitude de bouquets synthétiques fait face au lit de l'inspecteur. Lorsqu'elle aperçoit son coéquipier, son cœur se serre dans sa poitrine. Charles est sous perfusion. Des bandages et des couches de gels médicaux recouvrent une bonne partie de son crâne. Il a dû subir une opération assez lourde pour que sa boîte crânienne fendue soit réparée. Heureusement pour lui, son cerveau a été miraculeusement épargné par les morceaux de permabéton qui l'ont atteint à la tête.

 

Comme à son habitude, Titania s'assoit sur un petit tabouret à côté du quinquagénaire. Si elle est toujours en vie aujourd'hui, c'est bien grâce à lui. Ce terrien a risqué son existence pour sauver la sienne. La jeune martienne ne l'oubliera jamais. En silence, elle continue d'observer le visage détendu de son collègue. Elle sent monter en elle une colère indomptable. Quelque soient les types qui les ont attaqué, ils vont amèrement le regretter. Elle s'en fait la promesse.

 

Soudain, les paupières de Charles se mettent en mouvement. L'inspecteur ouvre les yeux avec difficulté. Malgré la lumière tamisée, il est aveuglé. Les effets de l'hypermorphine se font toujours sentir. Il a l'impression de planer en haute atmosphère. Il tente de se mouvoir. Ses muscles sont douloureux.

 

- ...autoy… tendez ? … moi … naissez ?

 

Le quinquagénaire tourne sa tête dans la direction des sons diffus qu'il entend. Une silhouette floue auréolée de lumière blanche est penchée vers lui. Le terrien secoue négligemment sa tête. Très mauvaise idée. Une forte migraine l'assaille aussitôt. Il grimace.

 

Mais où suis-je ?, se demande-t-il.

 

Tout d'un coup, les images deviennent nettes. Charles peut distinguer les formes et les couleurs. Ses sens lui reviennent petit à petit.

 

- Inspecteur Du Hautoy, vous m'entendez ? C'est moi ! Vous me reconnaissez ?

 

Le quinquagénaire regarde son interlocutrice d'un air atterré. Une jeune femme l'observe de ses yeux azurs. Ses cheveux blonds retombent avec magnificence sur sa poitrine. Son nez arlequin et sa peau reflétant la lumière des lampes plasmiques lui donnent l'air d'une déesse antique vénérée par les anciens peuples de la Terre. Des larmes coulent sur ses joues légèrement rouges. Brusquement, les souvenirs de Charles lui reviennent.

 

- Il ne faut pas... se mettre dans des états pareils, mademoiselle Andromède, fait le terrien d'un voix tremblotante. C'est très mauvais pour le teint...

 

Séchant ses larmes d'un revers de la main, la martienne ne lui répond pas tout de suite. Elle se contente de sourire. Un sourire qui lui remémore le visage de sa propre fille aînée. Bon sang, ce que sa famille peut lui manquer.

 

- Vous êtes un sacré phénomène, finit par dire la policière. Si vous pouvez plaisanter, c'est que vous allez mieux... Je ne sais pas comment vous faites. Les médecins m'ont dit que vous n'avez jamais subi d'opération d'amélioration ou de traitement rajeunissant. Et vous arrivez malgré tout à encaisser tout ça.

 

- C'est un choix de vie, lui répond le terrien. Lorsque mon corps me dira stop naturellement, je laisserai la place à la nouvelle génération que vous représentez.

 

Charles s'interrompt. Il reprend son souffle. Il est encore très fatigué. Cela dit, il continue tout de même sur sa lancée :

 

- Enfin, je dis ça, mais je ne suis pas encore au stade d'antiquité. Malheureusement pour vous, vous devrez me supporter encore un moment.

 

Titania Andromède éclate de rire. La jeune femme ne s'est pas sentie aussi détendue depuis plusieurs jours. Elle met quelques dizaines de secondes à se ressaisir avant de déclarer :

 

- Ne vous en faites pas, des antiquités comme vous, je peux les supporter un bon moment.

 

L'inspecteur sourit. Un profond sentiment de soulagement l'envahit. Visiblement, sa coéquipière n'a pas démissionné. Son premier jour aurait rebuté nombre de nouvelles recrues. Mais c'est aussi ça la vie dans les souterrains : un milieu qui peut être à la fois insoutenable et impitoyable. Le terrien tente de se redresser, lui arrachant une grimace comique au passage. Il aperçoit les deux douzaines de bouquets de fleurs synthétiques sur la table de sa chambre.

 

- Beaucoup de vos collègues sont venus vous rendre visite, répond la martienne à sa question silencieuse. Même Yamamoto et le technocybride Nikolaï se sont déplacés à votre chevet.

 

- Nikolaï ? Ce Nikolaï ?, questionne Charles sur un ton sarcastique.

 

- En chair et en os, conclut la martienne. Mais pour ma part, je le trouve plutôt sympathique.

 

Le quinquagénaire arbore un large sourire. Nikolaï est le technocybride attitré du commissariat du secteur vingt quatre. Bien qu'il quitte rarement son poste de travail, c'est quelqu'un d'extrêmement compétant. La cybersphère est comme une seconde maison pour lui.

 

- Oh oui, il est sympa… surtout avec les jeunes femmes, répond l'inspecteur en riant. Mais je vois que vous le connaissez maintenant.

 

- On a passé pas mal de temps ensemble dont au moins deux nuits blanches, déclare la martienne.

 

Charles arque un sourcil.

 

- Eh bien, vous ne perdez pas votre temps !, finit-il par dire sur un ton plaisantin.

 

Andromède se surprend à rougir. Visiblement, ledit Nikolaï ne semble pas la laisser indifférente. Du Hautoy se met à rire à gorge déployé avant de grimacer encore une fois. Ses mots de tête reviennent au pas de charge. Cela dit, la douleur se dissipe rapidement.

 

- Vous allez bien ?, s'inquiète la jeune martienne.

 

- Oui, oui, lui répond le terrien. C'est passé.

 

Le silence retombe dans la chambre. Dehors, la lumière des lampes plasmiques devient bleutée. La nuit artificielle tombe dans les souterrains. Les rues et les corridors commencent à être bouchés par les différents véhicules des travailleurs qui rentrent chez eux. La policière finit par dire :

 

- En tout cas, je ne sais pas ce que vous vous imaginez, mais il y a une raison si j'ai passé autant de temps avec Nikolaï.

 

- Vous savez, vous n'avez pas à vous justifier devant moi, réplique Charles sur un ton amusé.

 

- Nous avons mené des recherches et des traçages dans la cybersphère pour tenter d'identifier nos attaquants, déclare la martienne en faisant fi de la remarque de son coéquipier.

 

Le quinquagénaire reprend son sérieux. Malgré la fatigue, il tente de se concentrer davantage.

 

- Et qu'est-ce que cela a donné ?, demande-t-il.

 

- Je préfère vous en parler une fois que vous serez en pleine possession de vos moyens, lui répond Titania. Il vaut mieux que vous vous reposiez, à présent.

 

Alors qu'elle est sur le point de se lever, Charles la questionne une nouvelle fois :

 

- Attendez un instant. Pouvez-vous me dire si la situation entre les souriceaux et les têtards s'est dégradée ?

 

Titania Andromède ne lui répond pas tout de suite, restant silencieuse un petit moment. Durant ces quelques secondes, le terrien imagine les pires scénarios. À en croire le visage préoccupé de sa coéquipière, le secteur vingt quatre est peut-être en train de connaître une série de violences comme ce fut le cas lors de la Guerre des Six Mois. La technocybride finit par lâcher :

 

- En réalité, la situation est plutôt stable. Suite à notre agression, la directrice Yamamoto est entrée dans une colère noire. Nikolaï m'a dit qu'il ne l'avait jamais vu aussi énervé. Elle a ordonné un couvre-feu dans tout le secteur. Les forces spéciales ont déployé des dizaines de blindés et effectuent des patrouilles régulièrement. Avec ça, la Grenouille et The Mouse se font plutôt discrets… Cependant, je ne pense pas que nos effectifs pourront maintenir une telle cadence de travail bien longtemps.

 

Le quinquagénaire pousse un soupir de soulagement. Même si ce n'est que provisoire, la directrice a pris les décisions qui s'imposent pour éviter un embrasement généralisé du secteur vingt quatre. Charles se laisse retomber sur le coussin en biofibre extensible si moelleux qu'il pourrait s'y endormir presque instantanément. Mais de nouveaux souvenirs refont surface. L'inspecteur se revoit interroger le témoin du meurtre du têtard. Un témoin qu'il connaît très bien.

 

- Et Kira ?, fait-il d'une petit voix. Comment va-t-elle ?

 

Titania regarde son coéquipier avec un air attendrissant. Sans dire un mot, elle se met à pianoter dans les airs sur des commandes holographiques qu'elle seule peut discerner dans son environnement de Réalité Augmentée. Au bout d'une vingtaine de secondes, elle ferme ses ports informatiques et se déconnecte du Réseau local.

 

Je suis vraiment devenue parano, se dit-elle. Mais comment ne pas l'être avec ce que j'ai découvert récemment ?…

 

La jeune martienne pointe les bouquets de fleurs synthétiques.

 

- Elle est venue vous rendre visite à plusieurs reprises, finit-elle par déclarer. Et à chaque fois, elle vous a apporté des fleurs. Cette petite tient vraiment à vous.

 

- Oui, je sais, lui répond le terrien. J'espère qu'elle ne sera plus embarquée dans cette histoire.

 

Le silence retombe dans la pièce. Titania continue de fixer son coéquipier. Ce dernier a le regard dans le vague. Visiblement, il se remémore quelque chose. Intriguée, la technocybride demande :

 

- La dernière fois que nous en avons parlé, nous avons été interrompus… Je vous repose donc la question : quelle votre relation avec Kira, exactement ?

 

Charles se tourne vers la jeune femme. Il la prévient :

 

- C'est une assez longue histoire, vous savez. Vous avez du temps devant vous ?

 

- Toujours, lui répond la martienne.

 

- Dans ce cas…

 

Le quinquagénaire prend son temps avant de dire quoi que ce soit. Il remet de l'ordre dans ses pensées. Des souvenirs douloureux remontent à la surface, des images qu'il aurait bien voulu oublier. Soufflant un bon coup, Charles Du Hautoy débute son récit :

 

- C'était pendant la guerre, deux mois après mon arrivée sur Mars. Une armure cybernétique à ma taille avait enfin été construite et je pouvais désormais aller au casse-pipe avec mes collègues des forces spéciales. Et que dire de ma première mission ?…

 

À mesure qu'il parle, l'inspecteur se remémore ses moindres faits et gestes qu'il a effectué ce jour là, cinq années auparavant. Ses souvenirs sont toujours aussi vivaces et les images sont aussi nettes que précises. Son regard se perd dans le vague.

 

***

 

- Clear !, déclare Titus Cmatic.

 

- Clear !, lui répond à son tour le terrien de quarante cinq ans.

 

- Clear !, fait le sergent Juan Larmonius.

 

Les trois hommes en cyber-armure avancent en formation. Leurs fusils d'assaut polyvalent à bobine accélératrice sont déployés. Ils ont la boule au ventre. Cela fait presque trois heures qu'ils arpentent le secteur B-26 sans avoir rencontré le moindre signe de vie. La plupart des lampes plasmiques sont hors service. Et les rares qui n'ont pas encore été atteintes par un projectile fonctionnent par à coups. Les habitations et les loges troglodytiques sont criblées de balles. Les gravats traversent certains hologrammes publicitaires qui sont toujours actifs. C'est un véritable spectacle de désolation qui s'offre à leurs yeux.

 

- On s'approche de la zone en quarantaine, commente l'agent Cmatic. Passez en circuit fermé.

 

- Bordel, fait Juan. On ne voit même pas un putain de rat. C'est mauvais signe.

 

- Les scanners ne détectent toujours rien, renseigne Charles.

 

Le groupe continue sa progression. Leur équipement leur assure une réserve d'air de quinze heures, ce qui est largement suffisant pour une opération de reconnaissance. Au bout d'un moment, les trois membres des forces spéciales se retrouvent face à une porte massive. Charles redémarre son environnement R.A. Visiblement, le Réseau fonctionne encore dans les parages. Il tente de se connecter à la résidence d'habitations troglodytiques, située derrière l'entrée blindée. Accès refusé.

 

Restons zen, restons zen… se dit le terrien.

 

- Ça donne quoi ?, demande Juan Larmonius

 

- Rien de probant, lui répond Du Hautoy. La cyberattaque a fait de lourds dégâts et le système s'est coupé de tout lien externe. Je ne peux même pas avoir accès aux caméras de sécurité.

 

- On va devoir employer la manière forte, dit alors Cmatic.

 

Sans ajouter un mot, Titus se dirige vers la porte blindée. Sous les yeux hallucinés du terrien, l'agent des forces spéciales donne de puissants coups dans l'entrée. Son exosquelette avec ses vérins hydrauliques et ses composants cybernétiques couine sous l'effort demandé. Au bout d'une trentaine de secondes, la porte cède dans un craquement métallique. Juan hausse les épaules.

 

- On a connu plus subtil, mais le résultat y est, commente-t-il.

 

- Allez, on y va, ordonne Titus.

 

La zone résidentielle dans laquelle pénètre le groupe est censée être contrôlée par la Grenouille et épargnée par les combats. Pourtant, il fait noir. On n'y voit strictement rien. Les policiers allument les lampes de leurs fusils d'assaut et de leurs casques. Tout le secteur est privé d'énergie. Même le ronronnement rassurant des systèmes de ventilation ne se fait plus entendre. Il y règne un silence oppressant, un silence de mort.

 

- Ohé ! Il y a quelqu'un ?, se met à crier Juan Larmonius.

 

- Les scans ne donnent toujours rien, lui dit Charles.

 

- Je sais, je sais, lui répond le sergent des forces spéciales. Mais ça me calme un peu…

 

- En tout cas, il n'y a toujours aucun cadavre en vue, déclare le terrien. Peut-être qu'ils ont évacué avant l'attaque, tout compte fait.

 

- Cela m'étonnerait, réplique l'agent Cmatic. Nous n'avons reçu aucun réfugié venant de cette zone.

 

Tout d'un coup, un écran virtuel se matérialise à un mètre devant le visage du terrien dans son environnement R.A. Son Intelligence Artificielle de soutien l'avertit que les niveaux de gaz toxiques deviennent critiques.

 

- Merde, fait Juan. Les gaz n'ont pas été évacués.

 

- Les systèmes d'aération ont été stoppés juste après leur diffusion me semble-t-il, lui répond Titus.

 

- Quels putains d'enfoirés !, commente Juan.

 

Charles se sent mal. Plus il avance, plus ses pas lui semblent lourds et maladroits. Son groupe va bientôt déboulé dans un des corridors principaux de la zone résidentielle. Ledit corridor doit donner, d'après son plan holographique, sur un petit espace vert où les arbres sont alimentés par des solutions salines. Le terrien n'a pas envie d'avancer. Tous ses sens le lui disent. Une scène terrible l'attend dans cette petite avenue.

 

C'est Juan qui découvre le carnage en premier. Lui qui est si prompt à fanfaronner a maintenant les jambes qui flanchent. Il est vite rejoint par l'agent Cmatic et Charles. Sous la lumière de leurs lampes frontales et des diodes luminescentes de leurs fusils d'assaut, les corps ensanglantés des civils se dévoilent. Ils en voient des dizaines. Peut-être même des centaines. Tous ont subi des hémorragies majeures. Leur sang séché a dégouliné par tous les orifices : les yeux, le nez, la bouche et sans doute ailleurs aussi… Les victimes arborent des visages torturés par la souffrance, se tenant le ventre ou la tête dans un ultime sursaut. Les gaz ont littéralement liquéfié plusieurs de leurs organes internes.

 

L'escouade d'exploration poursuit sa marche en silence, dévoilant à chaque pas une nouvelle tragédie. Ici, une mère qui tient son enfant à l'agonie dans ses bras. Là, un couple qui se fait face pour l'éternité. Le terrien se retient de vomir.

 

Les trois hommes en cyber-armure arrivent près du petit parc de verdure, au centre de la zone résidentielle. Tous les végétaux ont perdu leurs feuilles. Le bois de leur tronc est attaqué par les composés chimiques. Les résidences troglodytiques sont devenues une crypte des plus sinistres.

 

- Combien de personnes vivaient ici ?, demande Titus d'une voix emprunte d'émotion.

 

- La dernière estimation faisait état de plus de six milles cinq cents personnes, lui répond Charles.

 

À l'entrée du parc, le groupe des forces spéciales remarquent des piles de corps portant une armure énergétique. Le terrien éclaire le logo de leurs cyberprotections : des têtards. La plupart ont été exécutés. Visiblement, plus de deux cents combattants sont entassés là, comme de vulgaires ordures. Brisant le silence, l'agent Cmatic déclare :

 

- Bon, allons réalimenter la zone en énergie et redémarrons les systèmes d'aération… Bon sang, les nettoyeurs vont avoir du pain sur la planche.

 

Du Hautoy et Larmonius n'ajoutent aucun commentaire. Ils suivent Titus sans rien dire, évitant de braquer la lueur de leurs lampes sur les cadavres qu'il croisent. Au bout d'une dizaine de minutes, ils arrivent au poste de contrôle des systèmes de survie. Un violent combat s'est déroulé dans ces lieux. Les murs en permaton des couloirs sont largement criblés de projectiles en tout genre. Les portes blindées ont toute été défoncées à l'explosif lourd. Et enfin, ça et là, des corps charcutés par des armes énergétiques ont parfois fusionné avec leur équipement. Certains sont réduits à un simple tas de viande sans forme précise.

 

En vitesse et toujours en silence, les trois hommes relancent l'alimentation énergétique et les principaux systèmes de survie. On peut de nouveau accéder au Réseau. Le ronronnement rassurant de la ventilation se fait entendre. Les lampes plasmiques sont réactivées.

 

- Bordel de merde, fait Juan.

 

À travers les fenêtres en néo-polymère, l'escouade des forces spéciales a une vue globale sur la zone résidentielle. Mis à part quelques endroits localisés, il n'y a pas de trace de combat. Mais le spectacle qui s'offre à leur yeux glacerait le sang à n'importe quel soldat aguerri. Des cadavres. Des corps partout. Combien de personnes ont-elles payé le prix ultime aujourd'hui ?

 

S'enfermant dans le silence, les trois hommes attendent patiemment que les gaz toxiques soient évacués. Pendant ce temps, l'agent Cmatic fait un premier rapport au P.C.. Charles, quant à lui, se connecte au Réseau. Il cherche dans les différents logs le déroulement de l'attaque. Après un premier assaut des systèmes informatiques de la zone résidentielle, les assaillants non identifiés se sont servis des systèmes d'aération pour diffuser très rapidement les gaz mortels. Une fois le processus terminé, ils ont coupé la ventilation et l'énergie. Simple et efficace. Il faudra que les technocybrides analysent les systèmes cybernétiques avec attention pour espérer trouver des indices sur ces bourreaux.

 

Le terrien pousse un profond soupir. Il repense à la Terre, aux membres de sa famille qu'il a laissés là-bas pour les protéger. Au bout d'une demi-heure, son I.A. de soutien lui indique que l'air ambiant est de nouveau viable. Les trois membres des forces spéciales retirent leurs casques. L'atmosphère pue le sang et la mort.

 

Soudain, un écran se virtualise dans l'environnement R.A. de Du Hautoy. Les scanners ont repéré deux signaux biométriques dans un complexe d'habitation.

 

- J'ai trouvé deux survivants au niveau des Balcons de l'Olympe ! s'écrie le terrien, enthousiaste.

 

Sans attendre, l'escouade se précipite au complexe. Une douzaine d'heures s'est écoulée depuis l'attaque. Les rescapés doivent être très mal au point, surtout avec les systèmes de survie hors service pendant une longue durée. Il faut presque vingt minutes aux trois membres des forces spéciales pour atteindre l'appartement d'où les signaux ont été localisés.

 

Rapidement, Titus Cmactic éventre la porte d'entrée. Les hommes en cyber-armure pénètrent dans l'habitation avec appréhension. Les lumières s'allument à leur passage. Ils découvrent deux adultes dans le salon. Une femme et un homme d'une trentaine d'années. Morts. Charles chasse en vitesse ces images d'épouvante de son esprit et continue d'explorer le reste du logement. Les signaux se rapprochent. Dans une des chambres, il tombe sur une porte mécanique fermée. Impossible de l'ouvrir en utilisant le Réseau. Très vite, il est rejoint par ses deux collègues martiens.

 

- D'après les scans, les rescapés se trouvent derrière cette porte, déclare Du Hautoy.

 

- Y'a quelqu'un ?! s'écrie Juan Larmonius.

 

Pas de réponse. L'agent Cmatic analyse rapidement l'entrée avant de la forcer en évitant de propulser des éléments métalliques. La porte finit par s'ouvrir. Derrière, trois enfants se sont réfugiés pour échapper aux gaz, leur tête emmitouflés dans des vêtements synthétiques. L'un d'entre eux, un petit garçonnet de quatre ans, est décédé. Les deux autres, une fille de onze ans et un autre garçon de huit ans sont inconscients. Ce dernier est mal au point. Du sang coule abondamment de son nez et de sa bouche. Il n'en a plus pour très longtemps.

 

- Médipack, vite ! ordonne Titus.

 

Charles détache de son dos une mallette contenant une I.A. d'intervention d'urgence, des nanites médicaux et des gels de soin. Alors qu'il mène les gestes de premiers secours avec ses deux collègues, le terrien se surprend à prier en son for intérieur.

 

Mon Dieu, faites qu'ils s'en sortent. Que notre expédition sauve au moins quelques vies…

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