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Soul Hunter


Alestan
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« Au vieux temps du roi Arthur, celui dont les Bretons parlent avec grand respect, tout ce pays-ci était plein de féerie. La reine des fées avec sa gaie compagnie dansait bien souvent dans plus d'une prairie verte. C'était là l'ancienne croyance, d'après ce que je lis… Il y a bien des siècles de cela. Mais maintenant on ne voit plus de sylphes. Car la grande piété et les prières des moines mendiants et autres saints frères qui, aussi nombreux que les atomes dans un rayon de soleil, fouillent toutes les terres et tous les cours d'eau, bénissant les salles, les chambres, les cuisines, les chaumières, les cités, les bourgs, les grands châteaux et les tours, — font qu'il n'y a plus de fées. »

Geoffrey Chaucer, XIVème siècle, traduction de Victor Hugo.

 

 

 

 

CECI N'EST PAS LE DEBUT DE CETTE HISTOIRE

 

 

Cycle de Réincarnation xABC (où comment expliquer quelque chose sans trop se fouler) :

x = La Naissance

A = la mort

B = l'âme

C = le Chasseur

y = l'âme déchue

B1 = la part d'ombre

B2 = la part de lumière

x = A = B

B = B1 + B2

Si B1 > B2, B = y. Si B1 < B2, B = B

B + C = x

B + y = y

Il arrive parfois que B + C = C

D...

 

« Arrête ton charabia Al. »

 

L'éclairage du centre commercial était en veille à cette heure de la nuit. L'endroit et ses multiples boutiques, particulièrement fréquenté en plein jour, conservait un minimum de clientèle grâce au « Hit Club », petite boite de nuit sans prétention dont l'enseigne, néons rouges et clignotant, invitait la jeunesse à passer une agréable soirée en compagnie de « DJ Big Noize », plus ou moins connu dans le milieu. Tout semblait calme et ordinaire, du moins jusqu'à ce que la file d'attente ne s'écarte d'un seul mouvement, évitant ainsi un jeune homme, en chemise bleu ciel, franchir la double porte capitonée en trombe pour s'écrouler sous leurs yeux.

Les deux vigiles à l'entrée réagirent aussitôt, se précipitant vers l'auteur responsable de cette sortie pour le moins détonante, ternissant cependant l'image « bonne ambiance » imposée par l'établissement. Le plus costaud du duo parlait rapidement dans le micro accroché à sa veste noire, tandis que l'autre tentait de réveiller le trouble-fête, allongé sur le carrelage. Il l'avait secoué à trois reprises lorsque dans un gargouillit, un épais liquide blanc s'échappa de la bouche du pauvre bougre, dégoulinant sur son visage pâle aux yeux grands ouverts. La foule commença à paniquer, des cris s'élevant à mesure que les gens comprenaient la situation. Car ils réalisaient avec horreur que ce jeune homme était en train de mourir, à l'instant, sous leurs yeux apeurés par la mise en pratique de cette échéance de fin de vie. J'obervais le tulmute depuis une estrade, à quelques dizaines de mètres, située au centre des stands et autres restaurants en tout genre, plus précisément depuis le capot du dernier modèle de voiture exposé sur ce podium de béton. Détachant mes yeux de la scène, je me tournais vers mon compagnon, perché quand à lui sur le toit du véhicule.

 

- Je commençais à croire que tu me faisais une blague Grey.

 

Il poussa crôassement rocailleux, que je traduisis comme un « je ne fais pas de blagues ». Bien qu'en réalité Grey était un corbeau, et que parmis tous ses cousins charognards et corneilles, il était celui qui possédait le plus mauvais sens de l'humour.

 

- Avec celui-là, j'aurais atteint le quota du jour. Me félicitai-je.

 

Dans la pénombre, tandis que j'esquissai un geste pour descendre de mon perchoir motorisé, je croisais brièvement mon reflet dans le pare-brise en demi-teinte. Je me trouvais différent. La mort m'avait changé. Un visage fin, des cheveux châtains retombant en ondulant devant mes yeux gris et souriant. Un manteau noir donnait à ma maigre silhouette des épaules carrées, une chemise blanche à jabot visible sous ce dernier.

« Un corsaire des temps moderne. » Me plaisai-je à me définir. Un sabre légèrement courbé reposait contre mon pantalon de lin, objet précieux qui ne me quittait plus depuis qu'il me l'avait offerte. En vérité, j'appartenais à un autre temps, un autre lieu. Ce monde autrefois mien m'était désormais étranger. Grey déploya ses grandes ailes lorsque mes bottes claquèrent sur le sol. Le jeune homme, qui s'était écroulé un peu plus tôt, titubait maintenant à l'écart de la foule. J'approchais silencieusement, me concentrant uniquement sur le son de sa voix.

 

- Je rêve... Que m'arrive-t-il ? Je rêve... Répétait-il inlassablement au milieu de la cohue.

 

« Dans le Cycle de Réincarnation xABC, A = la mort de l'individu et B la libération de son âme. Mon arrivé représente l'évènement C. B + C = x, ce dernier étant le point d'origine du Cycle. Il est encore trop tôt pour envisager un facteur y.»

 

Je me retenais de sourire tout en dégaînant mon sabre. La manière dont j'entrais en scène avait son importance dans mon travail, et garder son sérieux était le minimum à respecter. Il gesticulait à présent devant les vigiles avec un air désespéré, nageant sans doute dans l'incompréhension la plus totale.

Je n'étais qu'à quelques pas lorsqu'il sembla soudain me remarquer. Son changement d'expression, mêlant surprise et peur, me le confirma. Je m'immobilisai sans prononcer un mot.

 

- C'est quoi ce bordel ? Qui êtes-vous ? S'affola-t-il.

 

Je jetai un œil au cadavre sur le sol, une parfaite copie de l'adolescent me faisant face. Deux yeux sombres et grands ouverts regardaient le plafond sans le voir, un visage juvénile baignant dans ce qu'il avait régurgité quelques instants auparavant. J'imaginais facilement sa détresse en se contemplant ainsi dans la mort.

 

- Répondez-moi ! S'écria-t-il.

- Mon nom est Almak Horrocks. Me présentai-je avec un ton plus grave que d'habitude. Membre permanent de l'Equipe Cinq de la Garde du Loup. Je viens pour ton âme.

 

Après un petit geste du sabre, pour lui montrer que je ne plaisantais pas, j'esquissai un pas en avant. Ses yeux s'écarquillèrent jusqu'à leurs limites. Je l'effrayais. Autour de nous, les badauds continuaient d'agir dans un climat de panique et d'indignation. Ce n'était pas comme s'ils pouvaient nous voir, car leurs agissements auraient été justifié, mais ils en demeuraient pas moins bruyant, ce qui avait le don de m'agacer.

 

- Quel est ton nom ? Demandai-je au jeune homme.

- Alex...Alexandre. Balbutia-t-il. Vous... Vous arrivez à me voir ?

- Oui.

 

Il cligna plusieurs fois des paupières, comme pour chasser ma présence. Ses cheveux hérissés avec du gel se dressaient en pique sur son crâne. Son visage poupon exprimait une surprise amusante à voir. Néanmoins, cet Alexandre ne réalisait pas qu'il venait de passer la dernière soirée de sa vie.

 

- Qu'est-ce qu'il m'arrive ? S'écria-t-il. Aidez-moi !

- Je suis là Alexandre, ne t'inquiète pas. Le rassurai-je.

 

Ma main serra un peu plus fort la poignée du sabre, enlacée de cuir blanc. La lame mortellement aiguisée était large, un croc enroulé à sa base, et forgée dans un acier plus pâle que l'argent. Le regard du jeune homme se posa sur elle avant de revenir sur moi. Puis il se redressa subitement pour prendre la fuite à travers la foule, trébuchant dans sa course. Je le regardais entrer en collision avec une jeune femme aux cheveux blonds, sauf qu'il traversa simplement sa robe rouge comme s'il s'agissait d'une projection. J'assistais à sa fuite, la mine dépitée, lorsqu'une voix douce et féminine m'interpella dans mes pensées, légèrement contrariée.

 

« On peut savoir à quoi tu joues ? Cours-lui après ! »

« Arrête de t'énerver Deoria, celui-là ne va pas aller bien loin. » La rassurai-je mentalement.

« Il est tard Al... Les autres doivent surement t'attendre devant le miroir à l'heure qu'il est... » Me rappela-t-elle.

 

La voix dans ma tête n'avait pas tord. Voilà que je me retrouvais à la poursuite de cet Alexandre, me fondant au milieu de la file d'attente sans que personne ne me remarque. Contrairement à ma cible, en proie à une détresse incontrôlable, j'évitais de traverser les gens. La sensation m'était désagréable. Je retrouvai sa chemise azurée alors qu'il franchissait la porte de sortie du centre commercial.

 

- Attend ! L'interpelai-je.

 

« Et voilà... On va le chercher des heures maintenant... » Soupira Deoria.

« Mais non, tu vas voir... »

 

Alors que j'atterrissais à mon tour à l'extérieur du bâtiment, Alexandre contourna l'entrée d'un parking souterrain, résidant sous le centre commercial, pour rejoindre la rue perpendiculaire. Haut dans le ciel, la lune nous souriait. Je suivais sa trace, dépassant les immeubles baignées dans la lumière orangée des lampadaires. Le jeune homme traversait à présent la chaussée pour changer de trottoire. Alors que je le rattrapais, une forme noire plongea des toits pour frôler l'adolescent dans un battement d'ailes, provoquant sa chute sur le bitume.

 

- Ce n'était pas nécessaire Grey...

 

Après quelques minutes à demeurer en état de choc, l'adolescent retrouvait ses esprits. Je l'avais installé sur les marches en marbre d'une galerie marchande, non loin de sa chute. La coupole du bâtiment abritait une horloge aux aiguilles dorées. Elle affichait trois heures moins le quart. Il était effectivement tard, sachant que je patrouillais dans la ville depuis le début de l'après-midi. Le bras du fuyard, qui amortit son écroulement, était étrangement fissuré, comme s'il était fait de porcelaine. Il faut dire qu'ils étaient plutôt fragile sous cette forme. Assis près de lui, le dos courbé, je réffléchissais les deux coudes sur mes genoux. J'avais hésité à le faire, puis finalement rengaîné mon sabre malgré les protestations de Deoria. Alexandre grogna quelque chose d'incompréhensible avant de me dévisager, une crainte grandissante dans le regard.

 

- Pourquoi tu es parti en courant ? Le réprimandai-je.

- Encore vous ! S'offusqua-t-il. Qu'est-ce que vous me voulez ? Que m'est-il arrivé ?

- Si je te le dis tu n'essayeras pas de t'échapper, ok ? Lui demandai-je avec un sourire réconfortant.

 

Il hésita avant de répondre, une expression ahurit sur son visage rondelet. Je le trouvais sympathique. Il me rappelait moi, il n'y a pas si longtemps.

 

- D'accord... Souffla-t-il d'une voix vacillante.

- Parfait. Tu vois ce symbole ?

 

Je désignais le haut de manche de mon manteau, tapotant du doigt une étoile d'argent à cinq branches, une épée cruciforme à chaque angle pointant la gueule d'un loup au centre. Alexandre observait la broche avec intérêt, se contentant de hocher la tête.

C'est celui de la Confrérie des Chasseurs d'Ames. Lui expliquai-je. Nous parcourons le monde avec nos corbeaux. Là où il se pose détermine l'endroit où aura lieu le prochain décès.

Grey, qui nous observait depuis le sommet d'un candélabre, lança un cri profond et caverneux, faisant sursauté l'adolescent. Ce dernier demeura silencieux avant d'éclater de rire.

 

- C'est une blague ! Se moqua-t-il. Je suis juste en train de rêver.

 

Pour toute réponse, je lui pinçai la peau du cou. Il poussa une exclamation avant de se taire, les traits de son visage s'affaissant mollement.

 

- Mais... Vous voulez dire...

- Je suis désolé. Lâcha-je avec compassion.

- Alors, quand mon cœur s'est emballé... La douleur...

 

Il plaqua une main sur sa poitrine, froissant sa chemise en resserrant ses doigts. Ce n'était pas comme si les raisons de sa mort m'intéressaient, mais après cette longue journée, j'avais soudainement envie de discuter avec quelqu'un en dehors de toute cette histoire.

 

- Mon corbeau m'a entraîné dans ce centre commercial. Ajoutai-je avec douceur. Au bout d'une dizaine de minutes, je t'ai vu t'effondrer devant l'entrée, j'ai donc...

- J'ai des amis qui m'attendent ! M'interrompit-il. J'ai une famille...

- Ils endureront ta disparition, comme de nombreux autres en cet instant. Tranchai-je. C'est triste à entendre mais c'est comme ça. Ton existence en tant qu'Alexandre touche à sa fin, mais ce n'est que le début d'une nouvelle vie.

- Je ne veux pas d'autres vies ! S'indigna-t-il. Celle-ci me convient parfaitement... J'en ai rien à foutre de vos conneries !

 

J'attrapais la poignée de mon sabre, le glissant hors de son fourreau dans un léger crissement. Pourquoi s'accorchaient-ils tous à leur misérable existence ? La vie était tellement ennuyeuse de ce côté du miroir... Je jetais un coup d'oeil aux alentours. Il n'y avait personne à l'horizon, mise à part ma silhouette menaçant celle d'Alexandre, et ce sans-abris, qui dormait sous le porche du bâtiment nous faisant face. Pour une raison inconnue, j'éprouvais soudainement des difficultées à le poignarder.

 

- Bon sang... A quoi je joue là ? M'agaçai-je.

- Quoi ? Lâcha-t-il sur un ton tremblant.

- Je suis sencé enfoncer mon sabre dans ta poitrine pour te réincarner dans un nouveau corps, mais j'hésite encore à le faire...

- Ah... Tant mieux.

- Non, non, ce n'est pas « tant mieux ». Rétorquai-je. Je n'ai pas le choix.

- Pourquoi ? S'étonna Alexandre.

- Si je ne le fais pas, quelque chose de pire pourrait te trouver. Et tu regretteras amèrement mon hésitation.

- En attendant... S'il vous plaît, vous pouvez arrêter de me menacer avec votre arme ?

 

Il m'implorait de ses yeux sombres, légèrement étirés. Le tenant en joue, je me relevais pour lui faire face en bas des marches. Puis, plaçant un doigt sur mes lèvres, j'enfonçai subitement ma lame dans sa poitrine, lui arrachant un glapissement. Il ouvra et ferma la bouche plusieurs fois sans qu'aucun son ne s'en échappe. Son corps ne pouvait pas saigner, il ne souffrait pas. Je plaçai ma paume sur le poignet qui portait mon sabre.

 

- Embrasse une nouvelle vie, Alexandre. Murmurai-je.

 

Il ne me restait plus qu'un mot à prononcer lorsqu'un pressentiment m'assaillit. Quelque chose arrivait par derrière. « Le SDF était donc mort...» Concluai-je sombrement. Je retirais le sabre une seconde trop tard. Un poing entra douloureusement en contact avec ma tempe, m'envoyant à terre. Alors que je me relevais, légèrement sonné, un cri terrifiant retentit. J'observais alors une silhouette se pencher sur celle de l'adolescent, un être à la peau grisâtre et rugeuse, vaguement humanoïde. Pourquoi je n'avais pas ressenti sa présence plus tôt ? Un hurlement perçant et sinistre tourmenta mes tympans. Aucun doute désormais. Je me relevais tandis qu'Alexandre hurlait de toutes la force de ses poumons.

 

- Pitié aidez-moi !

- Eh, le monstre ! Par ici !

 

Un visage cauchemardesque se tourna dans ma direction. Une croûte noire recouvrant un visage que l'on devinait autrefois humain. Deux globes pâles m'observaient, enfoncés dans le crâne. Le coin de ses lèvres étaient déchiré dans un répugnant sourire d'ange aux dents aiguisées. Ce n'était pas beau à voir. En particulier ses cornes, qui lui sortaient des coudes telles d'immondes protubérances. Ma main, celle qui ne tenait pas le sabre, se recroquevilla. Je puisais dans l'énergie de cette voix qui partageait mes pensées, une rivière de lumière prenant sa source au fond de mon âme. Un liquide brûlant envahi mes veines, du cœur à l'extréminé de mes doigts. Dans un éclair blanc, cinq griffes lumineuses jaillirent de ces derniers avec une pulsation électrique. Cinq poignards étincelants, purificateurs. Je bondis sur le monstre, enfonçant mon sabre dans ses côtes. J'abaissais mon autre bras alors qu'il lâchait l'adolescent pour m'attaquer, dans un hurlement abominable. Un éclat aveuglant accompagna mes griffes éthérées lorsqu'elles tranchèrent son avant bras, déchirant ensuite l'ignoble visage en traversant la chair et les os comme du beurre tendre. La peau du monstre s'effrita dans un cri saccadé, puis son corps entier se désagrégea dans un nuage de cendre, poussé par la brise de cette chaude nuit d'été.

 

« Le facteur y est l'une des deux contradictions capable de rompre le Cycle xABC. Si B, l'âme, rencontre y, il deviendra lui-même un y. Donc B + y = y. En soi, y = B1 supérieur à  B2. B1 étant la part d'ombre de B, et B2 sa lumière. Je pense avoir fait bonne impression. »

 

- Mais qu'est-ce... Que c'était... Souffla Alexandre sur un ton horrifié.

 

Le garçon était traumatisé par ce qu'il venait de voir, et je ne pouvais l'en blâmer. La lumière au bout de mes doigts disparut dans un souffle, sans oublier de me provoquer quelques vertiges. Je réprimais la fatigue de mon corps en calmant ma respiration. J'avais utilisé Deoria à de nombreuses reprises aujourd'hui, ce qui n'était pas très prudent. Je me tournais vers le jeune homme, éprouvant un mélange de compassion et de pitié à son égard.

 

- Quand je te disais que si je ne le fais pas, quelque chose de pire pourrait te trouver, je parlais de ça.

- Ce monstre m'a mordu. S'inquiéta-t-il.

 

Alexandre compressait son avant-bras, là où la chemise était déchirée. Je m'accroupis devant lui, en équilibre sur une marche.

 

- Les âmes ayant commis certains pêchés se voit privées de leur conscience. Récitai-je. Elles rejoignent le rang des Lyre, les Enfants de la Nuit. L'âme des hommes, composée de la lumière des étoiles et du vide qui les séparent, se trouve exactement à la frontière de ce que nous appelons le bien et le mal. Voici le sort réservé à ceux qui ont échoué en tant qu'homme. Et ceux qui réussissent se voit offrir la chance de recommencer... Encore et encore...

- Mais... C'est des conneries... Non ? Termina-t-il dans un glapissement.

- Je savais que tu dirais ça... Soupirai-je.

 

Je sentais les griffes de Grey se serrer sur mon épaule lorsqu'il atterrit, déployant ses grandes ailes noires. Le corbeau chanta lorsque mon sabre s'enfonça à nouveau dans la poitrine du jeune homme, faisant un deuxième trou dans la chemise bleu, à quelques millimètres du premier. Les yeux d'Alexandre commençaient à se voiler, le venin de la Lyre se propageant dangereusement dans son âme.

 

«  Dans le Cycle ABCx, je suis le résultat de B + C + D. »

 

- Khël.

 

Il y eut une intense lumière à l'endroit où ma lame traversait la chair. J'observais l'âme de l'adolescent se désagréger telle une statue de sable, disparaissant dans une poussière étincelante. Un long soupir d'allégresse s'éleva en même temps que s'évouissait les dernières graines de son être. La poignée de mon sabre trembla légèrement avant de s'immobiliser. Un sourire fendit mon visage.

 

« Alors Deoria ? Deux pour le prix d'un... »

« Nous formons une belle équipe Al. » Ronronna-t-elle.

« C'est pas ce que tu disais quand on lui courrait après. » La taquinai-je.

« Aurais-tu du mal... A oublier cette ancienne vie ? »

« Ne dis pas n'importe quoi. »

 

Mon ancienne vie. A ce jour elle me semblait lointaine et superficielle. Alors que je me mettais en route pour rejoindre les deux autres membres de l'Equipe Cinq, Chasseurs d'Elites de la Confrérie, des images me revenaient en mémoire. Je soupçonnais Deoria de remuer mes souvenirs, elle qui me connaissait mieux que quiconque. Je me laissai finalement submerger par cette journée pluvieuse, il y a environ quatre mois...

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Une nouvelle fic dans le coin ? Cette fois-ci je ne vais pas la lâcher ! Déjà que je devais lire les autres...  :D

 

Bien alors commençons par le style d'écriture que tu abordes. Il s'oriente assez vers la description et permet de visualiser les scènes. C'est extrêmement compliqué de le faire et je le sais bien car je mets souvent ce style à l'écart. Alors certes c'est assez lent et on hésite à tout lire vite pour se concentrer sur chaque mot. Cependant cela n'arrive qu'au début, ensuite ca devient très fluide quand on entre dans l'histoire. Ce qui est plus dur c'est lors des scènes d'actions ou par contre on est habitué à quelque chose d'assez rapide. Je ne vois pas ca comme un problème mais je me demande comment tu géreras ca sur les longues batailles... Il y aurait une alternative que peut-être tu utilises et qui sépare un manga comme Bleach assez "vide" et rapide à un manga de samouraï comme Vagabond ou les stratégies et chaque coup a son importance. J'imagine que tu te trouves cette alternative.

 

Pour ce qui est de l'écriture, je n'ai pas lu de meilleurs textes ici en ce qui concernent les conjugaisons, ponctuations et grammaire. Les descriptions sont bien faites et me rappellent celle d'un @Bloody ( Big Up ! ) et je suis sur qu'il adorerait !

 

L'univers est encore un peu trouble mais je sens bien qu'il t'appartient vraiment même si je pense avoir trouvé quelques influences par-ci par-là. Cette histoire de Cycle de réincarnation du début étrangement m'a plus compliqué la vie qu'autre chose. Peut-être était ce fait exprès pour nous détourner de certaines choses qui peuvent interférer dans ce cycle et tout changer comme cet élément D. que tu nous caches. On dirait que notre héros n'est pas seul et ca c'est un excellent point ! Je suis un grand défenseur des histoires avec des groupes de combattants ou chacun à ses qualités. Cette fois ils ne sont que quatre il me semble dont ca laisse place à un plus grand développement.

 

Le personnage principal lui me semble - excuse moi du terme - assez antipathique cependant. Il nous reste plus qu'a savoir ce qui s'est passé dans son ancienne vie. Cependant il semble qu'il soit décédé et qu'il ait rencontré un chasseur ce qui aurait fait de lui un chasseur par la suite. Comme tu l'expliques au début, cela semble pas très fréquent.

 

Vu ce que t'écris et le soin que tu mets. J'imagine que tes écrits seront assez espacés dans le temps. A moins que l'introduction le veuille... Alors bonne écriture. ^^

 

Et montre nous ce qu'est cet élément D.

 

 

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Ben salut, déjà ! :)

 

J'ai lu ce que tu nous propose. J'avoue que j'ai plutôt dévoré cette introduction.

Je ne me sens pas trop dépaysé concernant l'univers qui s'apparente plus à Bleach. Mais je sens qu'il y a des différences, comme l'idée de réincarnation que tu as introduis. Toutes les équations m'ont au début perturbé mais j'ai vite assimilé. Tout comme @Kaname, j'attend de voir ce qu'est cet élément D, troublant... 

Tu ne l'as pas encore précisé mais j'ai comme le sentiment que Deoria est son sabre. 

 

Pour ce qui est de l'écriture, je n'ai pas lu de meilleurs textes ici en ce qui concernent les conjugaisons, ponctuations et grammaire. Les descriptions sont bien faites et me rappellent celle d'un @Bloody ( Big Up ! ) et je suis sur qu'il adorerait !

 

Totalement d'accord sur ta manière de manier les mots. A partir du moment où j'ai lu sans interruption ton début de fic, c'est qu'il y a du niveau.

Ensuite, je trouve aussi tes descriptions bien plus pointues que les miennes.

 

Clin d'oeil à toi @Kaname, bien vu j'adore !

 

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Merci pour vos commentaires !

 

L'élément "D" sera dévoilé dans la suite de l'histoire, qui ne saurait tarder. Pour ce qui est de la description, tu as vu juste Kaname. Mon récit étant à la première personne, j'ai tendance à développer chaque action avec précision. Peut-être trop même...

 

Quand à Deoria, j'ai longuement hésité. L'idée qu'elle soit son sabre me dérangeait, notamment à cause de Bleach. J'avoue que l'idée m'a longtemps tenté, mais au final j'ai opté pour autre chose. Pour ce qui est du personnage principal, Almak, je pense que la suite apportera quelques éléments de réponses sur ses traits de caractères.

 

Encore merci, vos avis et critiques sont plus que bienvenue !

 

 

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IL Y A ENVIRON QUATRE MOIS...

 

 

 

« Fermez les yeux. Fermez les yeux et imaginez. Votre vie est un film, un livre, Une histoire. Vous, tel que vous êtes, figurez sur la couverture de ce livre. Après une rapide introduction, narrant la rencontre de vos parents, le premier chapitre décrit ce que vous avez accomplit cette année. Tournez les pages, remontez le temps. Votre vie défile à l'envers. Chapitre après chapitre, vous remontez toujours plus loin, plus profondément. Certains mots sont effacés, parfois des phrases entières. Les dernières pages sont blanches... »

 

 

Dans la sombre et froide ruelle d’un quartier malfamé de Londre, Sahz, sans abris, se réveilla brusquement lorsqu’une secousse ébranla les environs. Sous son épaisse couverture, qu’il avait récupéré dans un dépotoir,  il cru un instant qu’un ange venait de tomber du ciel dans une lumière divine ; bien que Sahz avait depuis longtemps perdu sa foi en dieu.

Le calme était désormais revenu, et l’homme se dit qu’il avait sans doute imaginé ce soudain remue-ménage. Du moins jusqu’à ce qu’une silhouette ne titube devant lui en se retenant aux murs, et qu’elle finisse par s’écrouler dans un bruit sourd sur le bitume crasseux de la ruelle.

 

Sahz hésita longuement avant d’esquisser un simple geste. Il observait la forme étendue près des poubelles avec méfiance, se demandant si cet individu était bel et bien la cause l’inexplicable phénomène. Sans cela, il aurait tout simplement ignoré le bougre comme tous les autres. Ce n’était pas la première fois que la misère emportait la vie d’un homme, ni la dernière. Sahz se camoufla sous sa couverture lorsque le nouveau venu rampa sur au moins un mètre avant de redevenir immobile. Après un moment qu’il estima suffisamment long, il abaissa l’étoffe pour observer la silhouette dans l’obscurité. Ca ne bougeait plus du tout. Prenant son courage à deux mains, Sahz décida de s’approcher.

 

Il renifla bruyamment et tressaillit en apercevant une impressionnante flaque de liquide écarlate. Du sang. En profusion. Il pensa à une sombre affaire, comme il y en avait déjà tant dans les grandes villes. Mais voilà que celui qu’il voyait comme un cadavre murmura quelque chose d’une voix faible et douloureuse.

 

- Emën kadia aëst… Ruien fäanir nadîl y oreth…

- Kes’tu dis ? L’interpella Sahz, ne comprenant pas le moindre mot qui sortait de la bouche de l’homme agonisant.

 

Il était désormais suffisamment proche pour discerner deux yeux gris et grands ouverts. Une blessure mortelle au niveau du ventre tâchait de sang ses vêtements. Il en avait plus pour très longtemps. Une idée traversa l’esprit de Sahz. Et s’il lui faisait les poches ? L’autre avait l’air plutôt friqué, et à y réfléchir, ils n’étaient que tout les deux dans la ruelle. De plus, cela faisait presque trois jours qu’il n’avait rien mangé d’autres que des restes de sandwich trouvé dans les poubelles des fast-foods environnant. Et encore, il devait faire attention car la plupart des restaurants et grandes surfaces aspergeaient leur stock invendue d’un produit qui les rendaient immangeable. Alors que le mourant continuait de prononcer des paroles incompréhensibles, Sahz fouilla son pantalon sans le moindre remord. Rien dans les poches de devant, ni dans les poches de derrière. Son pull n’avait pas d’ouverture, rien de rien. Dommage pour Sahz. Il regarda de plus près les chaussures, en cuir mordoré. Elles avaient l’air beaucoup plus confortable que ses baskets rapiécées. Sans hésitation, il les ôta à l’homme afin de les essayer. Par chance, elles faisaient à peu près sa taille.

 

- ‘erci mon gars. Lâcha-t-il.

 

L’autre ne disait plus rien maintenant, même si ses yeux restaient ouverts. Par respect, Sahz décida d’abaisser ses paupières. Le flash lumineux qui l’avait tiré hors de son sommeil n’était déjà plus qu’un souvenir. Laissant le cadavre à son emplacement, le sans abri jugea préférable de changer de ruelle, de belles et confortables chaussures aux pieds. Tout ce temps, il n’avait pas remarqué l’ombre dans son manteau à capuchon qui, lui aussi, avait assisté au dernier soupir de l'homme. En vérité il ne pouvait tout simplement pas le voir, et il en était peut-être mieux ainsi.

 

Car Sahz affichait encore un sourire satisfait lorsque le tranchant d’une épée sépara sa tête du reste de son corps. Ce qui n’aurait pas été le cas si son regard avait croisé celui glacé et terrifiant de son meurtrier.

 

 

Même fermés, nos yeux sont ouverts.

Il y a ceux qui contemplent leurs paupières, et les autres...

 

 

- Almak ?

 

Quelqu'un m'appelait. Cette voix... Je la connaissais. Désorienté, j'inspirai fortement en émergeant d'une sieste accidentelle. Mes joues étaient encore humide.

« Ai-je pleuré ? »

 

- Vous êtes de retour monsieur Horrocks ?

 

A travers la baie vitrée, de gros nuages obscurcissaient le ciel. Il pleuvait. Mes yeux s'orientèrent à l'opposé, vers une pendule au-dessus du manteau en marbre de la cheminée. Elle affichait dix-sept heures trente-deux.

 

- Oui... Oui, excusez-moi.

 

« Combien de temps me suis-je endormi ? »

 

Je me souvenais plus ou moins d'un étrange rêve. Les images et les formes m'apparaissaient par brides, floues et lointaines, avant de disparaître progressivement, telle une silouhette s'enfonçant dans un épais brouillard.

 

- Vous avez découvert quelque chose Almak ?

 

Un homme me faisait face. Il s'appelait monsieur Hamond. C'était mon psychologue et ses yeux bleus me fixaient intensément. C'était la première fois que je m'endormais lors d'une séance. A vrai dire, je me sentais un peu embarassé. Mais pour ma défense, cela faisait une demi-heure que mes fesses étaient enfoncées dans le canapé en cuir noir de son cabinet, et sa proposition de remonter dans ma tendre enfance grâce à une... Comment avait-il appelé ça déjà ? Régression Temporelle. Ce terme barbare avait eu raison de moi.

Sans compter le papier peint ocre orangée, qui me donnait la nausée, et le profond sentiment de perdre mon temps. En quoi ce Hamond, installé dans son confortable fauteuil, une bibliothèque garnie d'ouvrages dans son dos pour attester l'étendu de son savoir, allait me débarasser de ces Zoneurs ?

 

- Monsieur Horrocks ?

- Oui ? Enfin non je... Je me suis simplement assoupis. Rétorquai-je sans conviction.

 

Je passais une main dans mes cheveux, clignant plusieurs fois des paupières pour me remettre les idées en place. L'expert en psychologie portait un pantalon en toile noir et une chemise décontractée à carreaux, exhalant un parfum d'after shave que je trouvais fort désagréable. Une femme l'aurait sans doute trouvé séduisant avec ses cheveux en brosse et son visage à la machoire carré. Personnellement, je le trouvais juste ridicule. Con et inutile pour être honnête. Je rajouterais excessivement cher : soixante euros la séance d'une heure, c'était du vol. Il s'éclaircit la gorge, attendant que je poursuive. Il ne faisait que ça d'ailleurs. Attendre. Attendre et griffonner sur son calepin. Je baladais mon regard en évitant soigneusement le sien. A nouveau la pendule.

 

« Dix-sept heures trente-trois... »

 

Les minutes s'écoulaient si lentement que je pensais avoir ralentit le temps à force de fixer le cadran. Je décidais finalement de parler. Il n'y avait rien d'autre à faire de toute manière.

 

- Je crois que votre expérience est un échec. Lâchai-je d'un ton las

.

Monsieur Hamond cligna lentement des yeux. Silence. J'avais l'impression qu'il attendait quelque chose. Peut-être pensait-il que j'allais vider mon sac. Comme si j'allais me confier à un parfait inconnu. Et dire que ma mère n'avait pas les moyens de payer toutes les factures de notre appartement.... Voilà qu'elle dépensait le peu d'argent en sa possession pour me soigner d'un soi-disant désir infantile inassouvi, chose totalement absurde étant donné la nature de mon problème.

 

- Parlez-moi de vos... Visions, Almak. Articula Hamond d'une voix de ténor, qui se voulait sage et bienveillante sans réellement y parvenir.

- Ce n'est pas des visions... Soupirai-je.

- Comment les appelez-vous dans ce cas ?

 

« Je ne préfère pas les appeler. »

 

Au fait, mon nom est Almak Horrocks, et cela faisait un mois que je fêtais mes dix-huit ans. Et depuis un mois, mon faible entourage persistait à croire que je devenais chaque jour un peu plus fou. Pas dans le sens où je racontais n'importe quoi en me baladant avec un caleçon sur la tête, ou encore une folie comme celle qui donne naissance aux meurtriers psychotiques, non... En bref, je voyais des choses. Des choses qui semblaient échapper aux yeux des autres, me tenant éveillé toute la nuit, à me triturer les méninges allongé sur mon lit. Au début je n'y prêtais pas attention. A vrai dire cela ressemblait à des flash, un peu comme une image subliminale que l'on voit sans vraiment voir. Une station de radio émettant sur une fréquence inconnue.

 

Le phénomène ne m'avait pas tout de suite sauté aux yeux. Prêtez-vous une réelle attention aux gens que vous croisez de nos jours ? Des hommes et des femmes, jeunes, vieux, séduisantes, laids, gros, maigres, petits et grands. Moi non. Je ne les connaissais pas. Cependant, il arriva un jour où ma vie bascula. J'examinais la vitrine d'une librairie, lorsqu'un homme au front dégarnie me dévisagea, l'air triste et désespéré. « Pouvez-vous me voir ? » m'avait-il demandé. « Oui. » Lui avais-je répondu. « Au nom du ciel aidez-moi ! AIDEZ-MOI ! » Hurla-t-il avant de disparaître en un clin d'oeil. A la suite de cette expérience, je m'enfermais quatre jours à double-tour dans ma chambre, refusant d'expliquer ce qui se passait à ma mère et ma sœur. La peur et le doute s'immiscèrent en moi, puis la raison me poussa à oublier cet événement. Une semaine plus tard, je séchais les cours après qu'un garçon ne surgisse au milieu d'un contrôle d'économie, hurlant de douleur devant le tableau de la classe. Mon comportement fut jugé « scandaleux » par le professeur en conséquence de mon « Mais faite-le taire merde ! » prononçé sur un ton jugé « innaproprié ».

 

Par la suite, mon comportement paranoïaque me poussa à toujours surveiller les gens que je croisais dans la rue. Je remarquais alors qu'une partie d'entre eux apparaissaient puis disparaissaient, visiteurs éphémères de notre réalité, cauchemard récurent de ma vie. Deux jours passèrent encore, et ma mère apprit que je n'allais plus en cour. Après notre dispute, je me retrouvais le lendemain dans le bureau du proviseur, forcé de parlementer avec ce dernier. Nous discutions de mon avenir au sein du lycée lorsqu'un drôle d'individu, habillé en concierge, commença à tripoter le crâne de monsieur Dufour en répétant inlassablement « Canaille ! A poil ! A vapeur ! ». Ma crise de rire fut dans un premier temps mal perçu, puis juger inquiétante, pour finir effrayante. Le proviseur téléphona à ma mère, et finalement, je me retrouvais devant monsieur Hamond, psychologue de son état, qui me posait la question suivante : « Comment les appelez-vous dans ce cas ? »

 

- Les Zoneurs... Murmurai-je.

- Pardon ?

- Les Zo-neurs.

- Qu'est-ce qu'un « Zoneur » ?

 

Il m'énervait avec ses questions. Je décidais de partager ce que je ressentais vraiment à chaque fois que le phénomène se produisait.

 

- Imaginez. Ce soir, en rentrant chez vous, dans un quartier résidentiel par exemple, vous suivez une jeune femme depuis quelques minutes. Elle est très charmante, donc votre attention est fixé sur elle. Maintenant, voilà que la demoiselle s'arrête au milieu du trottoir. Vous la dépassez, jetant un dernier coup d'oeil, juste pour vérifié que son visage est tel que vous l'avez imaginé. Sauf qu'elle n'est plus là. Vous restez un moment à regarder autour de vous, déboussolé, légèrement inquiet. Est-ce un rêve ? Un songe ? Une hallucination ? Serais-je capable de croire aux esprits ? Surtout pas. Admettons que cette situation se répète désormais chaque jour pendant trois semaines, à raison de cinq à dix fois par jour, avec des inconnus de toutes sortes et surgissant au hasard dans votre cabinet, au restaurant, dans les boutiques, les rues, votre maison jusque dans la salle de bain. Comment les appelleriez-vous ?

 

Monsieur Hamond nota quelque chose dans son calepin qu'il souligna plusieurs fois. Je me demandais ce qu'il pouvait bien écrire, et surtout si cela avait la moindre utilité. Il ne m'avait pas répondu, m'observant avec gravité. Je devais passer pour un fou. Le psy au parfum entêtant plaça son stylo haut de gamme sous sa lèvre inférieure ; j'avais remarqué ce toc à chaque fois qu'il s'apprêtait à poser une question personnelle.

 

- Avez-vous connu votre père Almak ?

- Pourquoi cette question ? Lâchai-je avec réticence.

- Vous me parlez volontiers de votre mère adoptive, de votre sœur, mais jamais de votre père. Que pouvez-vous me dire à son sujet ?

- Il n'existe pas. Grinçai-je. Je ne connais pas son nom. J'ajoute que cela n'a aucun rapport avec les Zoneurs. En fait, je ne veux plus en parler. Tranchai-je.

- Parlons de votre mère dans ce cas. Insista-t-il. Je veux parler de votre mère biologique. Gardez-vous un souve...

- J'avais quatre ans lorsqu'elle s'est sucidée. Le coupai-je froidement. Vous avez d'autres questions idiotes ? Ajoutai-je, irrité.

- Soyez franc avec vous-même Almak. Dit-il avec un ton qui se voulait bienveillant. Ces Vis... Zoneurs, ne sont qu'une conséquence. Un choc émotionnel peut parfois traumatisé une personne au point de provoquer des effets secondaires semblable à celui que vous me décrivez. Appelons-les mirages... Vous m'aviez dit, lors de notre première scéance, que ces visions ont commencé la veille de vos dix-huit ans. Il est normal d'être perturbé par ce passage dans l'âge adulte, en particulier lorsque l'on rechercher inconsciemment l'identité de son père. Qu'en pensez-vous ?

 

La grande aiguille du cadran sur la cheminée avança d'un trait.

Dix-sept heures cinquante.

 

« Je pense que vous êtes vraiment con. »

 

Plus que dix minutes. Je ne pouvais pas en supporter plus. Il me fallait à présent répondre à la question de ce Hamond afin qu'il mette un terme à la séance. Je décidais de prononcer les mots que tout le monde aime entendre, mais que personne n'aime vraiment prononcer.

 

- Je pense que vous avez raison... Pardonnez-moi monsieur, mais je dois récupérer ma sœur au conservatoire d'ici cinq minutes. Est-il possible...

- Evidemment. Dit-il avec compréhension. En passant outre votre petite abscence, je trouve que nous avons bien avancé aujourd'hui Almak.

 

Je me levais un peu trop vite, mon genoux entra en contact avec la table en verre. Endurant la douleur aigue, je me tournais vers la baie vitrée en retenant mon souffle. Je le relâchais. Une forme noire s'envola au même moment sous la pluie. Ma gorge se noua douloureusement.

 

- Tout va bien ?

- Oui... Oui ce n'est rien. Balbutiai-je. Je pense effectivement que mon père est la cause de cet étrange rêve. Merci pour... Pour vos lumières.

- A la semaine prochaine monsieur Horrocks. Lança-t-il.

- C'est ça... Marmonnai-je en poussant la porte en bois massif de son cabinet.

 

Je me trouvais dans un immeuble en centre ville, parfaitement entretenu. Tout le contraire de celui dans lequel je vivais, situé en pleine banlieue. J'empruntais l'ascenceur pour rejoindre le rez-de-chaussée. Sur l'une des cloisons, un miroir refletait mon apparence peu reluisante. Je portais un jean usé et une veste noire, grossière imitation de cuir. Barbe naissante, cheveux bruns ébouriffés et cernes sous les yeux soulignaient mon état de fatigue avancé. Depuis combien de temps je n'avais pas dormi une nuit entière ? Deux semaines ? Je ne savais plus.  Chacun de mes mouvements était lent et lourd. Mes iris gris me dévisageaient avec lassitude, je n'étais plus que l'ombre de moi-même. Et cette forme noire... Sur l'instant, son apparition m'avait effrayé. Un corbeau ? Que ferait un corbeau en ville avec un temps pareil ? Ma vie ressemblait à rêve éveillé. Qui sait ? Peut-être sommes-nous dans le rêve d'un homme nommé Harold et qu'en vérité, tout n'est que pure illusion. Le jugement viendra lorsque Harold se réveillera, nous expédiant dans les songes brumeux de sa conscience endormie.

 

Ouverture des portes de l'ascenceur. Encore quelque pas et je poussai une double-porte vitré qui comportait en tout et pour tout une douzaine d'impacts, provenant de projectiles divers. Une fois dans la rue, la pluie me cingla au visage. Elle formait des flaques dans les crevasses du goudron. De petits ruisseaux courraient sous la semelle de mes chaussures. Je possédais une motobécane AV65, le modèle noir avec des bandes rouges et jaunes sur les côtés. Je l'avais garé dans une petite ruelle perpendiculaire au bâtiment. Lorsque le pétaradement familier de mon bolide s'enclencha enfin, j'enfilai le casque accroché négligement au guidon. Le principal avantage d'un tel moyen de transport était que personne ne cherchait à vous le voler. J'accelerai en douceur pour sortir de la ruelle. Le bas de mon jean était déjà trempé.

 

Heureusement, le conservatoire de ma soeur n'était qu'à quelques rue d'ici. Je roulais avec  prudence. Pas seulement à cause de la pluie, qui rendait la chaussée glissante, mais surtout en raison d'un étrange pressentiment. Comme si un nuage, plus sombre encore que ceux dans le ciel, planait au-dessus de ma tête depuis le début de ce premier lundi de mars. Feu rouge. Je ralentis à l'entrée d'un carrefour. Léa suivait ses cours de piano dans un bâtiment à l'angle du croisement. Perdu dans mes pensées, je regardais les gens traverser le passage piéton sans les voir. Mes yeux se promenaient distraitement. Il y avait un homme en pardessus qui n'arrivait pas à déplier son parapluie. Une petite fille sautait à pied joint dans une flaque, ignorant les remontrances de sa mère. Puis mon regard se posa sur le feu tricolore.

 

Un corbeau me regardait sur ce dernier. Enfin, regardait tout court. Pourquoi il fixerait son attention sur moi ? Je repensais à la sombre forme au cabinet de Hamond. Serais-ce le même ? Coïncidence ? La question ne se posait même pas. Les scientifiques se demandent comment, les philosophes pourquoi, mais la vie en elle-même reste un enchaînement complexe de coïncidences. Même si je ne croyais pas aux signes et au destin, je surveillais l'oiseau avec une crainte grandissante. M'arrachant à ma contemplation, le bruit d'un klaxon faillit me faire tomber à la renverse.

Bouge de là !

 

Sans que je ne le remarque, le feu était passé au vert. Dans mon dos, un automobiliste brandissait son poing menaçant par la vitre. Pourquoi être si pressé ? Si désagréable ? Pensait-il que son existence était plus importante que celle des autres ?

 

« Ignorant, fulminais-je intérieurement, ta mauvaise humeur quotidienne entretenue par un travail que tu détestes, à toujours te plaindre devant les informations du soir, sur l'inflation, les injustices, le viol de la petite Lucy et dans une plus grande mesure de tes collègues, de ton riche patron qui te paye à coup de lance pierre. Tu économises pour partir à la plage en pleine saison, coincé entre un couple d'Allemand et une ribambelle de gosses bruyants qui foutent du sable sur ta serviette. Tu passes ton temps à râler, la télévision et internet sont tes seules fenêtres sur le monde. J'ai pitié de toi, vraiment. »

 

Je tirais lentement la poignée de l'accélérateur, modifiant l'inclinaison de mon rétroviseur pour garder un œil sur le corbeau. Un cri s'éleva alors, suivit d'un long crissement de pneus. Instinctivement je tournai la tête, pour distinguer avec surprise le capot d'une berline noire.

 

Choc sourd. L'impact brisa chaque os de mon bras et de ma jambe droite, comme de vulgaires fétus de pailles.

Mon casque heurta le pare brise, la vitre vola en éclat.

Propulsé haut dans les airs, j'aperçu le corbeau déplier ses grandes ailes et prendre son envol. Le conducteur devait surement rouler très vite.

 

Lorsque je retombais violemment sur le bitume, de très longues secondes s'écoulèrent, durant lesquelles ma vision se brouilla progressivement. Des cris s'élevaient de toutes parts, étouffés et lointains. Je n'arrivais pas à comprendre ce que ces gens braillaient, et très vite, je ne leur prêtai plus aucune attention.

 

« Je viens d'avoir un accident... C'est étrange... Je n'ai pas l'impression d'être blessé. Je crois... Merde... Je crois que j'ai du sang dans la bouche. Je vois... Je... »

 

Mon corps ne répondait plus de moi. J'éprouvais de plus en plus de difficulté à respirer. Inspirer... Expirer... Je prenais conscience du rôle vital de mes poumons.

 

« Inspire, expire, inspire... Tiens bon. »

 

On raconte qu'à l'instant de notre mort, nous voyons toute notre vie défiler sous nos yeux.

La bonne blague...

Et pourtant, ma vie en tant qu'Almak Horrocks prenait bel et bien fin à cet instant. Je n'avais pas accomplis grand chose, ni eut le privilège de me faire de bons amis. Je me rappelais d'un homme que j'avais croisé dans l'après midi. Il portait une étrange armure avec une cape blanche. Il m'avait longuement dévisagé avant de disparaître comme les autres. A quoi ressemblait-il déjà... Hamond... Mince, Léa... De quoi je parlais ? J'ai peur.

La peur et l'obscurité.

L'inconnu.

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Un chapitre parfait !

 

On a une meilleure approche avec Almak. On en apprend un peu plus sur lui et tu le fais vraiment bien : son passé, son cadre familial au moyen d'une séance avec le psy, son physique par le biais du miroir, son caractère et sa personnalité un peu tout au long du chapitre.

 

Je kiffe ta manière d'écrire, l'environnement que tu dépeins, les personnages qui ponctuent le récit (qui n'ont pas forcément un intérêt pour l'histoire, mais qui nous immergent dans la lecture).

 

Ensuite, il y a une petite intrigue avec le corbeau et son accident.

 

 

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J'ai lu ce flashback !  Et comme mon compère au dessus je le trouve très bien. C'est ton style et on a pas grand chose à y redire... Ce qui veut dire que c'est très bien. Donc je parlerai de ce que j'ai pu retenir de ce chapitre.

 

Il n'y a toujours aucune information sur l'époque dans laquelle on se trouve mais on voit que tu donnes des indices par-ci par-là. On pourrait être confus mais on s'acclimate très facilement. On voit que l'intrigue ne se déroule pas sur l'époque mais autre chose.

 

On voit que nous sommes dans un cycle de la mort que tu nous avais expliqué. On y voyait les références comme le corbeau et l'homme à l'armure ( le chasseur ? ) c'est ce qui m'a le plus interressé.

 

Mais le point le plus fou du chapitre c'est Almak ! Et bien comme lors de mes premiers commentaire je le trouve assez antipathique. Il me rappelle ces personnes portés sur la philosophie et assez dédaigneux envers les autres. Cependant, je ne le déteste pas et on dirait bien que ce comportement montre qu'il est profondément triste. Ces visions n'ont pas amélioré sa condition. Almak est quelqu'un de très intelligent et qui a une bonne perception de la vie et du monde qui l'entoure.  Paradoxalement c'est quelqu'un qui a beaucoup à apprendre aussi. c'est un personnage très complexe que tu nous as pondu @Jimbox !

 

Je pense que s'il avait vécu, Almak aurait pu soit se laisser dépérir voire se suicider ou bien devenir un sociopathe. Ce qui me rend perplexe sur son implication dans la quête des chasseurs... Est-ce vraiment un héros ou un anti-héros ? Peut-il se montrer carrément à l'inverse d'un modèle de vertu ? Ce sont des questions dont j'attends les réponses avec impatience !

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Merci à tous les deux ! Après un petit saut dans le passé, je retourne au présent pour vous présentez les autres protagonistes de l'histoire, toujours dans sa phase d'introduction.

 

« La pluie nous a débués et lavés - Et le soleil desséchés et noircis ; Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés – Et arraché la barbe et les sourcils. »

Citation de François Villon.

 

 

 

REVENONS EN AU DEBUT QUI N'EN ETAIT PAS UN

 

 

« Souvenirs, souvenirs... »

 

- Tu es en retard.

- Merci de t'inquiéter Ren, tout c'est bien passé de mon côté. Lâchai-je sur un ton ironique.

 

Chef de l'Equipe Cinq de la Garde du Loup : Ren Raigîn. Beau, svelte, un poil plus âgé et plus grand que moi, le visage fin et le regard ténébreux ; seul son air contrarié et un certain dédain pour ce qui l'entourait faisait de l'ombre au tableau. Il arborait une queue de cheval qui descendait en une longue tresse dans son dos. Ses cheveux étaient aussi noirs que les plumes du corbeau perché sur mon épaule, tout comme son long manteau de cuir et ses bottes. Des fils d'ivoire cousaient des motifs complexes sur les coutures de sa veste et autour de sa ceinture, deux fourreaux accrochés à cette dernière.

 

- Où est Mina ? Demandai-je à mon compagnon de chasse.

- Elle attend avec le Passeur à l'intérieur.

 

L'intérieur en question était la vieille boutique d'un horloger qui, selon les horaires indiqués à l'entrée, avait cessé toute activité à cette heure de la nuit. Du moins, toute activité d'horloger. J'esquissai un pas vers la porte lorsque Ren me retînt par la manche, déstabilisant Grey qui poussa un cri indigné.

 

- Combien ? Réclama-t-il en me dévisageant sévèrement.

- Dix-neuf. Rétorquai-je. Tu n'es pas obligé de me retenir tu sais ?

- Je dois m'assurer de ton autonomie face de poulpe. S'irrita-t-il en lâchant mon manteau. Et pour ce qui est des Lyre ?

- Cinq et demi.

- Et demi ? Répéta Ren en haussant un sourcil.

- Le dernier a été mordu, mais je pense avoir sauvé son âme... Et de ton côté ?

- Qu'est-ce que sa peut te faire ? Me railla-t-il.

- Je vois... Soufflai-je en faisant mine de soudain comprendre. Il n'y a pas de honte à faire moins que moi lieute...

- Ne me fait pas rire. Grinça-t-il.

- Tu en es capable ? Plaisantai-je.

- Arrête de jaser et entrons.

 

Poussant le battant de la « Bijouterie des Merveilles », atelier d'horlogeries anciennes, nous pénétrâmes dans l'antre poussiéreux d'un artisant émacié, aux rides si profondément marquées qu'on eût dit une statue de cire en train de fondre. Une touffe de poils grisonnante entourait son crâne comme une caricature de moine, et ses vêtements dataient au moins du début du vingtième siècle. Malgré le tintement de la clochette à notre entrée, il ne se détourna pas de la silouhette qui lui faisait face, alors en pleine discussion avec cette dernière au milieu des pendules et autres montres à goussets.

 

- … Je ne vais pas vous le répéter cent fois Monsieur Germain, nous voulons emprunter le passage. Le pa-ssa-ge. P-A-deux S-A-G-E.

- Voyons mademoiselle, prononça le vieil homme d'une voix éraillé, il n'est pas question de sagesse mais d'une autorisation d'utiliser l'horloge.

- Je vais devenir folle... Al, Ren, aidez-moi vous deux !

 

Seul membre féminin de l'Equipe Cinq de la Garde du Loup : Mina Akulatraxas. Jeune femme délicate et séduisante, des paupières aux longs cils  recouvrant le temps d'un battement l'océan de saphir, scintillant et écumant, contenu dans son regard en amande. Une longue frange dépassait de sa chevelure sombre pour contourner ses yeux et se promener, rebelle, le long de sa joue. Elle portait un bustier en cuir brun enlaçant sa poitrine et dévoilant son ventre plat et musclé. Une épée à la poignée blanche était épinglée dans son dos, dont la pointe cotoyait une jupe de guerre en lamelles, alternant entre le cuir et des pièces de métal brillantes comme l'argent. Mina nous regardait avec une moue consternée, réclamant silencieusement notre intervention.

 

- C'est quoi cette histoire d'autorisation ? Demandai-je en fronçant légèrement des sourcils.

- Je n'en ai aucune idée ! S'exclama-t-elle sans remarquer que Monsieur Germain fixait son postérieur avec intérêt.

 

Ren me dépassa subitement, dégaînant l'un de ces sabres dans la foulée. Je m'appêtais à lui demander à quoi il jouait lorsqu'il menaça l'horloger de sa lame, lui arrachant un glapissement effrayé.

 

- Maintenant Passeur tu vas arrêter tes absurditées et nous ouvrir ce passage avant que je retire cette espèce de noix périmée qui te sert de tête.

- A... Allons jeune homme... Ne vous énervez pas... Balbutia-t-il. C'est dans le protoc...

 

Le vieil homme se tût lorsque le sabre se positionna à un centimètre de son cou. C'était la première fois que je voyais un Passeur se faire menacer par un Chasseur. Bien qu'en réalité, la seule chose qui risquait de se produire si Ren perdait son calme, était que Monsieur Germain soit immédiatement réincarner.

 

« Un Cycle xABC où l'étape A et B se confonde sous l'impulsion du C... »

 

- Vous devriez l'écouter. Conseillai-je à l'horloger terrifié.

 

Sur mon épaule, Grey acquieça avec un croâssement tandis que Mina hochait lentement de la tête pour confirmer l'avertissement.

 

- Je... Je vous ouvre la grande horloge. Concéda finalement Monsieur Germain.

- En arriver là... Soufflai-je en levant les yeux au plafond.

 

Le vieil homme tremblait de tout son corps lorsque Ren rengaîna son sabre, fouillant tant bien que mal dans la poche de son bénard pour en ressortir une petite clef dorée. Il traîna des pieds jusqu'à une horloge aussi grosse qu'une armoire, entre deux étagères saturées de rouages et de cadrans cassés. Après un petit déclic, la porte du meuble découvra une ouverture s'enfonçant dans le mur de la boutique, passage étroit plongé dans l'obscurité la plus totale. Mina fut la première à pénétrer dans l'étrange couloir, suivit de près par Ren. Pour ma part, je tenais à m'excuser pour le comportement de ce dernier auprès du Passeur, avant de glisser à l'intérieur de l'horloge. Monsieur Germain se contenta de renifler bruyamment, encore contrarié par l'excès d'humeur de notre chef d'équipe. Je venais de franchir le trou dans le mur lorsque la porte se referma derrière moi, une voix éraillée marmonnant avant d'enclencher le verrou.

 

- Petits merdeux...

- Qu'est-ce qu'il vient de dire ce vieux débris ? Siffla Ren devant moi sur un ton assassin.

- Laisse tomber. Le calma aussitôt Mina. Kleïs Dorien.

 

La fin de sa phrase se ponctua par l'apparition d'une petite lueur, au fond du tunnel que nous venions d'emprunter. Elle paraissait faible et lointaine, bien qu'irrésistiblement attirante. Marchant côte à côte, Ren au centre, nous avançions vers la source de lumière en sychronisant nos pas. Un agréable sentiment s'empara de moi. Je me sentais à ma place. Jamais je n'aurais imaginé pareil sensation. Avoir un but, et surtout le partager avec d'autres personnes. Grey mit fin à mon exultation en picorant mon crâne, fâcheuse habitude qu'il avait développé lorsqu'il s'ennuyait.

 

- Arrête ça maudit piaf ! M'agaçai-je en le chassant de mon épaule sans y parvenir.

- Il t'apprécis de plus en plus. Se félicita Mina.

- Non. Contra Ren. Le corbeau vient de comprendre qu'il avait à faire à un poulpe sans cervelle.

- Tu veux pas arrêter avec ça... Soupirai-je après que Grey se soit enfin calmé.

- Au fait Al, tout c'est bien passé ? Demanda la jeune femme de sa voix sucrée.

- Hormis le fait que le dernier ait été mordu, c'était la routine. Et toi ?

- J'ai eu affaire à l'âme d'une petite fille... Lâcha sombrement Mina. Violée puis découpée par un cinglé. Mon épée tremblait lorsque je l'ai réincarné. Les hommes sont parfois pires que les animaux... Sans vouloir t'offenser. Ajouta-t-elle.

- Même si je suis né en tant qu'homme, je ne peux qu'être d'accord avec toi. Au moins cette fillette aura tout oublié dans sa prochaine vie.

- Oublier... Répéta-t-elle avec mélancolie. Il y a tellement de choses que j'aimerais oublier... Et de ton côté Ren ?

-Je me fiche qu'il y ait des meurtriers ou des tarés. Trancha-t-il. Notre Tâche est de nettoyer les âmes avant qu'elles ne deviennent des Lyre, il ne m'en faut pas plus.

- Tu te fiches que des innocents soient victimes d'actes aussi épouvantables ? Répliquai-je avec une pointe de déception.

- S'il n'en tenait qu'à moi, je les laisserais se bouffer les uns et autres afin que cette stupide race soit éteinte. Dit-il sans sourciller. Je ne vois pas l'intérêt de leur existence.

- Tu sais que tu peux être détestable parfois ? S'offusqua Mina.

- Rien à cirer. Se contenta de rétorquer Ren.

- Je pense qu'on a suffisamment marché. Intervins-je avant que les deux ne commence l'une de leur longue dispute.

 

J'entendais par là que la lumière au bout du tunnel ne s'était toujours pas rapprochée, et que le véritable passage venait seulement d'apparaître dans notre dos. Tout l'inventivité du piège reposait là-dessus. Si une personne non-autorisée pénétrait par hasard dans l'un de ces passages, elle avancerait continuellement vers la lueur sans jamais l'atteindre. Cela fonctionnait comme un miroir qui avançait en même temps que l'intrus, reflétant simplement la vraie sortie. Il n'y avait qu'une seule manière d'éviter le traquenard, prononcer le mot de passe : Kleïs Dorien. Se retournant d'un seul mouvement, nous faisions désormais face à une arche en marbre noir, diffusant une intense lumière par son embrasure. Le passage vers le Royaume Invisible, la Confrérie des Chasseurs d'Ames ; notre « chez-nous ». Sans plus attendre, nous traversions la voûte illuminée, sentant la chaleur de son éclat s'infiltrer dans nos vêtements avec une agréable sensation. Des murmures s'élevèrent d'un espace blanc et infini, puis s'intensifièrent à mesure que le décors se dessinait, muant en multiple discussions.

 

- J'ai envie de cornichons.

 

Mina avait le don de sortir des phrases de ce genre sur un ton parfaitement naturel. Cela avait quelque chose de déplacé étant donné la vision majestueuse qui s'offrait à nous, comme si vous visitiez un temple sacré et qu'une personne près de vous affirmait que « les toilettes de l'hôtel sont bien entretenu ».

 

- Allons faire notre rapport. Lâcha Ren sans prendre en compte la remarque.

 

L'arche que nous venions de franchir en cotoyait de nombreuses autres, chacune abritant un miroir et une petite plaque numérotée d'un chiffre. Il s'agissait des Portails vers le Monde Visible, et cette salle immense en contenait très exactement quatre cent quatre-vingt seize. Son nom était Oros Florseïs, à savoir le Couloir aux Portails. S'étendant sur plusieurs centaines de mètres du Nord au Sud, pourvu de quatre étages encadrant l'allée principale, deux balcons de chiffres pairs opposé au deux autres impairs, l'endroit inspirait le respect et expirait une admiration sans borne pour ses concepteurs. Le sol sous nos pieds formait un damier, alternant entre dalles de marbres blanches et noires. Les murs ivoirins étaient taillés avec dextérité et les gigantesques lustres, nous surplombant aussi haut qu'une cathédrale, diffusaient une lumière éclatante, distillée par les innombrables facettes des cristaux les composants. Ici allait et venait une foule impressionnante de Chasseurs, se déplaçant la plupart du temps en groupe de trois ou cinq unités, revêtant des apparences toutes plus incroyable les unes que les autres, allant du simple manteau (moi et Ren étant le meilleur exemple) à l'armure d'argent étincelante, en passant par la robe de mage ou encore un mélange d'étoffes et de protections diverses. A peu d'exception près, tous portaient une arme. Durant notre trajet jusqu'à l'extrémité Nord du couloir, Mina énonçait la liste des défauts de Ren, dans le seul but de l'agacer.

 

- … vraiment aigre, un peu comme du vinaigre. Et cette façon de toujours t'emporter à la moindre remarque... On dirait un vieux grincheux. Tu devrais faire des efforts. Je dis ça pour ton bien. Sans oublier cette expression ennuyée sur ton visage... Tu pourrais sourire de temps en temps non ?

 

Elle était la seule à pouvoir lui parler de cette manière. Si j'osais faire la moindre remarque, Ren n'aurait pas hésité à me frapper jusqu'à ce que mort s'en suive. Je souriais en le regardant serrer les dents, ignorant tant bien que mal les critiques de la ravissante Chasseuse. Alors que nous avions parcouru près de la moitié du trajet, qui nous séparait de la sortie, notre chemin croisa celui d'un autre trio.

 

- Une équipe revient et une autre s'en va. Lança celui qui menait le petit groupe, un jeune homme à la houppe blonde torsadée et aux grands yeux bleus pénétrants.

- Stop ! Ne dis plus rien ! S'écria Ren.

- Allons, pas besoin de t'énerver lieutenant. S'amusa le nouvel arrivant.

- Je crois qu'il s'adressait à Mina. L'informai-je.

- Mina... Répéta-t-il langoureusement. Colombe annonciatrice de beauté en ce monde, fraîche comme une pinte après une...

 

Il se tut en recevant un coup de pied dans l'entrejambe, donné sans hésitation par la jeune femme qui l'accompagnait. Un visage juvénile sous des cheveux coupés courts, pâle comme le clair de lune et fragile comme une porcelaine, son aspect innocent se révélait trompeur. Le troisième membre pour sa part se contentait de sourire. Plus âgé que les deux autres, son bouc noir et ses longs cheveux bruns retenu par un bandana lui donnait des airs de cowboy.

 

Si ce n'est qu'il était armée d'une lance à la pointe d'argent à la place des habituels pistolets. Ce trio formait l'Equipe Trois de la Garde du Loup. Par ordre d'apparition : Le chef d'équipe Rhodri Velendil. Drageur invétéré, poète raté qui riait de tout y comprit de lui-même. Meldy Finn, jeune femme aussi adorable qu'une poupée malgré ses propos indécents et un penchant sucidaire. Et pour finit Bran Cherry, observateur calme et posé dont je n'avais encore jamais entendu la voix, bien qu'il n'était vraissemblablement pas muet. Ils faisaient partie de notre cercle d'amis au sein de la Confrérie, et nous passions la plupart de notre temps libre avec eux en dehors de nos missions. Par nous, j'entendais moi et Mina, car Ren s'efforçait à s'exclure de tout groupe s'il n'y était pas forcé. Après avoir échangé quelques paroles et s'être donné rendez-vous à leur retour des portails, nous reprenions notre chemin dans l'Oros Florseïs. Mina gloussait encore après que Meldy m'ait adressé un clin d'oeil, après avoir sous-entendu qu'elle comptait me « coincer » à son retour. Même si elle ne manquait pas de charme, je ne me sentais pas attiré par la Chasseuse et ses paroles me mettaient la plupart du temps mal à l'aise.

 

Arrivé au bout du couloir, face à une arche impressionante, surmontée d'une frise sculpté avec l'art et la précision d'un orfèvre, un guerrier nous attendait, adossé négligement contre la structure en fumant sa cigarette. Grey quitta mon épaule pour rejoindre celle de ce dernier, chantant la joie de retrouver son maître.

 

- Vous êtes en retard. Clama se dernier d'une voix grave et profonde.

- Un magicien n'est jamais en retard, Fro...

 

Ren enfonça son coude dans mes côtes pour me faire taire, me coupant le souffle par la même occasion. Alors que je tentais de le récupérer, la vision de l'homme me procura une douce nostalgie. Son armure d'écaille noire et sa longue cape blanche, sa crinière de cheveux noirs aux reflets rougeoyant et retenu en catogan. Mais surtout ses yeux intimidant, l'un bleu barré d'une cicatrice et l'autre jaune tigré, au regards si pénétrant. Ces ingrédients composèrent l'élixir de ma véritable naissance. Il y eut un avant et un après la rencontre de ce Chasseur légendaire. William « Le Drake » Akulatraxas, Capitaine de la Garde du Loup. L'évènement déclencheur...

 

- Papa !

 

… Et le père de Mina. Ma cooéquipière se jeta dans les bras du guerrier, ce dernier éclatant d'un rire chaleureux. Alors que nous les rejoignions, William écarta affectueusement sa fille pour enfoncer son poing dans la mâchoire de Ren, le déstabilisant sous l'impact.

 

- Non mais vous êtes malade ! Qu'est-ce-qu'il vous prend ! S'indigna le lieutenant.

- Ne fais pas l'innocent mon garçon. Lança joyeusement le Capitaine. J'ai simplement rendu la pareille pour Al.

- Ce n'était pas nécesseraire. Affirmai-je, certain que Ren se vengerait plus tard sur moi.

- C'est une question d'équilibre. Expliqua le guerrier. Accumuler les rancunes n'est pas saint dans une équipe. Je n'hésiterai pas à recommencer, pour le bien de mes enfants.

- De quoi vous parlez... Grinça Ren en se massant la joue.

- Peu importe. Trancha William. Vous devez sûrement avoir faim. Vous me ferez votre rapport au réfectoire.

 

Après cet échange pour le moins dénué de sens, survolant le caractère des principaux protagonistes de cette histoire, nous suivîmes la cape du Capitaine dans la bonne humeur, conversant de tout et de rien, apréciant ces instants précieux en compagnie des gens chers à nos yeux. Ainsi, malgré la tournure que prirent les évènements par la suite, je n'éprouvais aucun regret quand à la façon dont j'avais vécu ces quatre mois, si ce n'est d'avoir eu le privilège de prolonger ce fugace bonheur.

 

 

 

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L'équipe d'Al est vraiment excellente. Je suis impressionné par Ren qui se montre lui bien plus éloigné de l'humanité qu'Al. En fin de compte il ne m'est plus si antipathique. C'est un homme qui dans sa vie passée n'avait simplement aucun ami et aucun but réel et qui a trouvé ce qui lui manquait dans cette vie de chasseur. Je vois maintenant qu'Al est juste une personne qui ne se montre pas fougueux à l'inverse de sa coéquipière qui est la fille de son sauveur. Pour la première fois nous voyons Al qui a du respect pour quelqu'un et c'est William. Cette équipe est vraiment stylée je trouve et j'aime les histoire ou le héros n'est pas solitaire.

 

Pour que Ren soit si haineux envers les humains est-ce qu'il est mort depuis très longtemps ? Ca me rappelle les relations entre shinigamis et humains dans Bleach.

 

D'ailleurs, les personnages me rappellent un manga que j'ai vu tres peu de temps qui est D Gray Man. Lors des descriptions j'ai leurs images qui me sont venus en tete. Mais bon c'est pour me faire une idée du physique des gens que je les assimile donc ce n'est pas important.

 

Je suis satisfait de la tournure que prennent les chose et de la revelation de la personalité... Il commence à me plaire finalement !

 

Que va-t-il se passer par la suite ? Vu que tu prends ton temps pour introduire ton univers j'imagine que les grandes intrigues ce n'est pas pour maintenant ou je me trompe ? 

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C'est bien tu continues sur ta lancée !

J'aime bien les différents personnages que tu nous présentes. Tu décris leur physique parfaitement; Le vocabulaire est peu commun, tu sors des mots qui ne me serai jamais venu à l'esprit.

 

J'adore particulièrement le charisme qui se dégage de William.

 

Maintenant, je remarque que ta fic s'éloigne de bleach, de part les efforts que tu fais dans la description de l'environnement. 

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Ren est un peu plus âgé qu'Almak, mais il n'est pas né en tant qu'humain, tout comme Mina. Je pense expliquer un peu mieux l'univers de la Confrérie dans le prochain chapitre, début du premier arc pour mes protagonistes. En attendant, voici une partie que j'hésitai à insérer, mais je pense qu'elle peut apporter une nouvelle dimension à l'histoire.

 

 

 

Journal de William, lundi cinq mars.

 

- Regarde maman ! Une cigarette qui vole !

- Arrête de dire des bétises Sophie.

 

La gamine fit une moue chagrinée, me jetant un dernier regard avant que sa mère ne la force à avancer. Les enfants perçoivent le monde avec tant de clairvoyance... Dommage que cette aptitude ne disparaisse avec le temps. Je jetais le mégot sur le sol, exhalant un dernier nuage de fumée. La pluie tintait sur mon armure, ruisselante sur ses écailles, apaisante par la douceur de sa mélodie, calme et régulière. Je me trouvais à l'angle d'un carrefour, adossé contre le mur d'un immeuble qui abritait un conservatoire. Depuis une dizaine de minutes, je fixais un corbeau perché sur le feu tricolore face à moi, jetant de temps à autre un coup d'oeil vers une berline noire, garée un peu plus loin dans la rue orthogonale.

Son conducteur aurait du mourir une heure auparavant à ce même carrefour... Si je n'étais pas intervenu. Je ne l'avais pas sauvé, mais plutôt retardé l'échéance. Il était dorénavant mon outil, et ce grâce à quelques manipulations sévèrement répressible au sein de la Confrérie. A moins de posséder les autorisations nécessaires, mais changer le cour du destin nécessitait tellement de paperasses à remplir... Enfin, cela n'avait à l'heure actuelle aucune importance. J'allais me servir d'une vie pour en éteindre une autre. A présent, tout était une question de timing. Et justement, voilà qu'une vieille bécane se stoppait alors que le feu passait au rouge. Il avait un peu d'avance, rien de grave. Vingt secondes s'écoulèrent.

 

« Trois... Deux... Un... »

 

- La Rancoeur du Pantin : Vëalim Lokta. Murmurai-je en claquant des doigts.

 

Au même instant, le véhicule noir s'élança, démarrant en trombe. Je cru  que le deux-roues n'avancerait jamais, jusqu'à ce que l'automobiliste le précédant ne réagisse en klaxonnant.

 

« Je t'en dois une... »

 

Le garçon avait sans doute remarqué la présence de Grey, manquant de mettre mon plan à l'eau. Je venais de traverser la chaussée lorsque la berline me frola le dos, gonflant ma cape sur son passage. Une seconde plus tard, le crissement des pneus suivit d'un terrible vacarme m'indiqua la réussite de l'opération. Des cris s'élevèrent, les passants s'agitant dans le tulmute qui accompagnait ce genre de drame. Je passais parmis ces gens sans qu'ils ne me remarquent, jetant un oeil vers la voiture au capot enfoncé et un tas de ferailles informes, non loin du corps ensanglanté d'un jeune homme. Je n'étais pas très fier de mon petit tour, mais j'estimais mon acte comme étant un devoir essentiel, en sa mémoire... Ou devrais-je dire, en leur mémoire.

 

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